| dcterms.description | Les outils et les technologies les plus simples constituent toujours la base de la plupart des activités de production et de transformation agricoles. Après des décennies de vulgarisation, d’ateliers expérimentaux et de petite industrialisation, soyons clairs : on est loin d’avoir mis au point les outils idéaux.
Prenez deux proverbes : ' Le travail d’une femme n’est jamais terminé ' et ' un mauvais artisan blâme toujours ses outils '. Qui oserait contredire le premier, surtout dans le contexte de l’agriculture ACP ?
Le deuxième est plus complexe : après tout, nous sommes tous fiers de notre travail, nous aimons qu’il soit apprécié et nous rêvons d’être considérés comme de bons artisans. Mais si le résultat n’est pas aussi bon que nous le souhaitons, blâmer nos outils, c’est un peu reconnaître l’échec. Il vaudrait nettement mieux améliorer notre technique. C’est l’idéal et nous voudrions tellement qu’il en soit ainsi !
En réalité, c’est bien souvent l’outil qui est responsable de rendements insuffisants dans les champs ou dans les unités de transformation, en même temps que des erreurs dans la programmation des intrants, des récoltes, dans les conditions de conservation, sans compter les éléments imprévisibles de météo. Même de simples outils manuels sont mal conçus et médiocrement réalisés ; leur usage est donc inefficace. Comme la plupart des petits outils agricoles sont principalement utilisés par les femmes, il n’est pas étonnant que leur travail — d’agricultrices — ne soit jamais vraiment terminé.
Une simplicité trompeuse
Derrière l’apparente simplicité d’une tâche manuelle, comme sarcler des mauvaises herbes ou décortiquer des épis de maïs, se cache souvent un vrai besoin de sophistication. Un outil peut apparaître simple au premier abord, mais pour être efficace, il doit répondre à beaucoup d’exigences : en termes de conception, de solidité, de facilité d’utilisation, de coût, de disponibilité et par-dessus tout d’acceptation culturelle.
Les outils agricoles sont souvent rudimentaires, ce qui masque l’importance de la précision scientifique de leur conception. Prenez une simple houe. Elle appelle une infinité de considérations : la forme du manche et de la main qui va le tenir, la taille, le poids, le centre de gravité, la facilité de manipulation, l’angle de la lame pour attaquer la terre et y pénétrer pour extirper les racines des mauvaises herbes. Ce sont des aspects que de nombreux concepteurs d’outils agricoles et forgerons villageois ont longuement étudié pour produire une houe appropriée. Les houes sont très diverses et varient d’une localité à l’autre dans un même pays et encore plus d’une région à l’autre.
Après tout, il a fallu des millénaires d’usage pour mettre au point la houe. Pourtant, quel qu’en soit le modèle, fût-il le plus simple, sa conception est aujourd’hui encore l’objet de controverse. Pour ses utilisateurs, elle peut être aussi parfaite que possible, et il y aurait sans doute beaucoup à dire sur la pertinence scientifique d’une conception basée sur des générations d’usage. Dans ce sens, on peut dire que la ' technologie villageoise ' est un mélange de bon sens et de raisonnement scientifique et il ne faut pas la disqualifier ou la considérer, comme certains ‘modernistes’ le voudraient, comme un désir nostalgique de retour à un passé révolu.
Il n’empêche que pour un spécialiste en ergonomie, qui vise à l’utilisation efficace de l’énergie humaine ou animale dans la manipulation d’un outil, cette conception traditionnelle peut être en contradiction avec toutes les règles fondamentales de la physique. Qui a raison, qui a tort ? Le manche doit-il être long et donc permettre à l’utilisateur de garder le dos droit et d’éviter douleur et inconfort, ou le manche doit-il être court et permettre à l’utilisateur courbé de ramasser et de se débarrasser plus facilement des mauvaises herbes déracinées ? La bonne réponse a une grande incidence sur la santé de l’utilisateur, sa vitesse de travail et son rendement (voir encadrés).
Une question de formes
Il n’y a probablement pas de houe parfaite. Même si elle est conçue pour répondre parfaitement aux caractéristiques physiques de l’utilisateur, elle peut se heurter à des obstacles liés à la culture ou — de plus en plus — à des changements dans les besoins des utilisateurs. Un peu partout, les caractéristiques physiques des populations rurales évoluent. Des changements alimentaires peuvent avoir une influence sur la taille et le poids, mais c’est surtout la structure de l’âge de la population active qui change. Au cours de ces dernières décennies, la migration vers les villes et l’embauche dans les plantations d’autres zones ou dans l’industrie dans d’autres pays ont considérablement modifié la structure des populations villageoises. De nombreuses communautés rurales sont aujourd’hui surtout composées de femmes, de jeunes et de vieillards. Les implications de ces changements pour la conception des outils agricoles, bien qu’évidentes, sont sous-estimées.
La situation est exacerbée par la brutale intrusion du sida qui décime des populations entières. La disparition de plus de 20% des groupes ‘productifs’ d’une communauté est dévastatrice pour aujourd’hui et pour demain. Encore une fois — et de nombreuses réunions de spécialistes l’ont souligné récemment — il est urgent de prendre en compte la situation et les besoins des communautés épargnées, notamment concernant le type et la forme des outils qui leur permettront d’assurer leur sécurité alimentaire. L’ergonomie des outils à main destinés à de toutes jeunes filles, par exemple, n’est sans doute pas le sujet de prédilection d’un concepteur industriel, mais c’est un thème qui demandera bientôt, disons même dès maintenant, beaucoup plus d’attention. Sera-t-on capable de relever ce défi ?
De la distribution à la vente
Ces questions de forme ne préoccupaient guère les stratèges agricoles il y a quelques décennies. Dans les années 60 et 70 du siècle dernier, l’accent était mis sur la reproduction de petits équipements en nombre suffisant pour permettre un usage villageois généralisé à un prix accessible. Le but était de supprimer ou au moins d’alléger la pénibilité des tâches de production et de transformation agricoles et d’augmenter la productivité en améliorant l’efficacité et en réduisant les pertes. Des houes aux presses à huile villageoises, des décortiqueuses à main aux moulins à pédales en passant par les voitures à bras et les petits dispositifs de mise en bouteille ou en conserve, la liste est longue. C’était le temps où des guides très détaillés et innovants pour l’époque étaient publiés sur toutes sortes d’équipements simples. Des ouvrages comme le Village Technology Handbook, First Steps to Village Mechanisation and Matériels pour l’Agriculture ont promu des idées nouvelles. Dans de nouveaux modes de transfert de technologies, des concepts d’outils étaient échangés, copiés et adaptés par les forgerons et ingénieurs agricoles dans différents pays en Afrique, dans les Caraïbes et le Pacifique et entre ces continents. Des concepts provenant du Brésil, de l’Inde ou du Japon, pour ne citer que trois des principales sources d’équipements agricoles adaptés, hors du groupe ACP, ont été largement reproduits. La pratique la plus courante jusqu’aux années 90 consistait à subventionner la fabrication et les circuits de distribution des outils en vue de créer un marché qui deviendrait, à terme, viable. C’est cette voie qu’ont emprunté le Centre de la mécanisation et de la technologie agricoles en Tanzanie, la Société africaine d’études de développement (SAED) dans le Sahel, du Burkina Faso au Sénégal, ainsi que de petits ateliers au Swaziland, Mozambique, Ethiopie et Cameroun, par exemple.
Bien souvent cependant, le développement de la capacité industrielle locale a été entravé par un accès insuffisant au crédit tant pour les producteurs que pour les consommateurs. Des appuis du Centre pour le développement des entreprises et du Projet d’appui au développement de l’Afrique (du Groupe de la Banque mondiale), entre autres, ont permis de corriger ces défauts. La concurrence des constructeurs de machines et d’outils des larges marchés comme le sud des Etats-Unis, l’Inde, la Chine et le Brésil est aujourd’hui la principale constrainte.
Dans tous les cas, il s’agit surtout de stimuler la production et l’ingéniosité locales et de faire en sorte que les principales étapes de la mécanisation villageoise soient franchies par le village et non pas au village. Améliorer l’image de la technologie locale en valorisant ses liens culturels et ses solutions scientifiques de bon sens semble être la voie de l’avenir. Cela devrait attirer la créativité et les financements de concepteurs et d’investisseurs sans lesquels la plupart des dispositifs locaux de production et de transformation ne parviendront pas à atteindre les niveaux qualitatifs et quantitatifs requis par le marché et la sécurité alimentaire. | en_US |