| dcterms.description | Les produits chimiques utilisés en agriculture sont trop onéreux et difficiles à obtenir pour de nombreux pays africains. En outre, leur utilisation parfois abusive s'est avérée contre-productive et même parfois dangereuse pour les agriculteurs. Une gestion intégrée des cultures, faisant appel à un nombre restreint, sinon nul, de substances chimiques, et s'appuyant sur la lutte biologique contre les ravageurs et les maladies, serait pour beaucoup d'agriculteurs une solution sûre et économique.
En agriculture, utiliser des substances chimiques peut sembler un moyen simple et attrayant de combattre les ravageurs et les maladies. Dans certains cas, c'est une bonne façon de protéger à court terme les agriculteurs contre le risque de perte financière. Mais les ravageurs posent des problèmes complexes et divers. Les combattre sérieusement tout en respectant l'environnement peut s'avérer une tâche compliquée, surtout pour les agriculteurs pauvres des pays en développement. Avant d'émettre une quelconque recommandation ou de prendre la moindre décision, il nous faut examiner, évaluer et comprendre chaque situation, cas par cas.
Les chercheurs et praticiens étaient nombreux à penser que les interventions visant à éliminer les ravageurs pouvaient souvent être décidées et dirigées de l'extérieur, avec une participation minime, sinon nulle, des agriculteurs concernés. Or la participation et les connaissances des agriculteurs sont précieuses. Ce sont les agriculteurs qui repèrent la présence d'un ravageur ou l'incidence d'une maladie, et vérifient le résultat des actions entreprises. Aucune méthode, quelle qu'elle soit, ne manque d'être influencée par le comportement, les préférences, le niveau d'éducation et de formation de l'agriculteur qui en bénéficie. Or les agriculteurs ne se ressemblent pas, même au sein d'une communauté restreinte
Les effets des produits chimiques sur les insectes utiles devrait être l'une de nos priorités en matière de formation. Les agriculteurs ne savent pas toujours que les ravageurs de leurs cultures sont eux-mêmes souvent sensibles aux prédateurs et à la maladie. Les interactions se produisent à un niveau microscopique, invisible sur le terrain. Il est donc difficile, pour un agriculteur, de se rendre compte que ce qui tue les « mauvais » insectes peut aussi tuer les « bons ». Tuer les bons insectes permet une nouvelle invasion par des espèces nuisibles, dont le cycle de reproduction est plus court, à moins de répéter l'application de biocide. Ce qui est le meilleur moyen, évidemment, d'ouvrir la voie à une dépendance aux biocides.
Quelle alternative ? Opter pour les variétés résistantes aux parasites et aux maladies, utiliser des graines ou des plantules saines, est un bon point de départ. La plantation dans un sol fertile bien préparé donne suffisamment de vigueur aux plantes pour leur permettre de résister aux attaques des ravageurs, voire de les éliminer. Les cultures mixtes ou intercalaires permettent de réduire les risques de multiplication dangereuse des nuisibles tandis que la rotation des cultures évite la prolifération des ravageurs du sol, tels les nématodes. Dès que la présence de ravageurs est détectée, il faut aider les agriculteurs à déterminer le seuil de densité au delà duquel il y a un risque économique. Trop d'agriculteurs pulvérisent leurs champs à la première alerte.
Il y a quelques années, dans la région du Brong-Ahafo, au Ghana, des criquets avaient envahi les champs de manioc. Les risques étaient limités, mais ces insectes sont très visibles, et leurs ravages, même faibles, le sont tout autant. Les agriculteurs ont donc pulvérisé des substances chimiques et sont parvenus à les tuer. Cependant, sans le savoir, ils ont tué en même temps un important prédateur du Phenacoccus manihatis, nuisible du manioc. Nous avons donc été très rapidement avertis de la résurgence de ce ravageur dans la région.
Une bonne solution fut de pulvériser des pesticides sur la deuxième génération de criquets, qui se développait sur le Chromolaena odorata alentour. Les criquets ont donc été tués avant d'être devenus suffisamment matures pour migrer vers les cultures de manioc. Mais ce ne fut pas le moindre des défis que de convaincre les agriculteurs d'agir sur l'adventice, et non sur le manioc, cible plus évidente.
La formation des agriculteurs doit leur permettre de mieux appréhender les avantages inhérents à la gestion biologique intégrée de la lutte contre les ravageurs. Le recours aux pesticides n'est pas totalement exclu mais on doit les utiliser avec circonspection pour éviter la destruction des organismes utiles.
Beaucoup d'agriculteurs ont encore du mal à comprendre les relations de cause à effet qui sous-tendent certaines stratégies de lutte. Je me rappelle ces agriculteurs rencontrés en Côte d'Ivoire, qui ne voyaient plus aucun Phenacoccus manihatis depuis deux ou trois ans. Ils en avaient beaucoup auparavant et les produits chimiques n'avaient jamais empêché leur retour. Ils ignoraient qu'un lâcher de prédateurs en avait permis l'élimination. Dans de telles situations, les agriculteurs ont du mal à intégrer « notre » stratégie dans « leur » gestion du problème.
Avant la découverte des pesticides chimiques, les agriculteurs sauvaient leur production grâce à des méthodes naturelles ou biologiques. Une catastrophe survenait de temps en temps, pullulations d'insectes ou épidémie, toujours liées au climat ou à d'autres facteurs naturels. Une bonne gestion, reposant sur des méthodes de lutte biologique, a prévalu pendant des millénaires. La lutte biologique n'est pas près de disparaître et ses perspectives d'avenir sont bien meilleures que nous ne le pensons.
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