Foresterie et élevage : une heureuse association
Date Issued
1991Language
frType
News ItemAccessibility
Limited AccessMetadata
Show full item recordCitation
CTA. 1991. Foresterie et élevage : une heureuse association. Spore 32. CTA, Wageningen, The Netherlands.
Permanent link to cite or share this item: https://hdl.handle.net/10568/59855
Abstract/Description
Si les arbres et le bétail n'entretiennent pas des liens étroits dans l'agriculture occidentale moderne, cela n'a pas toujours été le cas. Autrefois, les pâturages forestiers étaient très répandus en Europe et permettaient à la même...
Notes
Si les arbres et le bétail n'entretiennent pas des liens étroits dans l'agriculture occidentale moderne, cela n'a pas toujours été le cas. Autrefois, les pâturages forestiers étaient très répandus en Europe et permettaient à la même parcelle de terrain de produire de la viande, du bois de chauffage et du bois de construction. Quels avantages les pays tropicaux tirent-ils aujourd'hui de ce système ?
Ces dernières années, la surexploitation des terres dans les pays tropicaux a donné lieu à une déforestation massive, entraînant un phénomène d'érosion, une diminution de la fertilité du sol et de graves pénuries de bois de feu. De nombreux agronomes sont convaincus du rôle crucial des arbres dans l'agriculture de ces pays ; plutôt que de les destiner exclusivement aux plantations intensives, il convient de les intégrer dans l'agriculture et l'élevage.
L'intégration de l'élevage à la foresterie se justifie dans ces pays en termes de meilleure utilisation des terres et de sécurité économique. Outre la viande, le lait et les peaux, les animaux fournissent des engrais et leur capacité de traction ; leur inclusion dans le système agricole accroît donc réellement les rendements des cultures. Il n'y a pas compétition avec les cultures pour l'occupation des terres, pour autant qu'il y ait assez de fourrage tout au long de l'année. Par ailleurs, les arbres de la famille des légumineuses, qui fixent l'azote, produisent un feuillage riche en protéines qui constitue un complément alimentaire pour les ruminants et les porcs, ainsi qu'un fourrage nutritif utilisable pendant les périodes où les autres aliments ne sont pas disponibles.
Il existe de nombreuses façons d'intégrer l'élevage à la foresterie dans un même système d'exploitation. Nous n'en citons ici que quelques exemples.
Systèmes d'exploitation
Dans les régions semi-arides d'Afrique, éleveurs et cultivateurs développent la plantation d'acacias. En effet, le feuillage et les gousses de ces arbres constituent une source importante de fourrage sec pour les animaux. Dans le Sahel, l'Acacia albida est particulièrement intéressant car il produit un feuillage vert pendant toute la saison sèche, alors que les autres types de fourrage se raréfient. A la fin de la saison sèche, quand le besoin en fourrage est le plus grand, cet acacia donne aussi une abondante récolte de gousses à forte valeur nutritive. Un seul arbre produit de 50 à 150 kg de gousses par an. De même, dans les régions montagneuses du Harar, en Ethiopie, a été développé un système d'agroforesterie traditionnel reposant sur l'Acacia albida. Les estimations du revenu supplémentaire résultant de l'intégration de la foresterie dans les exploitations agricoles laissent à penser que l'augmentation de la valeur du produit (grains et tiges des céréales, bois de feu et fourrage) est proportionnelle à l'ampleur de la ramure de l'arbre. Pour une plantation de 20 arbres à l'hectare, la valeur supplémentaire du produit (comparée à celle des champs non plantés d'arbres) est de 230 dollars et la valeur totale du fourrage produit de 370 dollars, par hectare et par an.
A l'heure actuelle, la plantation d'arbres dans les régions semi-arides s'inscrit essentiellement dans le cadre de programmes de lutte contre l'érosion et de contrôle de la production du bois de feu, et les avantages sur le plan agricole ne sont guère documentés. Néanmoins, le Conseil International pour la Recherche en Agroforesterie (ICRAF), au Kenya, a identifié les espèces convenant aux régions montagneuses semi-arides d'Afrique orientale : le Leucaena leucocephala, l'Acacia albida, l'Acacia tortilis, le Sesbania sesban, le Sesbania bispinosa, le Prosopis juliflora et le Prosopis pallida. Toutes n'ont pas fait l'objet d'essais sur le terrain, mais des expériences récentes menées dans les régions semi-arides de l'Inde et dans quelques pays africains ont donné des résultats remarquables : le Leucaena introduit dans des petites exploitations mixtes de sorgho et de bétail a entraîné une nette augmentation du rendement de la culture du sorgho et fourni une source non négligeable de fourrage et de bois de feu. Les plants de Leucaena ont été disposés en lignes avec un écartement de 6 m, et du sorgho a été planté entre ces lignes. Les arbres ont été écimés à une hauteur de 2 m, juste avant la plantation du sorgho, et leur feuillage ainsi que la paille de sorgho ont été donnés au bétail. Les chercheurs ont trouvé que la valeur des cultures combinées de Leucaena et de sorgho était supérieure d'un tiers à celle de la culture exclusive de sorgho, et que le revenu provenant du fourrage représentait environ 20% de la valeur totale.
Une autre façon d'intégrer l'élevage à la foresterie consiste à cultiver des plantes fourragères dans des plantations d'arbres. Cette méthode est très répandue dans la région du Pacifique, où bovins et petits ruminants paissent dans des plantations de cocotiers, ainsi qu'en Asie du sud-est dans les plantations d'hévéas et de cocotiers et, dans une moindre mesure, en Afrique occidentale dans les plantations de palmiers à huile. Faire paître les animaux dans les plantations a plusieurs avantages pour les petits exploitants agricoles. Ceci accroît la productivité de la terre et de la main-d'oeuvre, sous-utilisées, et par là même le revenu de l'exploitation. Une bonne gestion permet d'améliorer la croissance et le rendement des arbres fruitiers et de réaliser des économies considérables sur les dépenses en herbicides destinés à lutter contre la couverture herbeuse. En raison des importantes fluctuations du cours des prix des produits arboricoles (surtout pour le copra et les noix de coco), l'intégration de l'élevage dans les exploitations constitue une protection contre la chute des cours. Dans la mesure où il faut 6 ou 7 ans pour que les arbres deviennent productifs, la culture combinée des plantes fourragères et vivrières et de jeunes arbres peut contrebalancer les coûts de plantation. Enfin, les températures plus fraîches dans les plantations constituent un microclimat plus propice à l'élevage que les zones non ombragées.
Des études effectuées en Asie du sud-est et dans la région du Pacifique illustrent les avantages de l'intégration de l'élevage à la production de noix de coco. Dans le sud de l'Asie, le rendement net des petites plantations de cocotiers était estimé à environ 350 dollars par hectare et par an, mais avec l'introduction du bétail laitier, il est passé à 942 dollars par an. De même, aux Philippines, une comparaison récente entre le rendement d'une plantation de cocotiers seule et celui d'une plantation de cocotiers associée à l'élevage de bovins a prouvé que l'introduction des bovins fait plus que doubler le rendement net, qui passe de 159 à 327 dollars par exploitation et par an. L'introduction de fourrages améliorés peut dans certains cas accroître de façon spectaculaire le poids vif des animaux et les bénéfices réalisés sur le bétail dans les plantations. Dans la république de Vanuatu, la plantation d'herbe de Guinée (Panicum maximum) et de sorgho sous des cocotiers a multiplié par neuf les bénéfices réalisés sur le bétail. Dans la plupart des régions humides de l'Asie du sud-est, le calopo et le fuero (légumineuses rampantes introduites initialement dans les plantations comme couverture herbeuse pour limiter la prolifération des mauvaises herbes) donnent des fourrages nutritifs et offrent, ainsi que d'autres plantes fourragères, de nombreuses possibilités d'améliorer les pâturages dans les plantations d'arbres.
Culture en allées
Le troisième exemple d'agroforesterie est une méthode plus récente qui n'a pas encore été diffusée parmi les exploitants dans les pays tropicaux. Pour de nombreux agronomes, la culture en allées présente un potentiel énorme sur le plan de la stabilisation et de l'amélioration des petites exploitations.
Dans les pays tropicaux, l'agriculture traditionnelle repose sur le principe de la jachère, avec rotation des cultures pour rétablir la fertilité du sol. Après le défrichage de la forêt et les cultures, la litière résultant de la pousse d'arbustes denses sur les terres en jachère renouvelle la matière organique du sol, clé de la fertilité. Pendant des millénaires, ce système a permis de préserver la fertilité des sols et le rendement des récoltes sur les terres fragiles des pays tropicaux humides. Cependant, l'explosion démographique a conduit à une forte augmentation de la demande de produits alimentaires et à un raccourcissement des périodes de jachère. Les conséquences sur la fertilité des sols et le rendement des récoltes sont désastreuses. Dans les régions humides d'Afrique occidentale, le rendement moyen des récoltes a pratiquement diminué de moitié et, dans certaines zones, les terres anciennement cultivables ont même été abandonnées.
Les chercheurs de l'Institut international d'agriculture tropicale (LITA), au Nigeria, ont mis à l'essai un système destiné à remplacer la rotation des cultures, qui permettrait d'utiliser les sols en permanence sans en amoindrir la fertilité. La culture en allées consiste à intercaler des cultures vivrières entre des haies d'arbustes à croissance rapide. Grâce à l'utilisation d'arbustes de la famille des légumineuses qui fixent azote, tels que le Leucaena ou le Gliricidia, le rendement des récoltes s'est maintenu à un niveau satisfaisant pendant plusieurs années, sans qu'il soit besoin de recourir à la jachère. Les arbustes fournissent de l'engrais vert et du paillis aux cultures adjacentes, des tuteurs et du bois de feu. Plus important, l'azote fixé biologiquement contribue à préserver et accroître la fertilité du sol. De plus, les haies plantées sur le périmètre des terrains en pente peuvent, dans une certaine mesure, empêcher l'érosion du sol.
Les chercheurs du Centre international pour l'élevage en Afrique (CIPEA), qui ont également travaillé au Nigeria, se sont aussi rendu compte que ce système pourrait améliorer la productivité des races locales d' ovins et de caprins dans les régions humides d'Afrique. Ces animaux sont exclusivement nourris de déchets domestiques et de sous-produits agricoles tels que les feuilles de manioc. Leur productivité est donc faible. Pour satisfaire la demande de viande fraîche des grandes villes d'Afrique occidentale, on a de plus en plus recours en premier lieu à la viande de boeuf qui est plus coûteuse. Si l'on pouvait augmenter la productivité des petits ruminants de la région, les éleveurs pourraient facilement accéder à un vaste marché de la viande. Les feuilles de Leucaena et de Gliricidia sont très nutritives pour les petits ruminants. Leur production s'étale sur toute la saison sèche dans les régions humides, précisément lorsque les autres fourrages se raréfient. Des expériences consistant à nourrir des chèvres naines d'Afrique occidentale d'un mélange d'herbe et d'une quantité variable de feuilles de Leucaena et de Gliricidia ont démontré que 800 g de feuilles dans la ration alimentaire quotidienne de ces animaux suffit pour augmenter leur poids vif de 30 % et le potentiel de survie des jeunes animaux de 26 %. Après quelques réticences, de nombreux éleveurs locaux se sont résolus à adopter cette méthode ; en l'espace de cinq ans, plus de 60 éleveurs de la région d'Ibadan ont mis sur pied des nouvelles cultures en allées. Ce système présente notamment l'avantage de laisser aux éleveurs la liberté de choisir d'utiliser les feuilles soit comme engrais, soit comme aliment pour les animaux, en fonction de leurs besoins et des prix relatifs de la viande et des cultures vivrières. A la suite des premiers succès de la culture en allées dans la région d'Ibadan, le CIPEA a lancé un réseau de promotion de l'intégration de l'élevage à la foresterie couvrant toute l'Afrique occidentale.
Ces exemples laissent à penser que l'intégration de l'élevage à la foresterie pourrait apporter des bénéfices considérables aux exploitants agricoles des pays ACP. Il serait erroné de croire qu'aucun problème ne se pose et que l'avenir de l'agroforesterie dans les pays tropicaux est assuré. En Afrique, le régime foncier municipal pose un problème particulier. Lorsque les exploitants ne jouissent pas de droits de propriété, ils sont peu motivés pour planter des arbres puisque ceux-ci ont de longs cycles de production. C'est probablement une des raisons de la diffusion relativement lente de la culture en allées en Afrique occidentale, où la plupart des terres sont aux mains des communes ou des métayers. De même, dans les régions humides où la brousse repousse naturellement, les exploitants peuvent se montrer très réticents à l'idée de planter des arbustes ou des arbres sur des terrains qu'ils viennent de défricher avec peine pour y planter des cultures vivrières. De plus, dans les régions à forte densité démographique telles que les régions montagneuses d'Afrique orientale, la terre est déjà utilisée de façon intensive. Il s'agit donc de tester en conditions réelles toute nouvelle méthode d'exploitation pour s'assurer que ses avantages l'emportent sur les inconvénients des systèmes en vigueur. En outre, lors de l'introduction d'un tout nouveau système tel que la culture en allées, les exploitants peuvent manquer des qualifications requises par l'agroforesterie et l'exploitation du bétail pour maintenir le niveau de la productivité.
Problèmes et perspectives
Outre ces contraintes économiques et sociales, des difficultés techniques peuvent limiter les possibilités d'intégration de l'élevage à la foresterie. Dans de nombreuses régions tropicales, les maladies des animaux posent un grave problème. Une grande partie de la zone humide et forestière d'Afrique est infestée de mouches tsé-tsé et on ne peut y élever que du bétail trypanotolérant. Dans cette même région, la peste des petits ruminants entraîne des pertes importantes de poids et des avortements chez les ovins et les caprins. Les exploitants ne peuvent tirer pleinement avantage de la culture en allées qu'à condition que les animaux soient régulièrement vaccinés. Lorsque le bétail paît dans des plantations d'arbres, il peut y avoir concurrence entre les arbres et le pâturage pour l'absorption des éléments nutritifs et de l'eau et ce phénomène peut nuire à l'une ou l'autre de ces catégories de végétaux. Un autre problème se pose souvent au début d'une telle expérience : lorsque les arbres sont jeunes, il faut empêcher les animaux de les endommager et, plus tard, lorsqu'ils se développent, il faut faire obstacle au broutage excessif et préserver une couche herbeuse saine dans les zones très ombragées. Il convient alors d'ajuster la densité d'occupation, ce qui demande de très bonnes connaissances dans le domaine de la gestion du bétail. La concurrence entre les arbres et le pâturage pour absorber l'humidité du sol peut aussi créer des difficultés dans les régions plus sèches des pays tropicaux. Pour ces dernières, il importe d'identifier des espèces d'arbres capables de croître malgré la rareté et l'irrégularité des précipitations.
En dépit de tous ces problèmes, l'intégration de l'élevage à la foresterie dans les pays tropicaux est susceptible de gagner du terrain et ce pour plusieurs raisons. Dans de nombreuses régions, la déforestation s'est traduite par de graves pénuries de bois de feu et de bois de construction ainsi qu'une érosion importante des sols. Si la réaction habituelle, qui consiste à planter des arbres fournissant du bois de feu, constitue une solution partielle, cependant la pénurie de terres disponibles pour les cultures vivrières limite les possibilités de planter des arbres. L'intégration de la foresterie dans les exploitations agricoles fournit du bois de feu tout en contribuant à la lutte contre l'érosion. L'introduction des animaux dans un tel système n'apporte pas seulement de la viande, du lait et du cuir, mais aussi des engrais et un moyen de traction. Dans de nombreuses régions tropicales, la demande de viande et de produits laitiers excède largement l'offre, et l'on comble ce déficit en important ces produits très chers qu'il faut payer en précieuses devises. L'autosuffisance en produits de l'élevage devrait être considérée comme un objectif national et une source de revenus agricoles non négligeable. Cependant, comme nous l'avons souligné dans l'introduction, il ne faut pas envisager l'intégration de l'élevage à la foresterie sans prendre en compte le système d'exploitation dans son ensemble. Les nouvelles technologies ne se révéleront satisfaisantes qu'à condition d'être adaptées aux besoins particuliers de chaque communauté agricole. C'est sur ce plan que l'agroforesterie constituera probablement un défi majeur pour les chercheurs et les vulgarisateurs dans les années à venir.
Organizations Affiliated to the Authors
Technical Centre for Agricultural and Rural CooperationCollections
- CTA Spore (French) [3719]