| dcterms.description | Irrégulières par nature, les invasions de criquets nécessitent, aujourd’hui comme hier, une vigilance permanente. Même quand l’accalmie s’étale sur plusieurs décennies. Car les progrès de la recherche n'ont guère d'effet tant que les dispositifs nationaux et régionaux de veille et d’alerte ne sont pas opérationnels.
La lutte contre les criquets doit faire l’objet d’une prévention sans relâche, en particulier dans les pays du Sahel où se concentrent les essaims de ces redoutables prédateurs des récoltes.
Dans son premier numéro en 1986, Spore constatait que “la disparition des grandes invasions de criquets (…) ne signifie pas que tout risque soit définitivement écarté”, soulignant que “la vigilance reste nécessaire”. À juste titre. Car c'est bien l'affaiblissement des entités de lutte antiacridienne, tant nationales que régionales, qui a rendu possibles les deux grandes invasions de criquets pèlerins en 1987-1989, puis en 2002-2004, dans les pays du Sahel et du Maghreb, et celle du criquet migrateur à Madagascar entre 1997 et 2000. Chaque fois, une action tardive a fait grimper le montant des sommes engagées par les donateurs : 300 millions de dollars en 1987-1988 et 100 millions de dollars en 2004. S’y s’ajoutent les dépenses de chaque État, les pertes des agriculteurs dont les champs ont été dévastés et les souffrances de ceux qui n'arrivent plus à se nourrir.
Pourtant, en vingt ans, les outils de prévention se sont modernisés. Les zones dites aires grégarigènes où se forment les essaims de criquets sont mieux connues. La collecte d'informations sur les populations d'insectes s'est simplifiée. En Mauritanie notamment, les équipes de prospection utilisent des ordinateurs de poche reliés à des instruments de positionnement géographique (GPS) et transmettent leurs données par radio à l'unité centrale de la FAO à Rome.
La précision des pulvérisations aériennes a aussi accompli des avancées notables. Quant à l'actuelle génération de pesticides organophosphorés, elle s'avère moins nocive que les organochlorés d’hier, tels la dieldrine et le DDT, dont l’usage est interdit par la Convention de Stockholm signée en 2001 par 91 pays (voir Spore 107, p. 4 et 5). L'élimination des stocks de ces pesticides périmés, évalués à 50 000 t pour le seul continent africain, est très coûteuse et reste à faire. Les produits les plus récents permettent des traitements en barrière qui arrêtent la progression des criquets, ce qui se traduit par un gain de temps et une utilisation plus ciblée du produit pulvérisé auparavant répandu sur des régions entières. La prévention devrait encore s’améliorer. Des champs de recherche restent à défricher pour mieux savoir pourquoi et comment se forment les redoutables essaims de criquets et détecter précocement les conditions écologiques propices à la pullulation.
Pesticides plus écologiques
Les études sur les phéromones et les biopesticides ont fait leur chemin depuis vingt ans. Plus respectueux de l'environnement, ils pourraient bientôt constituer une alternative viable aux produits conventionnels. Les mycoinsecticides présentent sans doute la piste la plus prometteuse. Après dix ans de recherche, le consortium international Lubilosa (Lutte biologique contre les locustes et les sauteriaux), qui rassemble des scientifiques de plusieurs continents, a mis au point le Green Muscle (Muscle vert), à partir d'un champignon pathogène. Ce pesticide écologique a fait ses preuves lors de multiples tests et a retenu l’attention de la FAO dès 1997. Avec l’entrée en scène d’opérateurs privés, la production est passée au stade industriel. En 2000, le Niger a été le premier pays à l'utiliser dans ses opérations antiacridiennes.
Mais des interrogations demeurent sur l'utilisation de cet organisme vivant. Car le Green Muscle ne tue les insectes qu’au bout de quatre à dix jours. Un intervalle suffisant pour que les essaims se déplacent avant d'agoniser. Or, à l'heure actuelle, il n'est pas possible de savoir après coup si les criquets ont été traités ou non. La couverture doit donc être totale et non en barrière. En outre, sa durée de vie et d’efficacité après fabrication demeure mal connue. Enfin, des doutes subsistent sur les capacités actuelles de production à grande échelle. En cours d'essai, l'utilisation de phéromones, qui influent sur les signaux de communication entre les insectes pour empêcher leur grégarisation, pourrait compléter cette panoplie.
L'urgence coûte cher
Mais quelle que soit son efficacité, l’arsenal antiacridien ne pourra jouer son rôle qu’en présence de systèmes de veille et de prévention opérationnels. Certains organismes se réduisent à des coquilles vides. C’est le cas de l'Organisation commune de lutte antiacridienne et antiaviaire (OCLALAV), créée à Dakar en 1965 par une dizaine de pays et qui, depuis les années 1980, n'a plus reçu de cotisations des pays membres et souffre d’un discrédit international.
Du coup, l'invasion de criquets en Afrique de l'Ouest de 1987 n’a été maîtrisée que sur le tard, dans la précipitation et avec des moyens inadaptés. Face à l’invasion de 1997, Madagascar réagit de même avec six mois de retard, faute de matériel et du fait de la réticence des autorités à recourir aux pesticides, soucieuses de préserver le précieux patrimoine naturel de la Grande Île. Depuis, le nouveau Centre national antiacridien coopère avec le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) pour l’établissement d’un système de surveillance par GPS. Entre-temps, les pays africains tentent aussi de tirer les leçons des échecs passés. En 1994, le Programme de prévention des urgences pour les ravageurs et les maladies transfrontières des animaux et des plantes (EMPRES) lance une section Criquet pèlerin, sous l’égide de la FAO. Il reçoit les fonds nécessaires en 1997 pour les neuf pays de la Corne de l’Afrique et du Proche-Orient.
Un indispensable fonds de réserve
Ce n'est qu'en 2000 que la Commission de lutte contre le criquet pèlerin en région occidentale (CLCPRO) voit le jour à Alger. Le dispositif, plus léger et moins coûteux que celui de l’OCLALAV, repose sur une coopération entre les États du Maghreb et du Sahel. Les premiers apportent leurs moyens logistiques (véhicules, avions…). Les seconds renforcent la surveillance locale dans les zones de regroupement des criquets. Le principe est donc celui d’un partage des outils de prévention et des informations récoltées. Celles-ci sont complétées par la veille satellitaire. Noaa et Météosat renseignent sur la météorologie et Spot-Végétation sur les zones de pluie et de végétation.
Mais, en 2003, le CLCPRO n’avait pas encore reçu de financements et n’était donc pas prêt à faire face à une nouvelle invasion. Une fois encore, les appels à la solidarité internationale se sont multipliés dans l'urgence. Le temps que les promesses de fonds se concrétisent, c'est finalement une opération à grande échelle qui a été nécessaire : 13 millions d’hectares ont dû être pulvérisés.
Aujourd’hui, le dispositif est en place. “Son maintien relève de la responsabilité des pays africains”, insiste Michel Lecoq de l'Unité de recherche Écologie et maîtrise des populations d’acridiens (ex-PRIFAS) du CIRAD, qui préconise surtout “la mise en place d’un fonds de réserve”. Une mesure indispensable à la mobilisation des financements et des moyens en cas d’alerte. La FAO doit également, selon ce spécialiste des criquets, monter son propre fonds de réserve.
Autre nécessité, celle de définir différents niveaux d’alerte et d’intervention. Pour l’heure, l’EMPRES détaille ce dont chaque pays a besoin pour sa veille de routine. Mais c'est à chaque pays d'établir des plans d’urgence. Une tâche délicate alors que les mécanismes techniques ou légaux varient d’un pays à l’autre.
Suite à la crise de 2002-2004, l’EMPRES a enfin reçu des financements, courant 2005. “S'il y a trop de fonds, les différentes unités antiacridiennes risquent d’être tentées d’augmenter leurs effectifs ou leur parc de véhicules sans que cela soit nécessaire. Mais après, ils auront la charge de les maintenir”, prévient Michel Lecoq. Alors, il vaut mieux, selon lui, que “les bailleurs soient cogestionnaires du CLCPRO” plutôt que d’agir dans l’urgence et au coup par coup.
Voir Repères page 10 et Publications page 13
OCLALAV : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gambie, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Tchad.
CLCPRO : Algérie, Libye, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad, Tunisie.
Légende :
Un essaim de criquets migrateurs à Madagascar
Photo : M. Lecoq © CIRAD | en_US |