Les révolut ions de l ’ information Centre technique de coopération agricole et rurale (ACP-CE) Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) a été créé en 1983 dans le cadre de la Convention de Lomé entre les États du groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et les pays membres de l’Union européenne. Depuis 2000, le CTA exerce ses activités dans le cadre de l’Accord de Cotonou ACP-CE. Le CTA a pour mission de développer et de fournir des services qui améliorent l’accès des pays ACP à l’information pour le développement agricole et rural, et de renforcer les capacités de ces pays à produire, acquérir, échanger et exploiter l’information dans ce domaine. Les programmes du CTA sont articulés sur quatre axes principaux : l’élaboration des stratégies de gestion de l’information et de partenariat nécessaires à la formulation et à la mise en oeuvre des politiques, l’encouragement des contacts et des échanges d’expérience, la fourniture d’informations sur demande aux partenaires ACP et le renforcement de leurs capacités en information et communication. CTA, Postbus 380, 6700 AJ Wageningen, Pays-Bas ISBN 92 9081 2397 © CTA 2001 ÉDITION: CTA, Wageningen, Pays-Bas RÉALISATION: Sayce Publishing, Londres, Royaume-Uni MAQUETTE: Tali Bradley La gestion de l’information et des communications PHOTOGRAPHIES: CTA IMPRESSION: Ebenezer Baylis, The Trinity Press, Worcester, Royaume-Uni modifie l’EXISTENCE des populations rurales Les révolutions de l’information Paul Mundy et Jacques Sultan Les révolutions de l’information La gestion de l’information et des communications modifie l’EXISTENCE des populations rurales Les révolutions de l’information Paul Mundy et Jacques Sultan Centre technique de coopération agricole et rurale (ACP-CE) Siège du CTA Agro Business Park 2 6708 PW Wageningen Pays-Bas Tél. (31) 317 467100 ; fax (31) 317 460067 E-mail cta@cta.nl Adresse postale Postbus 380 6700 AJ Wageningen Pays-Bas Antenne de Bruxelles Rue Montoyer 39 1040 Bruxelles Belgique Tél. (32) 2 513 7436/2 502 2319 ; fax (32) 2 511 3868 E-mail ctabxl@compuserve.com Antenne régionale des Caraïbes Caribbean Agricultural Research and Development Institute (CARDI) University Campus St Augustine Trinidad WI Tél. (1) 868 645 1205 ; fax (1) 868 645 1208 E-mail infocentre@cardi.org Antenne régionale du Pacifique Institute for Research, Extension and Training in Agriculture (IRETA) University of the South Pacific Alafua Campus Private Mail Bag Apia Samoa Tél. 685 22372/21882 ; fax 685 22933/22347 ; télex 251 usp sx E-mail uspireta@samoa.usp.ac.fj Site Web du CTA : www.cta.nl 21 roximité n de p s vi formatio ne in urales 35 ment aux u lations r rcie vii teurs rur popu oduc Reme ux pr soins des t-propos ux be Avan Apporter a dre a épon t 13 our r tion 1 11 loppemen locales p Introduc déve dios lévision ur le es ra es po et té niqu t 27 D Radio radiopho loppemen nt 41 illetons déve ur du Des feu eloppeme arginalité 63 ture au cœ u dév tir de la m La cul service d iel 57 Sor éo au on de surv La vid ne questi l’Afrique 73 7 rural 49 U esse pour lletins 4 r le monde ence de pr Journaux et bu ibune pou NA, une ag an, une tr atie 69 PA La Voix du Pays la démocr ’environnement et mande 85 Panos, l ationales 77 a, apprendre à la de d’information… 97 En Ougand s réseaux uganda 79 ans qui créent leur Alphabétisation et langues n ns d’existence en O 9 Des pays n à lire ? 8 Alphabétisation et moye ation s’il n’y a rie A quoi sert l’alphabétis ications 101 Informatique et télécommun munautaire de Nakaseke 107 Africa Online et l’initiative « e-touch » 103 Le télécentre com Il y a tellement de choses à dire… 113 Les groupements paysans et les marchés 121 er les producteurs ruraux du Sénégal 129 Donner une voix aux paysans 123 FONGS – organis Pour une gestion transparente de l’argent des paysans 133 L’association PELUM 137 Le cas du KACE 143 Savoirs paysans 147 Experts traditionnels et vétérinaires au À x l p a ie T d r s in n ité us , d d e a s ns po le u n le o t r s d s d o u us Ke s n u y rv a ei 1 ll 4 a 9 nce 155 Forêts nourricières 159 Liens entre l C a om re m c e h nt e l’ rche C EN om D b A e a l t ie t a v tre la l la re c ch u s o e lg rc a h L e r a i , i R c e la a e h e f t v e o i u n r o m n e ll i a a b t f i i r d s o 1 R ic n 63 a l e i ’ n h t e l é a d 3 v s e cu u r 1 lg e e s a c r a h is e 7 t a ux rc ti h e o e e n a A 1 g 6 d r r e i i 5 c l ol r e s d M 1 ’ aît P h 8 é 7 criture 17 r 7 is a er r l t a a D m g os e e a s ï r c q e u o d h es c e e erc e in du C m ma l ab a te i ni l o i s g 1 n c e r 9 ui n o e 1 s a O re s ble s ug r s a r e d nd p r s n a o 1 u a s ll o le 6 e u P r a c cif e iq 9 s u r e 1 d l 1 8 B 3 ibli e t ’a h v 9 o è a 3 q nt 20 A u 5 u ser i T c r e e a s R v v e a 2 l du i e lle 17 ve a r r c à d P ifiq L l e ’a s v d e é c u f u 1 g is e 9 e t l 9 e a tt u r e p u 2 a 1 ra e 9 dis s 2 c L 1 e 1 S o Ce ig n l e e se ntr s, ill de res a é so b e ur r s c év 2 e ia 2 s 8 de l’I t T i D o G n 2 s 25 et acronymes 232 Table des matières REMERCIEMENTS De nombreuses personnes ont apporté une contribution directe ou indirecte à cet ouvrage. Beaucoup d’entre elles ont été interviewées au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Kenya, au Mali, au Sénégal et en Ouganda. Toutes ont généreusement accordé leur temps et se sont exprimées en toute liberté. Quelques-unes sont mentionnées dans l’ouvrage même, dans les textes ou dans les informations reprises immédiatement après les articles. D’autres informateurs, trop nombreux pour être mentionnés, devront rester anonymes. Nous avons également obtenu de nombreux renseignements en réponse à nos messages électroniques. Nous voudrions remercier Sam Matsangaise et ses collègues du CTA de l’opportunité qu’ils nous ont offerte d’écrire ce livre. Merci également aux personnes suivantes : Pascal Airault, Lucie Alexandre, Isaac and Prusie Bekalo, Pascal Berque, Guy Bessette, Isabel Carter, Agnès Collonge, Wayne Ganpat, Günter Heidrich, Christian Huet, Pascal Ichanjou, Jean Pierre Ilboudo,Tony Jansen, Annie Jogand, Deb Johnson, Jean Pierre Lamonde, Cheryl Lans, Benoit Lecomte, Kate Lloyd Morgan, Yachim Maïga, Jacques Da Matha, Evelyn Mathias, Gilles Mersadier, Mutizwa Mukute, Oliver Mundy, Olivia Naluyima, James and Beatrice Nguo, Stéphane de Noray, Clare O’Farrell, Ibrahim Ouedraogo, Denis Pesche, Ricardo Ramirez, John Rose, Joseph Seepersad, Fadjigui Sinaba, Senira Su’a, Linda Temprosa, Peter Thorpe, Rokia Bà Toure, Jean Paul Tuho, Bob Wagner, Peter Walton et John Wilson. Par ailleurs, nous adressons nos remerciements à Kay Sayce, Gerry Cambier et Tali Bradley, qui ont procédé à la révision des articles et à la conception de cet ouvrage. Paul Mundy Jacques Sultan Bergisch Gladbach (Allemagne) Paris (France) REMARQUE : Les prix et les taux de conversion repris dans cet ouvrage étaient en vigueur en janvier 1999. vi AVANT-PROPOS JUSQU’À RÉCEMMENT, l’accès aux informations provenant des zones rurales géographiquement éloignées des pays en développement s’avérait à la fois coûteux et laborieux. De même, fournir des informations aux agriculteurs, aux vulgarisateurs et aux chercheurs qui vivent et travaillent dans ces régions relevait de la gageure. La situation dans les grandes villes n’était guère plus brillante. La communication entre pays en développement exigeait une patience à toute épreuve : télex d’emploi fastidieux, téléphones peu fiables, publications onéreuses, services postaux délabrés et services de radiodiffusion rares et de piètre qualité. Comble de frustration, le phénomène de « l’explosion de l’information » qu’avaient connu les autres parties du monde semblait ignorer les pays en développement. Peu de personnes nourrissaient encore l’espoir de combler les besoins d’informations des pays en développement et encore moins ceux du secteur agricole. Tout semblait indiquer que la mine représentée par le savoir agricole international resterait aussi inaccessible que par le passé, pendant encore de nombreuses années. L’explosion des nouveaux services virtuels d’information vient d’atteindre les pays en développement, où la gamme des dispositifs de communication interpersonnelle pour particuliers s’est considérablement élargie. La fourniture de services meilleur marché et l’offre de nouveaux produits et appareils divers ont créé de nouvelles opportunités, d’autant que les gouvernements ont adopté des mesures (ou en ont été persuadés) visant à mettre en place des sociétés plus ouvertes et moins réglementées. Des personnes entreprenantes ont profité du climat de changement pour concevoir les moyens d’exploiter les nouvelles possibilités de création de revenus. Après avoir concerné les communautés urbaines, les progrès en matière d’information et de communication commencent à toucher les populations rurales. Des entrepreneurs et des particuliers déterminés ont posé les premier jalons d’une utilisation plus efficace des technologies innovantes de l’information et de la communication dans les secteurs agricole et rural et, dès lors, de la transformation de ces secteurs dans les années à venir. Les problèmes inhérents à l’échange d’informations sont toujours perçus comme le principal obstacle au développement agricole et sont à l’origine des opinions désabusées quant à ses perspectives d’avenir. Pourtant, contre vents et marées, des personnes et des institutions entreprenantes ont réalisé des accomplissements (parfois modestes et parfois audacieux) qui contribuent à révolutionner la gestion de l’information à des fins de développement agricole. Ces réalisations méritent notre attention et justifient la décision du CTA de publier cet ouvrage. Nous espérons que cette démarche favorisera le partage des expériences et sensibilisera nos lecteurs aux diverses réalisations et aux nouvelles possibilités. Nous souhaitons ardemment que ces entrepreneurs feront de nombreux émules dans leur contexte local. Carl B. Greenidge Directeur du CTA vii Introduction LES HOMMES SONT DES animaux grégaires. Pris isolément, chacun d’entre nous est plutôt vulnérable. Seuls, nous serions condamnés à errer, nus et affamés, en quête de nourriture et de quoi nous désaltérer. Mais lorsque nous nous rassemblons, lorsque nous travaillons ensemble, nous pouvons faire des choses merveilleuses. Nous pouvons bâtir des cités, inventer de nouvelles façons de produire et de stocker de la nourriture, fabriquer des objets qui rendent notre vie plus confortable, édifier de grandes civilisations, construire des vaisseaux spatiaux pour conquérir la lune. Ce qui rend tout cela possible, c’est l’information et la communication. Deux personnes seront incapables de bâtir la plus modeste des maisons si elles ne savent pas ce qu’elles vont construire et si elles ne peuvent pas communiquer entre elles. Et ne parlons même pas d’une cité ou d’un vaisseau spatial ! L’information est un élément de base indispensable à toute activité de développement. Elle doit être disponible pour tous et accessible à tous, qu’il s’agisse d’information scientifique, technique, économique, sociale, institutionnelle, administrative, juridique, historique ou culturelle. Cette information n’est toutefois utile que si elle est disponible et accessible aux acteurs dans des formes et des langages adaptés, c’est-à-dire si elle est communiquée, si elle circule entre les différents niveaux d’utilisateurs avec des supports appropriés, si elle est échangée. La communication, qui couvre à la fois les champs de l’information et de l’éducation, s’applique à une grande diversité de situations, allant de la simple conversation entre deux personnes jusqu’aux médias les plus sophistiqués, de la mère qui apprend quelque chose à son enfant aux plus grandes bibliothèques et universités. Si l’on entreprenait d’établir la liste des différentes formes de médias, en commençant par la télévision, les journaux, le courrier électronique, les tableaux d’affichage, le téléphone, les apprentissages, les écoles… il faudrait remplir plusieurs pages. On dit que l’argent fait tourner le monde, mais c’est la communication qui augmente la vitesse de rotation (l’argent, c’est d’ailleurs une forme d’information, une information sur la valeur des choses). Sans communication, il n’y a pas de progrès possible. Pourquoi alors est-elle tellement ignorée dans le monde du développement ? De gigantesques institutions de recherche, dont le principal objet est de mettre au point de nouvelles techniques agricoles (c’est-à-dire créer de l’information) et les communiquer aux producteurs ruraux, relèguent la communication dans la corbeille à papiers. Sans communication, leurs découvertes restent inexploitées et accumulent de la poussière dans des armoires au lieu de créer du progrès et de la richesse. Les agences de vulgarisation (jamais très efficaces) ont été redimensionnées ou fermées, pour être remplacées par…, par rien, au fait. Quelquefois, les institutions se préoccupent davantage de leur propre développement que d’apporter à leurs usagers les services qu’ils sont en droit d’attendre d’elles. Les ressources potentielles des médias, pourtant capables de toucher les populations des zones rurales les plus reculées (grâce à la radio, aux commerçants, aux églises et aux mosquées) sont tout simplement ignorées. Des idées nouvelles… Heureusement, il semble que les choses soient en train de changer. Deux révolutions : la révolution démocratique des années 80 et 90 (et les vagues de restructuration et de décentralisation qui les ont suivies) et la révolution technologique qui est intervenue dans le domaine de l’informatique et des télécommunications ont éveillé, dans le monde du développement, un intérêt nouveau pour tous les aspects de l’information et de la communication. 1 Les nouvelles libertés et les nouvelles technologies ont apporté des concepts neufs, qui poussent vers la sortie les vieilles théories poussiéreuses. Dans le secteur du développement, la communication a été maintenue pendant longtemps dans un schéma descendant, avec pour mission principale de véhiculer des messages techniques, de la recherche vers les producteurs ou des messages sociaux des décideurs vers les groupes de citoyens. Ces messages, même s’ils étaient quelquefois élaborés en tenant compte des caractéristiques de ce que l’on appelle les « groupes cibles » (les paysans, les femmes, les éleveurs, etc.), voire en les associant à leur élaboration, restaient des messages dont la maîtrise appartenait à ceux qui en contrôlaient l’élaboration et la diffusion. Ce sont, le plus souvent, les décideurs politiques et institutionnels, les experts des projets de développement, les techniciens de diverses disciplines, les responsables des médias et presque jamais les producteurs ruraux ou les organisations de citoyens qui restent des consommateurs de messages. Depuis une vingtaine d’années, ce concept a évolué. La communication se situe de moins en moins dans une logique de transmission de messages, même si c’est toujours un élément important. Elle est maintenant plus ouverte et s’appuie sur l’expression, l’interactivité, la négociation, l’échange et (pourquoi pas ?) la confrontation des logiques économiques, sociales et culturelles des différents acteurs en présence. On observe aussi une tendance à l’appropriation des outils d’information et de communication par les acteurs de base, les associations, les groupes de citoyens et les organisations non gouvernementales (ONG). Enfin, le rapport à l’information, au savoir, aux technologies se fait de plus en plus à travers des réseaux d’usagers qui se constituent, au- delà des clivages traditionnels, entre des acteurs qui jusque-là s’ignoraient : des paysans, des chercheurs, des universitaires, des opérateurs privés, peuvent s’associer pour résoudre leurs problèmes (voir l’article « L’association PELUM », p. 137). Ils définissent leurs besoins et cherchent ensemble des solutions en croisant leurs expériences ou en mobilisant des centres de ressources, des banques de savoirs. …et de nouveaux outils La révolution démocratique s’est accompagnée d’une révolution technologique. Les ordinateurs et les CD-ROM permettent de gérer et de mettre facilement en mémoire de grandes quantités d’information. Le téléphone, le courrier électronique et l’Internet commencent à prendre leur place dans les zones rurales (voir la section « Informatique et télécommunications »). Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’une révolution technologique. Les médias deviennent aussi plus proches des citoyens, plus interactifs. C’est le cas notamment des radios communautaires et de la presse dans les langues nationales, qui se développent rapidement en milieu rural. Ces nouveaux médias se structurent et se constituent en réseaux pour permettre une information plus riche et plus accessible aux utilisateurs finaux (voir les sections « Radio et télévision », p. 11 et « Journaux et bulletins », p. 47). Des outils ou des dispositifs de communication de proximité se mettent en place au niveau de groupes d’utilisateurs, de communautés rurales (boîtes à images, audiocassettes, vidéos, centres de ressources locales, albums photos villageois, théâtre communautaire...). Les projets de recherche ou de développement intègrent de plus en plus souvent une phase initiale de « recherche participative » qui permet aux communautés concernées de formuler leurs propres diagnostics et de produire leurs propres outils d’information et de communication ou, au moins, de fournir des indications précises pour que les outils élaborés par les projets apportent des réponses à leurs besoins. 2 Les révolutions de l’information Introduction Trois grands axes La communication pour le développement s’articule autour de trois grandes fonctions : • Apporter l’information utile aux usagers ; • Aider les usagers à accéder aux sources d’information ; • Faciliter l’instauration d’un dialogue entre les acteurs du développement. Apporter l’information utile aux usagers C’est le rôle traditionnel de la communication. Prenez, par exemple, un centre de recherche agricole. Il va identifier une nouvelle variété de manioc résistante aux parasites (voir l’article « Maîtriser la mosaïque du manioc en Ouganda », p. 169). Comment cette information va-t- elle être transmise aux producteurs et aux commerçants ? Comment inciter les producteurs à adopter cette nouvelle variété ? Il ne suffira pas de faire en sorte que les boutures soient disponibles en quantités suffisantes. Il faudra aussi former les agents de vulgarisation pour leur diffusion, assurer la promotion de la nouvelle variété à la radio, produire des fiches et des brochures d’information technique, mettre en place des parcelles expérimentales pour que les producteurs puissent observer concrètement la nouvelle variété. Il faudra aussi – et ce ne sera pas la tâche la plus simple – persuader les décideurs de donner la priorité à cette découverte et de consacrer des moyens à sa diffusion pour prévenir les pénuries et la famine. Naturellement, ces tâches n’incombent pas toutes aux seuls chercheurs. Des institutions spécialisées, des agences de vulgarisation, des imprimeurs, des stations de radio et bien d’autres acteurs vont intervenir dans le processus. Et c’est souvent là que se situent les lacunes : la principale est celle que l’on retrouve couramment entre la recherche de pointe et une vulgarisation sans moyens. Lorsque de tels décalages ne sont pas corrigés, les efforts de communication sont vains, les nouvelles variétés ne sortent pas du centre de recherche et les producteurs ne peuvent pas en bénéficier. Il ne leur reste plus qu’à mourir de faim. Il existe une pléthore d’informations sur le développement. Hormis le fait qu’elles soient difficiles à trouver en Afrique, elles sont souvent rédigées par des auteurs originaires des pays industrialisés. La librairie « Legacy » de Nairobi (Kenya) est l’un des rares endroits du continent où l’on peut se procurer une vaste sélection d’ouvrages relatifs au développement (Photo : Paul Mundy) 3 Certains acteurs sont faciles à atteindre : les services officiels, les décideurs, les chercheurs. Ils sont peu nombreux et ils travaillent dans des institutions identifiées ; leurs noms et leurs adresses sont connus. Ils peuvent être invités à participer à des rencontres. C’est une autre paire de manches que de toucher les acteurs de base : vulgarisateurs, animateurs communautaires, paysans, éleveurs, artisans, femmes. Ils sont des millions, répartis dans des milliers de villages, impliqués dans toutes sortes d’activités et soumis à de nombreuses contraintes. Pour atteindre ces acteurs, il faut développer des outils, des réseaux et des occasions d’échanges pour faire circuler l’information et encourager les apprentissages. Certains de ces outils sont déjà connus et leur efficacité est éprouvée : la radio rurale, les livrets de vulgarisation, les parcelles de démonstration, les centres d’alphabétisation, les centres de jeunes, les organisations paysannes, les manifestations culturelles ou religieuses, les marchés. Les nouveaux médias sont moins connus mais semblent très prometteurs, particulièrement ceux qui permettent d’accéder aux bases de données et aux centres de savoirs : les CD-ROM, le courrier électronique, l’Internet. Les télécentres communautaires et l’utilisation des satellites pour les radios locales sont également des outils prometteurs pour atteindre les utilisateurs finaux. Aider les usagers à accéder aux sources d’information L’accès à l’information constitue l’envers de la médaille. Une cultivatrice dont le champ de manioc est ravagé par des parasites n’a pas les moyens d’attendre que les chercheurs aient mis au point une nouvelle variété ou que le vulgarisateur vienne lui rendre sa visite mensuelle (ou plus généralement semestrielle). Elle a besoin d’une réponse rapide. Aider cette productrice à trouver une réponse au problème auquel elle est confrontée, ce n’est pas la même chose que lui fournir une information à propos d’un problème qui a été identifié par un chercheur et qui ne la concerne peut-être pas. Et si cette paysanne n’était pas intéressée par les parasites du manioc, mais envisageait de produire des oranges et voulait tout savoir sur la question ? À qui devrait-elle s’adresser pour avoir un conseil ? La recherche de l’information (la demande) et les gisements d’information existants (l’offre) se rencontrent de différentes façons : pendant les réunions avec les vulgarisateurs, au sein des centres d’information et dans les bibliothèques communautaires, pendant les visites que les producteurs rendent aux centres de recherche, sur les parcelles de démonstration et dans les sites consacrés à la recherche sur les systèmes d’exploitation agricole. Dans tous les cas, le système de communication doit être conçu de façon à faciliter le dialogue, le questionnement et l’expérimentation. Le vulgarisateur sentencieux, le chercheur enfermé dans sa tour d’ivoire, le bureaucrate suffisant, le bibliothécaire démuni doivent disparaître du paysage car ils tuent tout espoir des usagers de jamais obtenir les informations qu’ils recherchent. Les chercheurs ont besoin d’information eux aussi. Il leur est indispensable d’avoir accès à des informations sur les méthodes de recherche et les découvertes scientifiques mais aussi sur les problèmes des paysans. Les réponses se trouvent dans des bibliothèques, les revues, les 4 Les révolutions de l’information Introduction ouvrages, les conférences ; cependant, ils peuvent de plus en plus y avoir accès par le courrier électronique, l’Internet et les CD-ROM. La demande paysanne, quant à elle, peut être désormais identifiée grâce à toute une gamme de nouveaux outils : recherche et évaluation participatives, processus de développement technologique qui associent les producteurs à tous les stades. Ces outils de communication sont essentiels pour que les chercheurs et les vulgarisateurs identifient les contraintes et les potentialités des agriculteurs et sachent comment les associer à la résolution de leurs propres problèmes. Faciliter l’instauration d’un dialogue L’évolution démocratique qui est apparue dans de nombreuses régions du monde depuis les années 80 a entraîné un vaste mouvement de décentralisation politique, économique et sociale. La population rurale, jusqu’alors anonyme et ignorée, a désormais un meilleur accès aux décideurs. Les producteurs sont en train de trouver des formes d’organisation collective qui leur permettent de faire pression sur le pouvoir pour obtenir des réponses à leurs problèmes. Avec l’appui d’ONG et de médias comme les radios communautaires, la population rurale est en train d’apprendre à exploiter ces ouvertures nouvelles. Les médias jouent un rôle clé dans ce domaine. Une station de radio ou un journal peuvent être des outils de « répression ou d’expression ». Une presse contrôlée par le pouvoir peut étouffer toute forme de discussion et perdre rapidement sa crédibilité. Une presse libre rend possible une expression plurielle et interactive. Elle peut favoriser la confrontation, le débat, la négociation entre les acteurs, identifier les blocages, promouvoir les initiatives intéressantes, véhiculer les idées nouvelles, recueillir les opinions, sensibiliser. Elle peut donner la parole à ceux qui ne l’ont pas : les femmes, les jeunes, les pauvres. Au-delà des radios et des journaux, d’autres outils de communication de proximité peuvent être mobilisés au niveau communautaire : les cassettes audio et vidéo, les boîtes à images, les outils traditionnels de communication, le théâtre, la musique, les récits, les marionnettes, les animations au niveau des marchés villageois. À propos de cet ouvrage L’option de ce livre est de rendre compte d’expériences réussies, d’expliquer comment des individus ou des organisations sont parvenus à s’approprier les outils de communication pour améliorer les conditions d’existence des communautés rurales. Nous avons identifié une quarantaine d’exemples de ce type, en Afrique, dans les Caraïbes et le Pacifique. Nous aurions pu en citer bien davantage si nous avions disposé de plus de temps et d’espace. Si votre organisation n’est pas mentionnée dans cet ouvrage, n’en soyez pas froissé. Il est facile de réussir quand on dispose de beaucoup d’argent mais ce n’est pas le cas le plus fréquent. Nous avons donc essayé d’éviter de mentionner les grands projets, largement financés et appuyés par des équipes d’experts expatriés, les grandes ONG du Nord, les centres de recherche internationaux. Parmi ces organisations, beaucoup font un excellent travail de communication mais elles ne sont pas représentatives des pays en développement : elles représentent des îlots d’abondance dans un océan d’organismes sans ressources, sans soutien, sans personnel qualifié et sans équipement de qualité. Nous avons choisi de mettre en valeur quelques-unes de ces initiatives locales ou nationales qui parviennent à faire un bon travail de communication malgré leurs contraintes. Si elles y sont parvenues, pourquoi pas les autres ? 5 Les photos sont employées comme support à l’information lors d’une réunion dans un village sénégalais (Photo : Jacques Sultan) Un deuxième critère de choix était relatif à l’existence de résultats concrets obtenus par les institutions. En réponse à notre appel d’information (voir plus bas), nous avons reçu beaucoup d’informations sur des projets novateurs, s’agissant particulièrement de ceux qui utilisent l’Internet pour la promotion du développement rural. Mais le propre des idées nouvelles, c’est qu’elles n’ont pas encore fait leurs preuves. Nous avons choisi de mettre plutôt l’accent sur des approches qui ont démontré leur efficacité. Le troisième critère était la durabilité. Nous n’avons pas retenu les projets qui étaient trop dépendants de financements extérieurs. La fin du financement marque souvent la fin du projet lui-même. Nous avons également exclu les institutions qui semblaient ne dépendre que d’un seul financement extérieur, mais dans lesquels plusieurs bailleurs s’étaient introduits par des interstices. Qu’est-il sorti de cette sélection ? Beaucoup de choses et une grande diversité de situations : des organismes gouvernementaux, des entreprises privées, des organisations paysannes, des ONG, des centres de recherche et de vulgarisation, des groupes d’opérateurs économiques, des médias, des réseaux. Nous avons intégré des organismes qui avaient reçu le soutien de partenaires financiers après avoir fait la preuve de leur capacité à générer des financements provenant d’autres sources. Nous avons également retenu des institutions comme l’IIRR (Institut international de reconstruction rurale – International Institute of Rural Reconstruction) et l’ITDG (Groupe de développement des technologies intermédiaires – Intermediate Technology Development Group), qui sont des filiales d’ONG internationales dont les équipes sont constituées dans les pays en développement, qui travaillent essentiellement avec des ressources générées localement (voir les articles « Experts traditionnels et vétérinaires aux pieds nus dans le nord du Kenya », p. 149, « Ateliers d’écriture », p. 177 et « Le Centre de ressources de l’ITDG », p. 225). Nos choix ont été guidés par l’information dont nous disposions sur les organisations qui pouvaient figurer dans cet ouvrage. Nous nous sommes basés sur notre connaissance personnelle du sujet, sur des discussions avec des collègues et une consultation plus large, via l’Internet. Nous avons pu nous rendre dans six pays pour approfondir les premiers contacts : Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Kenya, Mali, Sénégal et Ouganda. Evidemment, cela ne couvre qu’une petite partie de l’Afrique et n’inclut ni les Caraïbes ni le Pacifique. Nous avons donc demandé à des collègues de nous relayer pour rédiger des articles ou nous fournir de l’information sur les pays non couverts par nos missions sur le terrain. Et nous avons, bien sûr, passé l’Internet au peigne fin. Il convient toutefois de souligner que la plus grande partie des informations recueillies sur la Toile n’ont pas été retenues, malgré leur intérêt, tout simplement parce qu’elles décrivent le plus souvent les activités de 6 Les révolutions de l’information Introduction puissantes organisations internationales ou de projets financés par des bailleurs de fonds extérieurs que nous avions décidés d’exclure de notre choix. Tout au long de nos missions sur le terrain, nous avons été impressionnés et inspirés par l’enthousiasme des interlocuteurs que nous avons rencontrés. Leur motivation et leur détermination sont remarquables, surtout si l’on considère qu’ils travaillent dans des conditions difficiles, avec des salaires plus qu’insuffisants et des moyens très limités. Malgré cela, ils sont à l’écoute de leurs publics, ils débordent de créativité, ils innovent en permanence, ils luttent pour la qualité. Naturellement, peu d’initiatives ont totalement atteint leurs objectifs. Les organisations que nous décrivons continuent à se battre contre de nombreuses contraintes : financements insuffisants, développements institutionnels incertains, manque d’équipements et de compétences. Les conditions économiques et sociales sont en mutation rapide et la technologie évolue encore plus vite. Pour certaines organisations, il est encore trop tôt pour savoir si elles réussiront dans leurs entreprises. En fait, un des organismes qui nous impressionnait le plus, le réseau d’information des terres arides (RITA ou ALIN en anglais – Arid Land Information Network), et qui avait accompli un travail remarquable de mise en réseau d’initiatives à travers toute l’Afrique sahélienne et l’Afrique de l’Est, faisait l’objet d’une restructuration profonde lors de notre passage (elle est toujours dans cette situation difficile au moment où nous écrivons ces lignes). Il a donc fallu renoncer à rendre compte de ses activités. Un vaste paysage à explorer Nous avons largement parcouru le paysage. Pour certaines des institutions, l’information et la communication constituent l’activité principale : les bibliothèques, les agences de presse, les médias. D’autres ont une orientation différente mais considèrent que l’information et la communication représentent une composante essentielle de leurs activités. Les organismes de recherche sont une bonne illustration de cette catégorie d’institutions (voir l’article « Maîtriser la mosaïque du manioc en Ouganda », p. 169, et la section « Réseaux de recherche », p. 191) et le cas de la bourse des matières premières agricoles du Kenya (voir l’article « Le cas du KACE », p. 143). Au début, nous avons sélectionné de façon prioritaire les institutions qui se consacraient exclusivement à l’agriculture. Mais nous nous sommes rapidement rendu compte qu’il était impossible de se limiter à la seule agriculture. Il n’y a pratiquement pas de stations de radio ou de journaux qui traitent exclusivement de sujets agricoles, bien qu’il s’agisse d’un thème essentiel en milieu rural. Les téléphones sont- ils « agricoles » ? Pendant notre périple, nous avons relevé des témoignages sur leur utilisation pour commander des engrais, des aliments pour le bétail, pour s’assurer de la disponibilité d’équipements, pour appeler des vétérinaires ou pour vendre des produits. S’il y a une technologie qui va transformer profondément le monde rural dans les dix ans à venir, c’est bien la téléphonie mobile (voir l’article « Il y a tellement de choses à dire… », p. 113). Face à cette variété de médias et leurs multiples usages, il aurait été très limitatif de se cantonner aux seuls médias « purement agricoles », comme les bulletins de vulgarisation, les revues et les réseaux de recherche agricole. Nous les avons couverts, bien sûr mais ils ne représentent vraiment qu’une petite partie du formidable capital d’information de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler « les systèmes de savoir agricole ». 7 Nous avons exploré les initiatives de la plupart des secteurs institutionnels : gouvernemental, non gouvernemental et universitaire. Nous avons cependant un peu négligé le secteur privé : nous y avons relevé quelques expériences mais nous aurions dû aller plus loin et nous intéresser aux fournisseurs de semences, aux acheteurs de produits agricoles, aux organismes de crédit, aux entreprises de transformation agroalimentaire, aux grandes associations d’agro-industriels, aux exportateurs. Désolés, ils manquent à l’appel. D’autres thèmes non traités ? Les éditeurs privés, les librairies, la communication traditionnelle, le théâtre de rue, les évaluations participatives, les écoles de terrain pour les agriculteurs, les organisations religieuses, les groupes de pression, les illustrateurs et éditeurs de bandes dessinées, la télévision, les écoles, les universités… La liste est longue. Encore une fois, nous sommes désolés. Peut-être dans la prochaine édition. Des choix arbitraires Cet ouvrage comporte 9 sections, chacune d’entre elles comptant jusqu’à six articles consacrés à une institution ou un groupe d’institutions. Les sections s’articulent autour des thématiques suivantes : radio et télévision, journaux et bulletins, alphabétisation et langues nationales, informatique et télécommunications, organisation des producteurs ruraux face aux marchés, savoirs paysans, liens entre recherche et vulgarisation, réseaux de chercheurs, bibliothèques. Ces catégories sont arbitraires (nous l’admettons volontiers). Pourquoi pas une section sur les documents de vulgarisation ? Pourquoi pas, en effet ? L’article « À la Trinité, des poulets sous surveillance » (p. 155) pouvait-il être plus utilement intégré dans la section sur la recherche et la vulgarisation plutôt que dans celle sur les savoirs paysans ? Eh bien, oui, c’est une hypothèse valable. Cet arbitraire est inévitable. Les organismes de communication ont tendance à s’investir dans plusieurs types d’activités : un service de production audiovisuelle dans un ministère peut publier un journal ou des livrets de vulgarisation, réaliser des programmes radio et vidéo, organiser des sessions de formation et exploiter une bibliothèque. Le même support peut être utilisé pour des buts différents : la plus grande partie du temps d’antenne des radios est occupée par de la musique, pas par des programmes traitant de l’agriculture. Pour être rentable, un journal doit offrir une diversité de thèmes : l’agriculture y sera en compétition avec les informations générales, le sport, l’humour, la culture, l’éducation, les sujets féminins, la politique, les faits divers, l’économie. Comme dans les journaux des pays développés. De plus, les médias sont complémentaires : les stations de radio locales font la promotion de la lecture et de l’écriture. La radio et la vidéo peuvent se retrouver sur l’Internet. Une campagne d’information peut (et même doit, si elle veut réussir) combiner plusieurs médias : radio, télévision, matériel imprimé, communication interpersonnelle. La communication a un coût Il faut admettre que les organisations que nous avons décrites reçoivent, pour la plupart, des soutiens financiers extérieurs. C’est sans doute inévitable. Les pays que nous avons couverts sont pauvres. Leurs gouvernements n’ont pas de liquidités et, contrairement, à ce qui se passe dans les pays développés, il n’y a pas beaucoup de bienfaiteurs fortunés ou de personnes des classes moyennes qui alimentent des 8 Les révolutions de l’information Introduction fondations et des organisations de solidarité ou de charité. Les populations rurales ne sont pas en mesure de payer certains services, même si elles les considèrent comme vitaux. Cette dépendance à l’égard des bailleurs de fonds est sans doute un indicateur de l’état de la communication dans les pays en développement. Oui, le soutien des bailleurs de fonds est nécessaire, et probablement pour longtemps encore. Mais il y a des risques de lassitude : certains partenaires peuvent se poser la question de l’opportunité de soutenir une station de radio ou une ONG pendant une année de plus. La réponse, c’est qu’il faut du temps. Pour réussir, les initiatives de communication impliquent des années d’investissement. Mettre sur pied Interview de paysans pour une émission radio au Ghana une radio ou un journal, cela demande du temps, de la patience, des (Photo : Jacques Sultan) efforts et du savoir-faire. Les fermer et en ouvrir d’autres n’est pas la bonne solution, car il faudra recommencer à investir pour des durées peut-être encore plus longues. La difficulté consiste à parvenir à un sevrage progressif des dépendances extérieures tout en développant les capacités d’autofinancement ou en recherchant des solutions de financement alternatives durables. Une fois mis en place, les médias sont incroyablement polyvalents et peuvent être mobilisés sur toutes sortes de sujets. Prenez par exemple le programme radio du Kenya Tembea na Majira (voir l’article « Des feuilletons radiophoniques pour le développement », p. 13) : lorsque nous étions au Kenya, il abordait des thèmes comme les parasites des végétaux, la malaria et les femmes battues. Il passera ensuite à d’autres intrigues et à d’autres sujets. Pour survivre, les efforts de communication doivent s’inscrire dans la durée, créer, innover sans cesse. Diffuser le même programme vieillot semaine après semaine ou continuer à publier un bulletin que personne ne lit, ne présente pas d’intérêt. Il appartient aux professionnels de la communication de tendre l’oreille, d’analyser le contexte, d’assurer le suivi de leurs activités, d’être à l’écoute de leurs publics, d’encourager le feed-back, de s’adapter et d’innover. C’est la seule façon d’avoir un impact et de justifier le maintien des soutiens extérieurs. La communication rurale peut-elle être rentable et donc financièrement autonome ? La réponse est oui, au moins pour certains types de médias. Les exemples les plus éloquents sont les téléphones mobiles en Ouganda, les télécentres privés au Sénégal (voir l’article « Il y a tellement de choses à dire », p. 113) ou les services de messageries électroniques (voir l’article « Africa Online et l’initiative e-touch », p. 103). Certes, un investissement initial non négligeable est nécessaire (c’est vrai pour toute initiative de ce type) mais une fois que le système est sur pied et fonctionnel, il est hautement rentable et les ressources qu’il génère permettent de nouveaux investissements. Quelques journaux ruraux parviennent à couvrir une grande partie de leurs frais et pourraient parvenir à l’autosuffisance financière avec le produit de leurs ventes et la publicité. Cela est également vrai pour la radio et la télévision : publicité, patronage, ventes de services comme les communiqués et produits dérivés comme les tee-shirts ou les casquettes peuvent procurer des revenus complémentaires significatifs. 9 Pour les autres médias, comme les bulletins de vulgarisation ou les revues de recherche, il est plus difficile d’imaginer comment ils pourraient subvenir à leurs besoins sans soutien. Pourtant, même dans ce secteur, il existe des opportunités inexplorées. L’une d’entre elles consiste à encourager la collaboration entre les services gouvernementaux et le secteur privé. Un exemple : les agences de vulgarisation se limitent à publier quelques centaines d’exemplaires d’un livret, parce qu’elles ne peuvent pas financer davantage de copies. Les livrets sont distribués gratuitement mais comme il n’y a pas d’argent pour assurer les frais de poste, ils restent dans les capitales, sont entreposés dans un coin et prennent la poussière. Une solution ? Vendre les livrets, plutôt que de les distribuer gratuitement, et s’assurer que les ressources ainsi générées permettent d’imprimer d’autres exemplaires au lieu d’être reversées dans un budget général ou conclure un accord avec un éditeur privé, partager les coûts de production et vendre le livre sur le marché, par l’intermédiaire des librairies, des vendeurs de journaux, des colporteurs, des boutiques d’intrants agricoles, etc. La vente des livres est un précieux indicateur : on sait immédiatement ceux qui ont du succès et ceux qui sont des fiascos. Et l’argent peut être utilisé pour produire la prochaine édition du livre à succès. Une autre source possible de financement est la publicité. Mais c’est généralement perçu comme impensable par les gouvernements : « Nous ne pouvons pas introduire de publicité dans notre publication, car cela signifierait que nous soutenons tel ou tel produit ». Pourtant, si elle était gérée avec discernement, la publicité pourrait financer une partie de ce bulletin de vulgarisation. Par exemple, une agence de vulgarisation pourrait produire des notices d’instructions de sécurité pour les pesticides et convenir avec le fabricant de les distribuer avec chaque bouteille de produit vendue. L’agence serait ainsi satisfaite : ses instructions seraient diffusées. La société agrochimique aussi : les cultivateurs seraient plus enclins à utiliser ses produits de façon plus efficace et sans danger. Les agriculteurs seraient également satisfaits : ils ne risqueraient pas de tomber malades en utilisant ces produits de façon non conforme et les parasites seraient détruits. Le seul élément qui fait obstacle à une telle collaboration sont les réglementations gouvernementales. Mais ces règles sont en train de changer : des départements entiers sont en cours de privatisation, d’autres doivent désormais couvrir une partie de leurs coûts en générant des ressources. Un contexte idéal est ainsi créé pour explorer les potentialités offertes par ces nouveaux partenariats. Ne voyez pas la communication comme une contrainte financière Trop souvent la communication est perçue comme une charge financière. C’est particulièrement le cas des institutions de recherche. La communication intervient tout à la fin du processus, alors qu’elle devrait l’accompagner à chaque étape, dès la planification des programmes de recherche. À cette époque de restrictions budgétaires, il est facile de décider de réduire le tirage d’un magazine de 5 000 à 2 000 exemplaires ou de 1 000 à 500. De toute façon, ils étaient surtout destinés à satisfaire le directeur, n’est-ce pas ? Quelle importance s’ils ne sont pas distribués aux producteurs ? Non. La communication doit être partie intégrante du processus de développement. Pour un chercheur, c’est aussi important que de réussir à multiplier une nouvelle variété végétale ou d’avoir accès à un microscope. Sans communication, les efforts de développement sont condamnés à l’échec. Avec elle, ils ne courent que le risque de réussir. 10 Les révolutions de l’information Informer en divertissant : des feuilletons radiophoniques pour le développement Radios communautaires : apporter aux pro U du n ct e eur i s n ru f r o au r x m un a e t in i f o or n mat c io i n to de y p e ro n xim n it e é pour le monde rural D … es r : és la eau c x u d l e tu ra r d e ios a lo u ca c le œ s : u de r s d ra u dio d s é lo v ca e le l s o p p o p ur e ré m po e n n dr t e aux besoins des populatio V ns i r d ura é les o … éducative : la vidéo au service du développement Radio et télévision Elle a eu 80 ans en l’an 2000 et elle ne cesse de rajeunir. Qui est-ce ? La radio. La démocratie et l’abandon des monopoles de diffusion par la plupart des États ont permis l’éclosion de centaines de petites radios communautaires dans de nombreux pays en développement. Cette tendance a été particulièrement sensible en Afrique de l’Ouest où, malgré la faible portée des stations individuelles, une grande partie de la région reçoit maintenant leurs émissions. Elles proposent une grande variété de programmes : divertissements, information, musique, avis et communiqués, messages de développement, débats, culture. Les radios locales sont devenues des espaces de débat démocratique. Les émissions enregistrées dans les villages sont très appréciées, non seulement dans les communautés où elles ont été produites mais aussi dans tous les villages voisins. Ces émissions offrent aux communautés rurales des occasions de s’exprimer sur les ondes, quelquefois pour la première fois. Elles donnent la parole à ceux qui ne l’ont généralement pas : les femmes, les jeunes, les pauvres. Les échanges de programmes entre les stations sont une pratique très enrichissante et deviennent plus faciles avec l’Internet. Les stations locales se constituent de plus en plus souvent en réseaux pour échanger leurs programmes et partager leurs potentiels de production. Cela leur permet de mieux produire en réduisant leurs coûts. La vidéo, dans ses deux formes principales d’exploitation (la télévision et les vidéocassettes), n’a plus le prestige dont elle jouissait voici encore quelques années, quand elle était le support à la mode (aujourd’hui, c’est l’Internet qui est sur le devant de la scène). Trop de caméras coûteuses prennent la poussière dans des armoires parce que personne n’a été formé pour produire des programmes intéressants ou qu’on ne s’est pas préoccupé du public que l’on vise et des conditions de diffusion de ces programmes. Pourtant la vidéo reste un extraordinaire outil de sensibilisation et de formation pour le développement. 12 Les révolutions de l’information Radio et télévision Des feuilletons radiophoniques pourInlfeordméevr eenlodpivpeertmisseanntt « Pourquoi laissez-vous vos chèvres aller dans mon champ ? » Les deux épouses de Wafula, Wanjiku et Nanjala, se disputent. Les chèvres de Wanjiku ont passé la barrière qui marque la limite du champ de Nanjala et sont en train de manger son maïs. Wanjiku rétorque que Nanjala ne devrait pas tant se plaindre : son maïs est de toute façon impropre à la consommation puisqu’il a été attaqué par le foreur. Nanjala l’accuse de comploter contre elle avec son mari Wanjula. Pendant ce temps, Sipe a abandonné son mari, Juma, le fils de Nanjala parce qu’il la bat. Et le fils du Docteur Owino vient de mourir de la malaria. Cela ressemble à un feuilleton à « l’eau de rose » ? C’est vrai ! C’est exactement cela : l’épisode hebdomadaire du feuilleton Tembea na Majira (« Bougez avec votre temps » en kiswahili), l’un des programmes de divertissement les plus appréciés sur les ondes de la radio kenyane. Mais Tembea na Majira est un feuilleton à l’eau de rose différent des autres. Habituellement, dans les feuilletons de ce type, les personnages tombent amoureux, se quittent, se disputent, font des erreurs et accomplissent des exploits. Tembea na Majira a tous ces ingrédients mais contient aussi des messages éducatifs intégrés dans chacun des épisodes. Ces messages sont si habilement inclus dans les histoires que la plupart des auditeurs s’en imprègnent sans même sans rendre compte (voir encadré 1). Ces programmes visent un auditoire féminin mais les études d’audience ont montré que ce sont les hommes qui possèdent plus de 80 % des récepteurs de radio au Kenya. S’ils ne sont pas intéressés par une émission, ils peuvent changer de fréquence ou éteindre le poste. Pour qu’un programme ait du succès, il faut qu’il attire autant les femmes que les hommes. Tembea na Majira est produit par le centre d’information du ministère de l’agriculture (AIC – Agriculture Information Centre), à Nairobi, en partenariat avec Mediae Trust, une ONG britannique spécialisée dans la radio et la vidéo. Le service radiophonique de l’AIC choisit les thèmes, bâtit la trame des histoires, écrit les scénarios et enregistre les émissions qui seront diffusées par la KBC, la station de radio nationale. Cette émission, qui a démarré en 1996 est diffusée tous les lundis soir, après le bulletin d’informations de 20 h. L’intrigue se complique… Lorsque nous nous trouvions au Kenya, trois trames d’histoire étaient exploitées dans la série Tembea na Majira : la maîtrise biologique du foreur du maïs, la violence conjugale et la lutte contre la malaria. Prenez le foreur du maïs : un des plus dangereux insectes nuisibles des cultures du Kenya. Selon le Centre international pour la physiologie des insectes et l’écologie (ICIPE), un institut de recherche de Nairobi, les dégâts causés aux cultures par cet insecte pourraient être 13 Paul Mundy Herène Simbowo (à gauche) et Suleiman Juma (à droite) préparent une vidéo de l’AIC (Photo : Paul Mundy) ENCADRÉ 1 Grace et Charles Owino discutent du foreur du maïs1 GRACE Voyez vous-même la façon dont ces foreurs du maïs ont détruit nos cultures de maïs. CHARLES Ces insectes sont vraiment dangereux. Ils attaquent en même temps les tiges et les épis du maïs. GRACE Les agriculteurs ont des problèmes. Cheruto, l’assistante en santé animale est partie sans trouver de solution. CHARLES C’est vrai, Cheruto est partie mais elle n’était pas une spécialiste de l’agriculture. Si j’ai bien compris, elle a été transférée à Mogitio. GRACE C’est plus qu’un transfert. Elle s’est mariée à Mogitio le mois dernier. CHARLES Malgré son départ, elle nous a laissé avec un peu d’espoir pour nos cultures de maïs GRACE Qu’est-ce que tu racontes ? CHARLES Elle a déjà organisé un voyage d’études pour les paysans pendant lequel ils apprendront tout sur le foreur du maïs et la façon de le maîtriser. GRACE Comment se fait-il que je ne sois pas au courant ? Où a lieu cette excursion ? CHARLES À Mbita Point. GRACE Mbita ? CHARLES Le Centre de recherche sur les insectes nuisibles et les ravageurs de Mbita, l’ICIPE GRACE Oh, mais c’est un événement très important. Qui doit y participer ? 1 Traduit à partir de l’émission Tembea na Majira diffusée le 18 novembre 1999. 14 Les révolutions de l’information Radio et télévision sensiblement réduits en plantant du napier autour des parcelles de maïs. Les foreurs du maïs sont attirés par cette herbe et y pondent leurs œufs plutôt que sur le maïs. Et, lorsque ces derniers éclosent, ils sont pris dans un liquide gluant produit par le napier qui les retient jusqu’à ce qu’ils meurent. Contrairement aux vaporisations de produits chimiques que de nombreux agriculteurs utilisent pour lutter contre le foreur du maïs, l’herbe de napier est peu coûteuse et respectueuse de l’environnement. De plus, elle constitue un excellent fourrage pour les bovins, les moutons et les chèvres. C’est une bonne solution, mais comment être sûr que les paysans en entendront parler ? L’ICIPE a convaincu la Fondation Gatsby, qui a financé la recherche initiale, de soutenir la production d’une série de programmes radio sur le thème. L’AIC a écrit un scénario qui dit à peu près ceci : • Les villageois de Tembea na Majira se plaignent que leur rendement de maïs est en chute, même lorsqu’ils pulvérisent les insecticides préconisés. Ils en parlent à leurs conseillers agricoles qui font appel à des chercheurs de l’ICIPE. • Les chercheurs se rendent dans les champs des villageois et trouvent deux problèmes, le foreur du maïs et le striga, une sorte de mauvaise herbe parasite. Les chercheurs organisent un voyage d’études pour Wanjiku et son amie Grace Owino à la station de l’ICIPE à Kisumu pour qu’ils voient les résultats des recherches de leurs propres yeux. • Les deux femmes reviennent avec plein d’idées nouvelles, mais les hommes du village sont sceptiques : ils disent qu’elles sont juste allées se promener. • Les femmes décident alors d’expérimenter la nouvelle méthode. Les villageois suivent l’essai attentivement et sont finalement convaincus quand ils voient leurs pieds de maïs bien plus grands que ceux qui poussent dans des parcelles où l’on n’a pas semé de napier. Ce scénario s’étale sur une année entière, comme dans la réalité. Les émissions sont programmées de telle façon qu’elles épousent le calendrier cultural : labourage, semailles, sarclage et récolte constituent des moments de l’histoire. Certains personnages, comme les chercheurs, sont des personnes réelles. Cela permet de donner une touche d’authenticité au feuilleton et de s’assurer qu’il va être au cœur de la vie des auditeurs. Et se complique encore… Les deux autres trames dramatiques du feuilleton concernent directement les auditeurs. La malaria est la principale cause de mortalité des enfants de moins de 5 ans au Kenya ; or, cette maladie devient résistante à la chloroquine, le remède le plus répandu. Tembea na Majira encourage la destruction des endroits où les moustiques se reproduisent et montre comment faire : couper l’herbe, jeter les bouteilles et les boîtes de conserve qui peuvent conserver des eaux stagnantes où les moustiques pondent. Le programme incite les auditeurs à utiliser des traitements préventifs contre la malaria et surtout à installer des moustiquaires à leurs lits. La violence familiale est le troisième grand thème qui alimente les émissions. Les femmes battues et les mauvais traitements infligés aux enfants sont des phénomènes courants (bien que dissimulés) au Kenya, comme dans bien d’autres pays. Les auditeurs apprennent 15 La salle de régie son de l’AIC à Nairobi (Kenya) (Photo : Paul Mundy) comment Juma, un des personnages de Tembea na Majira, bat son épouse Sipe, après une dispute. Il déclare qu’il doit le faire pour être respecté. Sipe le quitte et refuse de revenir au foyer, même si elle sait que cela signifie que Juma devra se soumettre à des « travaux de femmes » humiliants comme aller puiser de l’eau. Petit à petit, Tembea na Majira réussit à aborder au grand jour ce sujet particulièrement délicat et controversé. Le pouvoir de la fiction La fiction est un moyen de communication très puissant. Il évite d’avoir à dire aux gens ce qu’ils doivent et ce qu’ils ne doivent pas faire. À l’inverse, il sensibilise les auditeurs en montrant les différentes facettes d’un problème et leur permet de se faire leur propre opinion. Les messages sont subtils : bien qu’ils soient éducatifs, les émissions ne ressemblent pas à des cours. Les personnages parlent et plaisantent de leurs propres problèmes comme ils le feraient dans la vie. L’introduction de personnages bien typés permet d’exprimer des opinions diversifiées, de débattre, de trouver des compromis comme dans la vie. Les personnages sont complexes et fascinants : Wanjiku est une jeune femme intelligente ; Nanjala est l’épouse plus âgée, plus traditionnelle, qui craint d’être supplantée par Wanjiku. Sipe est intrigante et vindicative ; Juma est coléreuse mais prend bien soin de ses enfants ; le chef Moseti est un vieux coureur de jupons qui poursuit de ses assiduités Cheruto, l’assistante en santé animale, et ainsi de suite. Par dessus tout, l’histoire est distrayante. Des intrigues bien construites tiennent les auditeurs en haleine : ils vont sûrement écouter le prochain épisode pour savoir ce qui s’est passé. Des financements assurés Tembea na Majira est un programme autosuffisant, qui rembourse ses coûts de production. Cela signifie qu’il pourra continuer tant que les auditeurs n’en seront pas lassés. Comment cela est-il possible ? Le gouvernement prend en charge les salaires, mais l’AIC doit trouver des ressources pour financer les coûts de production et de diffusion. L’AIC a un statut partiellement autonome : bien qu’il relève du ministère de l’agriculture, il est habilité à recevoir des subsides provenant de sources non gouvernementales. L’AIC et le Mediae Trust ont trouvé des soutiens financiers auprès des institutions de recherche et des projets à financement externe pour payer les coûts de production (environ e600 par épisode). Ils ont 16 Les révolutions de l’information Radio et télévision également trouvé des annonceurs commerciaux (actuellement les sociétés Colgate et Catbury) pour financer les 1 050 e que la KBC demande pour 15 minutes d’antenne. Aller de l’avant Il n’est pas possible de construire un programme radiophonique populaire et durable du jour au lendemain. Cela demande une programmation attentive, du personnel compétent et des ressources financières suffisantes pour aller de l’avant. Pour Tembea na Majira, le financement initial a été assuré par le ministère du développement international de Grande-Bretagne (DFID), qui a fourni les équipements, pris en charge la formation des équipes de l’AIC et soutenu les recherches initiales pour un programme pilote en langue ki- meru. La formation et la coopération ont également joué un rôle essentiel. Des spécialistes en radio et en vidéo de Mediae Trust ont travaillé en collaboration étroite avec l’équipe de l’AIC pour programmer et concevoir les programmes, acquérir les équipements et les ordinateurs, démarcher les annonceurs et les mécènes pour couvrir les coûts de diffusion. Ils ont également négocié avec le gouvernement pour qu’il confère à l’AIC un statut semi-autonome qui l’autorise à collecter des ressources complémentaires auprès d’organismes non gouvernementaux. En 1996, lorsque la coopération britannique s’est retirée, l’AIC avait acquis les compétences et le capital d’expérience qui lui permettaient de voler de ses propres ailes. L’AIC produit maintenant l’ensemble de ses programmes en maintenant le partenariat avec Mediae Trust, qui continue à prospecter le marché des annonceurs et à trouver des mécènes. Études d’audience Les études d’audience sont importantes pour le programme, à double titre. Elles sont essentielles pour s’assurer que le programme est suivi par un large auditoire, ce qui permet d’attirer les annonceurs. Mais elles sont aussi (et peut-être surtout) importantes pour s’assurer que les thèmes traités correspondent bien aux préoccupations des gens et pour affiner leur programmation. Des études menées par des organismes indépendants ont montré que près de 5 millions de Kenyans adultes (environ 36 % de la population) écoutaient Tembea na Majira. Les chiffres peuvent être encore plus importants (6 millions d’auditeurs) lorsque le programme est diffusé juste après le journal de 21h. Il est actuellement diffusé à 20h avec un auditoire quantitativement moins important. Le changement d’heure de diffusion a été fait pour des raisons de coûts, mais au prix d’une chute d’audience. Les producteurs de la série espèrent trouver d’autres annonceurs pour revenir à la tranche horaire initiale, plus favorable. Le nombre d’auditeurs peut aussi varier selon les zones. À Meru, 48 % des habitants ont déclaré que c’était leur programme préféré, alors qu’ils sont 60 % à Kitale. À Nakuru, Tembea na Majira est en compétition avec une station locale très populaire. Ses performances ne sont « que de 20 % » de la population, chiffre qui ferait pâlir d’envie bien des producteurs ou annonceurs d’autres pays. La recherche a également joué un rôle essentiel pour bâtir le projet initial. En 1993, une équipe de l’AIC a conduit une étude sur les pratiques agricoles et les habitudes d’écoute de la radio dans quatre districts du sud du Kenya. Elle a découvert que 69 % des foyers 17 possédaient un poste radio et que seulement 7 % n’avaient aucun accès à un récepteur. Cette étude a également permis d’identifier les thèmes importants pour les auditeurs, les formats de programmes qu’ils préféraient et les heures d’écoute les plus favorables. Cette recherche a débouché sur la production d’un programme en langue ki-meru, appelé Ndinga Nacio (Intéresse-moi). Ce programme est toujours programmé dans la grille de la KBC. Il a servi de pilote pour la programmation nationale de Tembea na Majira. Vidéo L’unité vidéo de l’AIC cherche également une forme d’autonomie financière. Elle produit des documentaires et des programmes de formation à la demande de clients comme les agences de développement ou les ONG. Les productions les plus récentes ont porté sur l’embouche bovine, le stockage des cultures d’exportation après récolte, l’irrigation et les méthodes de recherche participative. Les vidéos sont exploitées de différentes façons. Quelques-unes sont destinées à appuyer la formation paysanne dans des centres de formation dans tout le pays et même dans d’autres pays africains. Certains programmes sont conçus pour déclencher une discussion parmi les participants à une formation. Ils proposent généralement des études de cas à partir de l’histoire d’un agriculteur ou l’exposé d’une situation. Après la projection, l’animateur invite les participants à analyser ce qu’ils ont vu et entendu. Après ce débat, le téléviseur est à nouveau allumé pour voir un nouveau programme, qui cette fois, expose les aspects techniques du même problème. D’autres programmes vidéo sont diffusés sur des téléviseurs communautaires installés sur les marchés, partout dans le pays. Des études ont montré que ces programmes avaient une forte capacité d’attraction : les gens qui se rendent au marché restent généralement pour regarder le programme vidéo. L’AIC et Mediae Trust ont également produit une série de programmes de formation sur les techniques de communication à l’intention des vulgarisateurs. Ces séries, produites en collaboration avec l’université de Reading et l’Open University en Grande-Bretagne, traitent tous les sujets relatifs à la communication : la communication interpersonnelle, l’organisation des visites sur le terrain, les démonstrations techniques, la prise de parole en public, l’animation de groupe, l’utilisation des aides visuelles… Le kit de formation comprend 6 cassettes vidéo et un manuel. Il a été exploité pour la formation de milliers de vulgarisateurs, au Kenya et dans d’autres pays. Il est également utilisé à l’Université de Reading pour initier les formateurs à ces techniques. Du travail professionnel Les vidéos de l’AIC répondent aux normes professionnelles. Les images sont excellentes, avec des gros plans parfaitement cadrés, des panoramiques et des zooms très maîtrisés et un montage nerveux. L’AIC utilise du matériel professionnel, ce qui permet la diffusion des programmes sur les antennes des télévisions nationales, comme leur exploitation en vidéo pour des petits groupes. Certains clients savent exactement ce qu’ils veulent. Ils viennent alors avec un scénario et un découpage technique déjà prêts. D’autres ont besoin de plus d’assistance. Les équipes de l’AIC ont une double qualification, en agriculture et en production audiovisuelle, ce qui leur 18 Les révolutions de l’information Radio et télévision permet d’apporter une assistance à tous les stades : écriture du synopsis et du scénario, choix des lieux de tournage, conduite des interviews… Le succès de ses productions vidéo incite l’AIC à envisager d’emboîter le pas de l’unité radio et à produire régulièrement un programme agricole pour la télévision. Les coûts de diffusion sont beaucoup plus importants : environ 2 000 e pour 30 minutes. L’AIC espère produire un programme pilote qui permettra d’attirer des annonceurs potentiels pour couvrir ces coûts. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Agricultural Information Centre (AIC), Waiyaki Way, PO Box 66730, Nairobi (Kenya). Tél. (254) 2 446464 ; fax (254) 2 446467 David Campbell, Mediae Trust, PO Box 39486, Nairobi (Kenya). Tél. (254) 2 442487 ; tél./fax (254) 2 442660 ; e-mail mediae@africaonline.co.ke Lloyd Morgan, K. et Mukareba, J. 1998. Kenya : Experience with rural radio. The Rural Extension Bulletin, June 1998, pp. 31–35 19 Radio et télévision Apporter aux producteurs rurauRaxdiuonsecoimnmfournmauattaiiorens de proximité « Radio Benso, c’est notre radio, c’est la radio des paysans… » « La radio a changé notre vie. Elle nous a permis de nous sentir un peu au Mali. Avant, nous écoutions les radios de Côte d’Ivoire. Maintenant, nous pouvons nous tenir au courant de ce qui se passe chez nous, avoir des informations techniques sur la culture du coton, diffuser nos communiqués sur les antennes pour informer nos familles des événements importants, écouter la musique de nos villages. Radio Benso, c’est notre radio, c’est la radio qui parle des paysans ». Voilà ce que dit un auditeur de radio Benso, à Kolondieba, une des quatre localités de la région cotonnière, dans le sud du Mali, où une radio rurale communautaire diffuse ses programmes depuis début 1999. Il faut dire que la situation de ces paysans, principalement producteurs de coton, n’est pas toujours facile : leurs revenus sont très dépendants des variations des cours d’un marché mondial capricieux et leurs activités de production sont contrôlées par un opérateur puissant et omniprésent, la Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT). Pour ces producteurs, l’information et la communication sont des outils stratégiques pour s’organiser collectivement, gérer en commun les facteurs de production, échanger leurs expériences, accéder aux informations techniques et économiques dont ils ont besoin, faire les choix les plus appropriés et défendre leurs intérêts. Les obstacles liés à la diversité des langues, à l’analphabétisme et à l’isolement de certaines associations villageoises rendaient l’accès à l’information et à la communication difficiles… jusqu’à l’arrivée des radios communautaires locales… Répondre aux besoins des auditeurs Quatre radios sont ainsi nées à Kolondieba, Bougouni, Koutiala et Bla, avec l’appui financier de la coopération néerlandaise et le soutien technique de la Enregistrement d’une émission dans le studio de Radio Kafo Kan à Bougouni (Mali) (Photo : Jacques Sultan) 21 Jacques Sultan ENCADRÉ 2 La recette du succès La mise en œuvre des radios a associé les communautés, les producteurs ruraux, les organisations paysannes et les partenaires locaux à toutes les étapes. Les projets ont été construits avec la population. Une campagne d’information et de sensibilisation a été organisée dans la plupart des localités couvertes par le projet de radio, sous la forme de réunions publiques au cours desquelles toutes les questions relatives à la création de la radio étaient débattues avec la population. Les radios sont autonomes. Toutes les activités des radios (personnels, programmes, ressources) sont gérées par des comités élus par la communauté : comité de gestion, comité de programmes. Le personnel est recruté localement, sur la base de critères précis : ancrage solide dans le terroir, maîtrise des langues locales, motivation et niveau d’instruction. La participation des communautés aux coûts de construction de la radio est une garantie de leur implication. Les communautés ont construit elles-mêmes les locaux de la radio en faisant appel à leurs propres ressources et à l’appui des partenaires locaux. L’intérêt des communautés était si fort que 9 mois après le démarrage du projet, les locaux devant abriter les stations étaient construits. Tous les agents ont été formés. L’ensemble des personnels des stations (techniciens, animateurs et producteurs) ainsi que les membres des comités de gestion ont suivi une formation de base encadrée par le Centre interafricain d’études en radio rurale de Ouagadougou (CIERRO) (voir p. 36). Le programme de formation couvrait l’ensemble des aspects du fonctionnement de la station : techniques de production, animation d’antenne, techniques de prise de son, exploitation des équipements, gestion administrative et financière de la radio. Les conditions de durabilité sont réunies. Le coût de fonctionnement des radios a également fait l’objet d’une étude afin de préparer la prise en charge économique autonome des radios par leurs seules ressources. Chaque radio dispose de deux comptes séparés dont l’un est exclusivement réservé au renouvellement des matériels. Des instruments de durabilité ont été mis en place : création de clubs d’auditeurs et d’associations des ressortissants des localités couvertes par la radio, contrats de prestations avec les partenaires locaux, publicité, avis et communiqués. Un mécanisme d’interactivité avec l’auditoire a été mis en place. Une étude sur les besoins en information des auditeurs a été entreprise dans chaque radio avec l’appui d’un consultant extérieur. Menée avec une approche participative, cette étude, à la fois quantitative et qualitative, a permis d’identifier les différentes catégories d’auditeurs, de connaître les conditions d’écoute de la radio (accès aux récepteurs, heures d’écoute, langues), d’inventorier les thèmes et genres d’émissions préférées en rapport avec les problèmes des auditeurs. Elle a également identifié les partenaires potentiels des radios, leurs besoins et leur disponibilité de collaboration. Un système de suivi-évaluation est en cours de réalisation. Un système de contact avec les auditeurs et de suivi- évaluation de l’impact des programmes est progressivement mis en place dans les radios pour stimuler l’écoute et les discussions sur les programmes, recueillir les critiques, besoins, souhaits, demandes et pour accroître la participation des auditeurs à la conception, l’élaboration, la production et le suivi des émissions. Une formation spécifique sur le suivi et l’évaluation de l’impact des programmes doit être prochainement organisée par la FAO dans les quatre stations. Elle mettra en place des outils simples permettant aux radios de connaître l’audience des programmes, d’évaluer les changements observés dans les pratiques des producteurs après les émissions comportant des informations techniques et de mesurer les conséquences des programmes sur l’environnement socio-économique des localités, au niveau de l’agriculture, de l’élevage, de la santé de la gestion des ressources naturelles. 22 Les révolutions de l’information Radio et télévision Préparation d’une émission à Radio Kafo Kan à Bougouni (Mali) (Photo : Jacques Sultan) FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture). Chacune d’entre elle couvre une population de près de 500 000 habitants et rayonne sur 100 km environ. Elles s’inscrivent dans le schéma directeur du développement de la radio du Mali. Après moins d’un an de fonctionnement au moment de notre visite, ces radios étaient déjà devenues un instrument très apprécié par les producteurs ruraux. Leurs grilles de programmes ont été élaborées en prenant en compte les besoins des auditeurs et les demandes des différents partenaires intervenant dans la vie de la radio (voir encadré 2). Qu’est-ce que les auditeurs ont envie d’entendre ? Les études préalables menées dans les villages couverts par les quatre radios ont montré que les thèmes les plus souvent demandés par les villageois sont les thèmes sociaux (éducation des enfants, délinquance juvénile, problèmes familiaux, relations hommes-femmes et parents- enfants, santé, grossesses non désirées), les thèmes portant sur les activités agricoles et pastorales (en particulier sur la culture du coton, du semis jusqu’à la commercialisation), les thèmes relevant de la culture locale (histoire des villages, musiques des terroirs, tradition orale…). Les horaires préférés par les auditeurs sont le matin, avant 8 heures, et le soir après 18 heures. L’écoute est beaucoup plus faible dans la journée, tout le monde étant occupé aux travaux des champs. Les auditeurs aiment leurs radios et manifestent une nette préférence pour les émissions enregistrées dans les villages avec leur participation directe et qui traitent de leurs problèmes immédiats ou qui mettent en valeur leur identité culturelle et musicale. « On aimerait que la radio parle de tout ce qui peut améliorer notre cadre de vie, la santé, l’éducation, ainsi que le développement de nos activités », dit une auditrice de radio Benso à Kolondieba. « Il faut que les programmes tiennent compte de nos heures de repos pour diffuser les émissions destinées aux femmes, c’est-à-dire vers 20 heures ». « Les jours de marché », dit un des animateurs de radio Kafo Kan à Bougouni, « la station est envahie par les paysans de toutes les localités des alentours qui viennent voir les équipements de leur radio, rencontrer les animateurs et apporter les communiqués qu’ils veulent diffuser sur l’antenne ». Qu’est-ce que les partenairers ont envie de dire ? Les principaux partenaires des radios (administrations locales, services publics, ONG) disposent de tranches d’antenne qui leur sont réservées, où ils traitent de thèmes éducatifs, sociaux ou récréatifs. La CMDT, qui est le principal partenaire des radios, a organisé sur le 23 ENCADRÉ 3 Un compagnon inséparable1 « À partir des émissions de la CMDT, qui sont diffusées régulièrement sur les antennes des radios Mali Sud, les populations apprennent les techniques culturales, notamment l’utilisation des engrais. La radio fait aussi office de bureau de poste et de téléphone : grâce à elle, les populations communiquent entre elles à travers les avis et communiqués. Les populations utilisent la radio pour retrouver les choses perdues, volées, les animaux égarés ou pour informer parents et amis d’un événement important. La radio a changé la manière de travailler des communautés rurales. Elles se servent des informations de la météo diffusée sur les antennes pour préparer un voyage, par exemple. L’intérêt pour la radio se fait de plus en plus sentir et prend de plus en plus d’envergure. Cela se traduit par une augmentation du nombre des propriétaires de postes radio et une fidélité par rapport aux émissions préférées. La quasi-totalité des personnes interrogées déclarent avoir acheté leur poste FM après l’avènement des radios rurales de Mali Sud. Pour les populations, la radio est devenue un compagnon inséparable. » 1 Extrait de l’étude des besoins des communautés rurales des zones de diffusion des radios Mali Sud. terrain des groupes d’écoute de ses programmes (voir encadré 3), encadrés par les vulgarisateurs pour exploiter et approfondir le contenu technique des émissions qui sont surtout axées sur les différents aspects de la culture du coton. L’élaboration de la grille de programmes est un exercice difficile d’équilibre car il faut donner la parole à tous ces partenaires, tout en préservant la mission d’intérêt général de la radio. Médiation sociale… « La radio est à l’écoute des auditeurs », dit Yaya Kone, directeur de Radio Kafo Kan à Bougouni ; « nous essayons d’aller au-devant des préoccupations de nos auditeurs. Nos animateurs ont des motos qui leur permettent d’aller sur le terrain et de dialoguer avec les associations villageoises, les femmes, les jeunes. Il arrive que les auditeurs contestent vivement la CMDT. Nous faisons alors écouter ces enregistrements à la CMDT en leur disant : voilà ce que les auditeurs pensent de vous. Qu’avez-vous à leur répondre ? » Aborder les problèmes des communautés… « Dans le village de Sido », dit encore Yaya Kone, « il y avait de gros problèmes liés à l’absence de maternité. Les gens attendaient qu’une mère soit décédée pour faire venir des partenaires de l’extérieur et obtenir une assistance ; ils ne savaient pas que la solution était entre leurs mains. Nous avons fait une émission publique sur la place du village, autour du thème, en organisant un jeu, des concours d’éloquence et des débats. L’émission publique a été très vivante et tous les aspects de la question ont été évoqués. Le concours d’éloquence a été remporté par un homme qui a dit un proverbe, dans un bambara formidable : si tu veux qu’on t’aide, tu dois commencer à t’aider toi- même. Ce proverbe a ensuite servi pour faire un microprogramme diffusé par la radio. Maintenant, à Sido, les villageois ont commencé à cotiser pour bâtir leur propre maternité ». …et des associations villageoises « Un des problèmes sérieux, ici, c’est la vente illicite du coton », dit Fagotoma Sare, directeur de Radio Uyesu, à Koutiala. « Il y a beaucoup de conflits liés à cela. Des associations villageoises nous ont demandé d’aborder ce thème dans nos programmes pour dénoncer ces pratiques injustes pour la collectivité. » 24 Les révolutions de l’information Radio et télévision Certains producteurs vendent directement une partie de leur récolte à un commerçant, souvent à des prix inférieurs au prix du marché, pour disposer d’argent immédiatement, avant la vente à la CMDT. Ces quantités ne sont donc pas comptabilisées dans la vente à la CMDT, qui retire pourtant du produit global de la vente les avances qui ont été faites pour l’achat des intrants pour l’ensemble de la production du village. La somme qui est finalement donnée aux associations villageoises pour être répartie parmi les producteurs est amputée du coût global des intrants. Ce sont donc ceux qui n’ont pas vendu illicitement une partie de leur production qui doivent payer les dettes de ceux qui ont été moins scrupuleux. « Ces émissions ont été très intéressantes », conclut Fagotoma Sare, « car elles ont permis une prise de conscience collective du problème. Nous avons diffusé des témoignages de producteurs qui ont reconnu avoir vendu illicitement une partie de leur coton et qui ont regretté de l’avoir fait. Nous avons fait un microprogramme sur ce thème : vous qui vendez votre coton illicitement, non seulement vous n’obtenez pas le prix au kilo que vous donnerait la CMDT, mais vous obligez la collectivité à payer vos dettes en intrants et vous créez la mésentente dans l’association villageoise ». Donner la parole aux femmes « Nous apprécions particulièrement la façon dont sont faites les émissions destinées aux femmes », dit la représentante d’une association féminine à Kolondieba. « Elles posent bien nos problèmes. Même nos maris, qui sont les maris les plus bouchés, peuvent comprendre les messages qu’elles véhiculent ». Oumar Sangare, le coordonnateur du projet des radios du Sud Mali, dit que les femmes de Koutiala ne sont pas satisfaites de la place qu’elles occupent dans le comité de gestion de la radio. Elles ont l’intention de se présenter en force au moment du renouvellement de ce comité », ajoute-t-il, « car elles veulent que les programmes de la radio prennent davantage en compte leurs problèmes ». Un laboratoire de démocratie locale Une année seulement après leur lancement, on peut dire que ces quatre radios communautaires sont devenues un véritable laboratoire de la démocratie locale au Mali. Cela n’est pas toujours très facile car les intérêts des différents partenaires en présence sont quelquefois divergents, voire contradictoires. Il faut éviter les tentatives de récupération politique, maintenir un équilibre dans les grilles de programmes entre les principaux thèmes demandés par les auditeurs, donner la parole à chacun des groupes concernés (producteurs ruraux, CMDT, administration locale, services publics, ONG), encourager l’expression des jeunes et des femmes, jouer le rôle de médiateur dans les conflits et trouver des formats d’émission adaptés aux modes d’expression des paysans. Les radios rurales locales du Mali Sud sont sur ce chemin et bâtissent jour après jour la démocratie locale… 25 ENCADRÉ 4 Un schéma directeur pour le développement de la radio au Mali Le Mali a connu d’importants changements au cours des dix dernières années : la vie politique s’est démocratisée, le processus de décentralisation a été mis en place, l’État se désengage progressivement des activités productives, les organisations paysannes se structurent. Les médias ont également beaucoup évolué : la « parole citoyenne », longtemps bridée par un régime politique autoritaire, a été libérée en 1991 avec la chute du régime autoritaire et la promulgation de nouvelles lois dans le secteur de la presse écrite et audiovisuelle. Depuis, on assiste à une véritable explosion des médias, notamment dans le domaine de la radio, qui est un outil de communication particulièrement apprécié par les Maliens. Plus de cent radios locales de toutes sortes (associatives, communautaires, commerciales et confessionnelles) ont ainsi vu le jour, dans tout le pays, en milieu urbain comme en zones rurales, dans un grand bouillonnement d’initiatives mais dans un relatif vide juridique. Le gouvernement, pour tirer le meilleur parti de ces initiatives et associer ces nouvelles radios à un service public de radiodiffusion démocratique et homogène sur l’ensemble du territoire, a mis en place un schéma directeur du développement de la radio au Mali portant sur la période 1995–2014. Ce schéma est basé sur une étude des besoins de couverture géographique et démographique du pays et sur les disponibilités en fréquences de diffusion. Il vise l’implantation progressive d’environ quarante radios de proximité qui seront en mesure de proposer aux auditeurs des programmes qui répondent à leurs besoins d’information, d’éducation et de divertissement, qui utilisent les langues parlées dans les zones concernées et qui reflètent les valeurs culturelles locales. Comme cette mission ne peut pas être assurée par la radio nationale, qui n’en a pas les moyens, le gouvernement propose une délégation de service public aux promoteurs des radios associatives, communautaires et commerciales déjà existantes ou en projet, sur la base de l’acceptation de missions d’intérêt général dans le cadre d’un cahier de charges précis. En contrepartie, les radios partenaires de ce schéma directeur bénéficient d’un certain nombre d’avantages, au niveau de la puissance autorisée des émetteurs, de l’assistance technique pour l’achat et l’entretien du matériel de production et des réseaux de diffusion, de la formation du personnel, de la fourniture et de l’échange de programmes. Les quatre radios de la zone Mali Sud s’inscrivent dans ce schéma et préfigurent ce qui pourrait devenir le réseau des radios locales communautaires du Mali, partenaires du schéma directeur du développement de la radio. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Jean Pierre Ilboudo, Responsable de projet, Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Via delle terme di Caracalla, 00100 Rome (Italie). Tél (39) 6 5705 6889 ; e-mail JeanPierre.Ilboudo@fao.org Oumar Sangare, Coordonnateur du projet radios Mali Sud, BP 1820, Bamako (Mali). Tél (223) 21 05 50 26 Les révolutions de l’information Radio et télévision LUnaecinuflotrumraetioanuccitœoyeunrnde upoduér lveemloopndpeermurealn…t L’aventure de la coopérative Jamana Hamidou Konate, directeur de la coopérative Jamana, évoque le début de l’aventure éditoriale de ce groupe d’édition et de presse, en 1983 : « Au départ, nous étions un groupe d’universitaires, de chercheurs, de spécialistes de la tradition orale, d’artistes, d’artisans. Nous avions fait le constat que les promoteurs des projets et programmes de développement avaient tendance à négliger, voire à ignorer les aspects culturels de leurs activités, en concentrant leurs efforts sur la diffusion de « paquets techniques » de formation destinés à améliorer la productivité de l’agriculture, de l’élevage ou de la pêche ». « C’est pourtant la culture qui constitue le principal facteur de cohésion des communautés rurales », souligne Hamidou Konate. « Le renforcement du sentiment d’appartenance à un pays, à une région, à un terroir est un puissant levier des activités de production, de protection des ressources naturelles, d’organisation collective, de participation citoyenne au développement du pays ». « Notre objectif, c’était de promouvoir la culture malienne et africaine » poursuit-il, « de donner aux citoyens la possibilité de lire, d’écrire, dans leurs langues maternelles et de connaître leurs droits et leurs devoirs ». C’est donc pour rendre à la culture sa place au cœur des activités de développement que ce groupe a fondé la coopérative Jamana et mis en place une série d’initiatives destinées à préserver, à valoriser et à mobiliser les cultures maliennes et à permettre aux citoyens de participer au débat sur les grands enjeux du pays. La coopérative Jamana a progressivement créé un ensemble d’outils d’information, de communication et d’animation en mesure de répondre aux besoins des différentes composantes de la société malienne, qu’il s’agisse des citadins francophones ou des populations rurales dans les diverses zones culturelles et linguistiques du pays. Des outils d’information, de communication de d’animation Les premières initiatives ont visé un public urbain et francophone car, au démarrage des activités de la coopérative, l’alphabétisation en langues nationales était encore peu développée. Citons parmi les initiatives principales : • La revue culturelle mensuelle Jamana, créée en 1983, a constitué le point de départ de la coopérative ; il s’agit du premier espace d’expression et de débat sur la culture et le développement ; 27 Jacques Sultan • Le journal d’informations générales Les Echos, créé en 1989, est devenu le quotidien de référence au Mali ; • Le magazine Grin-Grin est un mensuel destiné au jeune public de 12 à 20 ans ; • Le journal Yeko est un premier mensuel de proximité décentralisé, publié à Ségou. Parallèlement, la coopérative Jamana a mis en place une série d’outils de production, de diffusion et d’animation : une maison d’édition, un atelier de composition et de publication assistée par ordinateur (PAO), une imprimerie, une librairie spécialisée dans les ouvrages en langues nationales et sur l’Afrique, un centre de documentation comportant des données sur l’histoire, l’économie, la sociologie et la culture des sociétés maliennes et africaines, ainsi qu’un atelier d’arts plastiques et une galerie d’art animés par de jeunes artistes maliens. La communication ne se limite pas à l’information agricole Le Mali est un pays de forte tradition, au patrimoine culturel très riche, dont les principaux trésors se trouvent dans le monde rural, qui constitue plus de 80 % de la population. La coopérative Jamana a développé ses activités dans le monde rural. Elle s’appuie sur les principales langues nationales parlées dans le pays, soutient les programmes d’alphabétisation mis en place dans ces langues et apporte une réponse aux besoins d’information, d’expression et de dialogue formulés par les populations rurales. L’approche développée par Jamana est ouverte. Elle est basée sur trois axes stratégiques : • Les producteurs ne sont pas seulement à la recherche d’informations techniques sur l’agriculture, l’élevage ou la pêche mais ont aussi des besoins d’information dans des domaines très divers comme la santé, l’éducation, la nutrition, la gestion des ressources naturelles… ; • La population rurale est attachée à la valorisation de ses savoirs, de ses traditions et de ses richesses culturelles, musicales ou artisanales ; • Les communautés rurales veulent prendre part au débat politique et sont fortement demandeuses d’informations citoyennes sur les enjeux de l’évolution de la société malienne, la décentralisation, la gestion des affaires publiques… Pour répondre au mieux à cette demande dans sa diversité et toucher à la fois les personnes alphabétisées dans les principales langues nationales et les analphabètes, qui représentent 70 % de la population, la stratégie de communication de la coopérative Jamana s’est appuyée sur une combinaison de supports écrits et sonores adaptés à la situation de la population rurale, en veillant à ce qu’ils soient techniquement et économiquement maîtrisables. 28 Les révolutions de l’information Radio et télévision Un rossignol dans des cassettes audio Sorofe signifie « rossignol », en bambara. C’est aussi le titre d’un journal distribué sur cassettes audio en plusieurs langues nationales, publié par Jamana. C’est un support d’information original, particulièrement adapté aux populations non alphabétisées. Sorofe aborde, oralement, toutes les grandes questions qui intéressent le monde rural : activités agropastorales, environnement, santé, culture, développement durable, citoyenneté… de façon vivante et éducative, sous forme de témoignages, de comptes rendus d’expériences réussies, de jeux et de débats contradictoires. Sorofe traite en priorité des thèmes les plus demandés par la population rurale : des thèmes de société, comme le droit de propriété foncière des femmes ou l’excision, des thèmes culturels, comme l’origine des instruments de musique, l’histoire des griots, la signification des prénoms, les musiques et les récits des terroirs du Mali, des thèmes touchant à la citoyenneté et à la vie politique du pays, comme la décentralisation, les élections, les droits et les devoirs des citoyens, la démocratie… Sur chacun de ces thèmes, l’équipe de Sorofe s’attache à recueillir des opinions et des témoignages qui rendent compte de tous les points de vue sur le sujet traité. Les cassettes de Sorofe représentent ainsi un support vivant et pluraliste pour l’organisation de débats, au niveau villageois. Elles ont aussi permis de diffuser et de populariser en langues nationales les textes de base sur la décentralisation, les chartes des partis politiques, la constitution… Sorofe a été très vite adopté par les populations rurales : de trimestriel il est devenu mensuel et son tirage s’est multiplié par trois, passant de 500 à 1 500 exemplaires ; en réalité, sa diffusion est probablement beaucoup plus importante si l’on prend en compte les nombreuses reproductions « pirates » qui en sont faites. Actuellement, l’équipe de Jamana étudie les possibilités d’articulation entre Sorofe et les radios de proximité qui ont été mises en place dans tout le pays. « Nous voulons savoir autre chose… » Jekabaara est un journal de post-alphabétisation. Il constitue un support d’information et de formation destiné spécifiquement aux paysans alphabétisés en langue nationale bambara. Il a été créé par Jamana en partenariat avec plusieurs opérateurs économiques importants, en particulier la Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT), qui contrôle l’exploitation du coton, et l’Office du Niger qui s’étend dans la zone rizicole du pays. C’est un mensuel, tiré à 16 000 exemplaires, dont une grande partie (11 000) est diffusée par la CMDT. Un numéro de Jekabaara, un journal en bambara 29 Au départ, en vertu des accords passés avec les partenaires, Jekabaara devait surtout constituer un support de vulgarisation des techniques culturales du coton et du riz pour accompagner l’action des opérateurs intervenant dans ces secteurs ; mais les lecteurs en ont jugé autrement : « Pourquoi est-ce que dans Jekabaara, vous nous parlez seulement de comment faire telle ou telle culture ? Vous pensez que nous ne vivons que de cela ? Nous voulons savoir autre chose. Nous vivons en démocratie, nous voulons comprendre ce qui se passe dans le pays et participer au débat ». Voilà en quels termes s’exprimaient les lecteurs du journal rural Jekabaara en 1991, au moment de la libération du pays du régime dictatorial. Ils n’étaient pas satisfaits de la ligne éditoriale de la publication, trop axée sur la vulgarisation agricole. En somme, même si l’information technique leur était très utile, les lecteurs ne voulaient plus être seulement considérés comme des producteurs, mais comme des citoyens capables de participer au débat politique. Ils demandaient, au moment où un vent de démocratie nouvelle soufflait sur le pays, une information plus citoyenne sur les événements politiques, les grandes décisions intéressant le monde rural, l’environnement, la vie du pays… Le contenu du journal a donc évolué et, aujourd’hui, il consacre environ 70 % de son contenu aux aspects techniques (engrais, pesticides, vulgarisation de nouveaux matériels de culture, vente des produits, commercialisation, organisation collective des paysans et vie des associations villageoises). Les 30 % restants sont consacrés à l’information générale, politique, aux échanges d’opinion entre lecteurs, aux monographies villageoises. Un accord est en cours de signature avec l’Office du Niger pour la publication d’une version du journal adaptée aux lecteurs de la zone de culture du riz avec un contenu technique spécifique. Cela pourrait porter le tirage du journal à 30 ou 40 000 exemplaires, avec des encarts dans différentes langues, et notamment en fulfuldé et en soninké, pour aborder des questions sensibles comme la gestion des pâturages et la cohabitation entre les pasteurs peuls et les cultivateurs soninkés. Le journal pourrait ainsi jouer un rôle important dans la résolution des conflits entre ces deux communautés. Jekabaara est donc en pleine expansion et rencontre une demande croissante du monde rural car les personnes alphabétisées en langues nationales sont de plus en plus nombreuses et il existe peu de productions écrites en mesure de satisfaire les besoins des néo-alphabètes. Le principal facteur limitant reste cependant celui de la distribution. La diffusion par des dépositaires individuels est hasardeuse, notamment en raison des difficultés d’acheminement et de récupération de l’argent des ventes. Plusieurs solutions alternatives sont actuellement étudiées par la coopérative Jamana, notamment la conclusion de contrats avec des ONG pour qu’elles assurent la diffusion dans leurs propres circuits avec, en contrepartie, des facilités d’acquisition des autres produits de la coopérative Jamana ou le renforcement de points de diffusion spécifiques en liaison avec les correspondants de Jamana sur le terrain et les radios de proximité (voir encadré 5). Les radios de proximité offrent un support à l’expression populaire La radio reste, bien entendu, l’outil de communication le mieux adapté au monde rural et les Maliens en sont très friands. Avec la libération des ondes intervenue en 1991, la coopérative Jamana, qui avait été membre fondateur de la première radio libre du Mali, Radio Bamakan, 30 Les révolutions de l’information Radio et télévision ENCADRÉ 5 Pour tous les journaux ruraux, la distribution reste le principal problème D’autres journaux ruraux existent au Mali. Leur création a été favorisée par l’essor spectaculaire de l’alphabétisation en langues nationales dès le début des années 70 grâce au soutien de l’Unesco. Certains opérateurs économiques, comme la CMDT, en organisant des campagnes massives d’alphabétisation dans le cadre de la mise en place des associations villageoises dans la zone cotonnière, ont contribué au développement et à la pérennité de ces journaux. Les principaux journaux en langues nationales sont publiés par l’Agence malienne d’information et de publicité (AMAP). Le plus ancien, Kibaru existe depuis 1972. Tiré à 16 000 exemplaires, il est diffusé dans toute les zones du Mali où l’on pratique la langue bambara. Deux autres journaux ont été créés par la suite. Il s’agit de Kabaaru, en langue fulfuldé, et Xibaare, en langue Soninké, tirés à 2 000 exemplaires. Ces journaux s’adressent surtout à un public rural et ils remplissent un rôle essentiel dans la diffusion des informations nationales et internationales pour des lecteurs qui disposent de très peu de sources d’information écrite dans leurs langues. Ils sont toutefois tous confrontés au même problème : comment atteindre leurs lecteurs ? Les lecteurs sont en effet très dispersés sur le plan territorial et les modes de distribution classiques comme la poste sont rarement possibles, peu fonctionnels et de toute façon très coûteux : les frais de poste sont la plupart du temps largement supérieurs au coût du journal lui-même. Dans les zones encadrées par un opérateur économique comme la CMDT, la diffusion est assurée par le circuit de cet opérateur. Ainsi, la CMDT distribue aussi bien 10 000 exemplaires de Kibaru que 10 000 exemplaires de Jekabaara dans sa zone d’encadrement. Dans les zones non encadrées, les journaux font appel à des dépositaires individuels qui reçoivent le journal par différentes voies (poste, commerçants ambulants, transporteurs…) et qui assurent la distribution au niveau local en prélevant un pourcentage sur le prix du journal. Ce mode de distribution ne concerne toutefois que de petites quantités de journaux (il peut y avoir au maximum 20 lecteurs assidus dans un village) et le problème réside dans la récupération du produit de la vente, les dépositaires n’étant pas en mesure de faire l’avance du prix des journaux. Tous les responsables de journaux ruraux cherchent à résoudre ce problème en associant systématiquement les organisations structurées sur le terrain à la distribution des journaux (opérateurs économiques associés au développement rural, comme la CMDT ou l’Office du Niger, ONG, organisations paysannes, projets, centres d’alphabétisation, centres de lecture publique…) ou en créant leurs propres réseaux autour de pôles de distribution comme Jamana essaie de le faire. Tous affirment que lorsque les problèmes de distribution seront résolus, ils pourront doubler, voire tripler leur tirage car la demande des lecteurs est très importante et les journaux en langues nationales pourraient avoir les plus forts tirages de la presse nationale. En haut : un numéro de Kabaaru, un journal en fulfuldé À droite : numéros de Xibaare å la sortie des presses de l’AMAP à Bamako (Mali) (Photo : Jacques Sultan) 31 a mis en place une série de radios locales avec l’objectif de prolonger et de décentraliser son action sur le terrain. Dix stations ont déjà été créées, dans toutes les régions du pays. Elles sont toutes animées et gérées par des jeunes sans emploi provenant de ces différentes localités ; elles ont un rayon d’action de 70 km en moyenne et traitent de tous les sujets qui intéressent un auditoire principalement rural. Elles offrent à leurs auditeurs un espace d’information, d’expression et de dialogue, notamment sur les thèmes touchant aux droits de la femme et de l’enfant en milieu rural. Elles accompagnent l’activité des partenaires locaux du développement et elles prolongent le travail de valorisation du patrimoine culturel local qui constitue un des objectifs principaux de la coopérative. Plus de 80 % des émissions des radios locales sont diffusées en langues nationales et 40 % des programmes sont consacrés aux activités agropastorales et au développement rural. Les autres thèmes prioritaires sont la santé, l’hygiène, la citoyenneté, l’environnement, la musique, l’histoire et le développement durable. Une large place est réservée aux femmes et aux associations de développement et les radios organisent des débats avec des personnes ressources locales et donnent des conseils pratiques aux auditeurs sur tous les thèmes abordés. Des accords de partenariat et des contrats de coproduction sont passés avec les organismes associés aux activités de développement rural dans les différentes Radio Kené à Sikasso (Mali) localités concernées. Par exemple, la radio Jamana de Koutiala (Radio Kujakan) (Photo : Jacques Sultan) a passé des accords de coproduction avec la CMDT pour traiter de toutes les questions relatives à la culture du coton, mais aussi à la santé, l’alphabétisation, l’eau potable, la protection de la couverture végétale, l’aviculture… Elle a aussi conclu des accords de partenariat avec le SYCOV (Syndicat des producteurs cotonniers et vivriers), les services publics, les ONG nationales et internationales, les projets, les associations féminines, les opérateurs économiques et les artisans. Relever les défis du futur Les outils d’information, de communication et d’animation de la coopérative Jamana couvrent toutes les régions et utilisent les principales langues parlées dans le pays. Ils abordent de façon interactive les principaux thèmes intéressant la population, tant dans le domaine du développement rural proprement dit, que dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’environnement. Ils sont particulièrement attentifs à encourager la citoyenneté, à valoriser le patrimoine culturel et à approfondir les questions intéressant les femmes et les jeunes. 32 Les révolutions de l’information Radio et télévision Les enjeux pour les années à venir sont importants car la mise en place de la décentralisation ouvre de larges perspectives avec une forte demande en information et en communication. Pour relever ce défi, la coopérative Jamana a de nouveaux projets : • Des espaces d’animation et de discussion vont être mis en place autour des radios de proximité. Ils seront des lieux de débat sur l’évolution de la société malienne et constitueront des points de distribution des journaux en langues nationales et des autres productions de Jamana. Ils permettront aussi de faire remonter l’information vers la structure centrale pour améliorer le contenu éditorial des journaux, des magazines et des revues ; • Le journal sonore Sorofe et les radios de proximité vont collaborer plus étroitement. Les productions de Sorofe Au Mali, les émissions de radio enregistrées dans les villages attirent les seront diffusées par les radios et les programmes des radios foules. Les villageois font la queue pour exprimer leur opinion sur des problèmes locaux pourront nourrir la production du journal sonore ; (Photo : Jacques Sultan) • Les radios vont fonctionner en réseau. Elles seront progressivement dotées chacune d’un ordinateur afin de communiquer entre elles et avec la structure centrale par messagerie électronique. Dans une deuxième étape, elles synchroniseront certains de leurs programmes en lien avec la radio Bamakan à Bamako. Ce réseau servira également à la production de bulletins d’information locaux ; • Le système de production des journaux et revues va être amélioré en multipliant les correspondants locaux ; • Des contrats de collaboration sont en cours de négociation avec des partenaires importants comme l’Office du Niger ou le Programme de gestion des ressources naturelles. Ces accords vont permettre l’amélioration de la production mais aussi de la diffusion des journaux et documents en langues nationales ; • Des bulletins locaux d’information seront progressivement réalisés en s’appuyant sur le dispositif mis en place autour des radios, des espaces d’animation et des correspondants locaux de la coopérative. 33 INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Daniel Dembele, Directeur, Radio FM Jamana Kujakan, BP 61, Koutiala (Mali). Tél./fax (223) 64 01 34 Hamidou Konaté, Directeur général, Coopérative Jamana, BP 2043, Bamako (Mali). Tél (223) 29 62 89 ; fax (223) 23 23 16 ; e-mail jamana@malinet.ml Nianzé Samake, Directeur de la presse communautaire, Agence malienne de presse et de publicité (AMAP), BP 24, Bamako (Mali). Tél. (223) 21 21 04 34 Les révolutions de l’information Radio et télévision Des radios locales pouDrersérpéosenadurxedeauraxdiobselsoocainless des populations rurales… « La radio nous a aidés à résoudre un problème sérieux dans ce village », dit un habitant du village de Seriwala, au Mali. « Quand une personne décédait, informer les parents qui résident dans les villages environnants, qui se situent à 30 ou 40 kilomètres, pour qu’ils viennent à temps aux obsèques, était presque impossible. Il fallait louer un vélo ou un cheval pour faire le déplacement. Si, par malheur, ces moyens manquaient et qu’on n’arrivait pas à informer à temps les gens, ceci avait des conséquences graves sur les rapports entre les villages. Parfois le divorce entre deux familles. Maintenant, avec la radio, il suffit de payer 500 francs (0,76 e) pour que tout le monde soit informé. Personne n’en veut à personne, Dieu merci. » « La radio a provoqué un véritable changement dans la vie quotidienne des villageois », dit encore une auditrice du village de Kodialanida, au Mali ; « elle nous a permis de comprendre l’importance de l’alphabétisation fonctionnelle dans nos activités économiques, ce qui nous a encouragés, nous les femmes, à nous investir davantage dans ce domaine. Au début, nous menions des activités séparément ; c’est en écoutant les émissions à la radio que nous avons eu l’idée de nous regrouper au sein d’une même association, parce que d’autres femmes l’ont fait ailleurs et qu’elles ont réussi en écoutant les conseils que donne la radio et en essayant d’être disponibles et ouvertes aux questions que la radio pose ». Depuis le milieu des années 80, les radios rurales locales jouent un rôle inappréciable dans les pays africains. Partout où elles ont été implantées, elles ont permis à des communautés villageoises isolées, enclavées, souvent non couvertes par les radios du service public, de disposer d’un instrument d’information de proximité, d’éducation, de dialogue, d’animation et d’expression populaire. Elles ont aussi permis de recueillir et de valoriser le patrimoine oral et musical des communautés rurales : histoire des villages, musique, récits, traditions orales… Faciles à implanter, peu coûteuses, elles sont devenues un outil de communication familier en milieu rural et très apprécié par les acteurs locaux du développement : collectivités locales, associations paysannes, groupements de femmes et de jeunes, ONG, opérateurs économiques. …qui rendent de nombreux services, mais restent isolées Le développement de ces radios ne s’est toutefois pas fait sans difficultés et elles ont de nombreux problèmes à résoudre : la production des émissions sur le terrain est limitée en raison de l’absence de moyens de déplacement, de matériel de production mobile et de la faiblesse des ressources financières. La maintenance et le renouvellement des équipements techniques constituent également un problème ardu : à la moindre panne d’émetteur, il faut quelquefois attendre pendant plusieurs mois une pièce détachée venant d’Europe ou d’Asie. 35 Jacques Sultan Le centre audionumérique du CIERRO à Ouagadougou (Burkina Faso) (Photo : Jacques Sultan) Enfin, ces radios ont peu d’occasions de communiquer entre elles pour confronter leurs expériences, échanger leurs programmes ou entreprendre des coproductions à coûts partagés, alors qu’elles abordent les mêmes thèmes, avec les mêmes approches et souvent dans les mêmes langues. Des rencontres, des sessions de formation, des colloques sont organisés régulièrement pour rompre cet isolement et favoriser les échanges entre ces radios locales rurales, notamment par l’Agence internationale de la francophonie, le Centre interafricain d’études en radio rurale de Ouagadougou (CIERRO), le CTA, la FAO, l’Institut Panos et d’autres partenaires. Mais ces rencontres restent rares car elles sont coûteuses et elles ne font pas toujours l’objet d’un suivi rigoureux. Les nouvelles technologies C’est à partir de l’analyse de ces difficultés que l’Agence internationale de la francophonie, l’un des principaux promoteurs de ces radios, a pris l’initiative de constituer un réseau des radios rurales locales d’Afrique. Ce réseau s’appuie sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Cette initiative est en train de modifier en profondeur la situation des radios rurales locales en apportant une nouvelle dimension à leur développement. Le centre audionumérique est opérationnel depuis avril 1999. Il est abrité par le CIERRO à Ouagadougou (Burkina Faso). Il constitue le cœur du réseau des radios rurales locales. Il s’articule autour d’un site Internet, d’une banque de programmes, d’un centre de formation aux nouvelles technologies et d’une centrale d’achat de matériels de production et d’émission. Il est animé par trois personnes : un coordonnateur chargé de construire et d’animer un réseau de 48 radios rurales locales réparties dans 10 pays, un technicien spécialisé dans la production numérique et la formation ainsi qu’un informaticien chargé de la construction d’un site Internet, de la mise en place d’une banque de programmes informatisée et de la formation aux nouvelles technologies. L’objectif principal du centre est d’aider les radios rurales locales à enrichir et à diversifier leurs programmes. Des sessions de formation des animateurs et des techniciens des radios rurales locales à la production numérique et à la maîtrise des nouvelles technologies de l’information et de la communication sont régulièrement organisées. Des coproductions entre radios sur des thèmes d’intérêt communs sont encouragées. Une centrale d’achat permet aux radios d’acheter du matériel et des consommables à des tarifs intéressants. 36 Les révolutions de l’information Radio et télévision Une banque de programmes La banque de programmes est un des principaux éléments du dispositif. Elle a pour objectif de constituer une réserve de programmes de qualité pour aider les radios locales à diversifier et enrichir leurs grilles de programmes. La banque est alimentée par des programmes provenant des radios membres du réseau et répondant à un certain nombre de critères s’agissant des thèmes et des langues. Une typologie des thèmes des programmes a été établie (techniques agropastorales, environnement, santé, économie, éducation, société, culture…). Trois langues importantes de la sous-région sont principalement utilisées : le dioula, le pular et le malinké. À la fin de l’année 1999, après seulement quelques mois de fonctionnement, la banque de programmes disposait déjà de 150 émissions sur ces différents thèmes. Les émissions sont accompagnées d’un script en français pour permettre leur traduction dans d’autres langues. Un catalogue des programmes a été établi et distribué aux radios. Il est également consultable sur le site. Les radios locales peuvent avoir accès à ces programmes de trois façons : accès direct par téléchargement à partir du site Internet (www.radios-rurales.net), copie des programmes sur CD-ROM, copie des programmes sur cassettes sonores. Le téléchargement est encore difficile pour la plupart des stations car elles ne sont pas équipées d’ordinateurs permettant ce type d’opérations. Cependant, un programme d’équipement des stations est en cours. Dans chaque pays concerné, au moins une station est équipée et elle assure une coordination nationale. Un centre de formation aux nouvelles technologies Ce centre est destiné à assurer progressivement la formation de tous les responsables des radios locales aux nouvelles technologies, au fur et à mesure de l’équipement de leurs stations. Les formations portent sur l’initiation à la micro- informatique, le courrier électronique, la recherche d’informations sur l’Internet, le téléchargement de pro- grammes, la production audionumérique… Elles se déroulent à Ouagadougou, dans le centre audionumérique lui-même, mais aussi sur le terrain, au sein des stations de radio qui disposent de l’équipement adéquat. Radio Palabre, une station de radio locale à Koudougou (Mali) (Photo : Jacques Sultan) 37 Un programme de coproductions Le centre encourage et soutient la coproduction de programmes entre plusieurs stations membres du réseau, en organisant des ateliers de coproduction sur des thèmes comme la tradition orale, l’éducation à la citoyenneté, le droit en milieu rural, les relations de « cousinage » entre ethnies, la lutte contre les feux de brousse… L’initiative peut également provenir des radios qui proposent des thèmes de coproduction. Le centre apporte un appui pour la mise en relation des radios coproductrices et pour la réalisation des programmes. ENCADRÉ 6 Un atelier de coproduction débouche sur des campagnes radiophoniques dans 6 pays… Le droit en milieu rural est un thème crucial pour les producteurs ruraux, notamment sur les questions d’accès des femmes à la terre, d’héritage, de rapports entre cultivateurs et éleveurs… Un atelier de coproduction sur ce thème a été organisé au Sénégal en août 1999, dans le cadre du réseau des radios rurales locales d’Afrique, avec la participation de communicateurs, de juristes et de linguistes provenant de 6 pays (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Guinée, Mali, Sénégal). Diverses productions ont été réalisées au cours de l’atelier sous la forme de magazines et de micro- programmes sur différents thèmes : les cartes d’identité, les actes de naissance et de mariage, les droits des femmes dans le mariage et dans l’accès à la terre, l’état de droit… Leur diffusion, en plusieurs langues, dans les pays concernés a connu un succès considérable auprès des auditeurs qui ont découvert que les problèmes de droit se posaient dans les mêmes termes dans d’autres pays que le leur. Ces diffusions ont suscité un tel intérêt que, dans plusieurs pays, elles ont constitué le point de départ de toute une série d’autres productions qui vont maintenant enrichir le patrimoine commun de ces radios : des tables rondes et des magazines sur le mariage (et notamment sur les mariages forcés et les mariages précoces), le divorce, l’héritage, l’accès des femmes à la terre, les droits des femmes, l’accès à la justice, le règlement des conflits… Des organisations locales des droits de l’homme, des ONG et des magistrats se sont associés à ces initiatives. Les émissions sont traduites dans de nouvelles langues locales et certaines stations ont institué un service de questions/réponses en allant collecter dans les villages les questions que se posent les ruraux et en apportant des réponses à l’antenne avec la contribution de juristes et de spécialistes du droit. Une nouvelle rubrique, « Le droit et nous » est apparue dans les grilles de programmes des stations. Tous ces programmes peuvent bien sûr être échangés entre les stations par le biais de la banque de programmes du réseau. 38 Les révolutions de l’information Radio et télévision Tous les programmes ainsi coproduits sont mis à la disposition de l’ensemble des membres du réseau. Ils sont également exploités par d’autres partenaires du réseau tels que le programme Appui à l’instruction civique (APIC), qui produit des émissions éducatives, ou le programme Archivage de la tradition orale (ARTO) en lien avec le Centre d’études linguistiques et historiques par tradition orale (CELTHO), centre de l’OUA situé à Niamey (Niger). Une centrale d’achat Elle a été mise en place pour aider les radios locales à acquérir du matériel de production, d’émission ou des pièces détachées. Elle a constitué un stock des équipements les plus courants et des principales pièces détachées ou de leurs équivalents qui sont achetés par le centre en gros, ce qui permet de le proposer à des prix compétitifs. Un système de fonds de roulement a été mis au point pour alimenter régulièrement le stock : toutes les radios qui versent une contribution régulière au compte de la centrale d’achat bénéficient d’une réduction de 50 % du prix du matériel et de la gratuité du coût du transport. Autres services Le site propose également à ses utilisateurs le carnet d’adresses de l’ensemble des membres du réseau et des partenaires, un calendrier des activités du réseau (ateliers de formation, de coproduction, manifestations et rencontres), un répertoire des liens et des moteurs de recherche intéressant les radios qui veulent exploiter les ressources de l’Internet, des outils pour faciliter la navigation, des documents d’intérêt général en ligne… De riches perspectives Le réseau des radios rurales et les outils que constituent le centre audionumérique et la banque de programmes ouvrent des perspectives extrêmement intéressantes pour les radios rurales locales d’Afrique. Les services déjà offerts s’enrichiront bientôt de liens avec d’autres réseaux comme les banques de programmes radiophoniques de l’Institut Panos (voir p. 69), de Syfia, du CTA ou le réseau de femmes Anaïs. Des forums de discussion et d’échanges entre radios rurales sont également en perspective. Les coproductions constituent également un élément très riche du dispositif car elles permettent, sur chacun des thèmes abordés, la réalisation de véritables dossiers et la confrontation des expériences de chaque pays dans le domaine concerné. Avec ces nouveaux outils, les radios rurales locales africaines vont pouvoir sortir de l’isolement, accéder à une grande quantité de programmes en rapport avec les préoccupations de leurs auditoires, s’informer sur ce qui est fait dans d’autres contextes pour résoudre les problèmes quotidiens de la population, faire connaître leurs initiatives et leurs réussites à l’échelle de toute l’Afrique. 39 INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Centre audionumérique francophonie, ACCT/CIERRO, BP 385 Ouagadougou 01 (Burkina Faso). Tél. (226) 31 68 64 ; fax (226) 31 28 66 ; e-mail bah@radios-rurales.net ; cierro@fasonet.bf ; Internet www.radios-rurales.net Jean Pierre Lamonde, Agence internationale de la francophonie, Programme d’appui radios rurales locales, 13 Quai André Citroën, 75015 Paris (France). Tél. (33) 1 44 37 33 00 ; fax (33) 1 44 37 32 42 ; e-mail Lamondej@francophonie.org ; Internet www.francophonie.org 40 Les révolutions de l’information Radio et télévision La vidéo au service du dévVeidloéopépdeumcaetinvet « Comment populariser le crédit agricole ? » « C’est cette question que les responsables de la Banque nationale de développement agricole du Mali (BNDA) se posaient en 1993, lorsqu’ils sont venus nous voir », dit Cheikna Diarra, le directeur du Centre de services de production audiovisuelle (CESPA) de Bamako, au Mali. « La BNDA accorde des prêts aux producteurs ruraux pour l’achat de leurs équipements. Toutefois, les conflits sont fréquents car les mécanismes de crédit ne sont généralement pas maîtrisés par les producteurs. Les recouvrements sont donc difficiles, un climat de méfiance s’établit et c’est toute la chaîne de financement de la production agricole qui s’en trouve finalement affectée. Pour trouver une solution à ce problème, la BNDA a fait appel à nous car le CESPA avait déjà une longue expérience dans la production audiovisuelle pour le monde rural et dans la formation paysanne. Ensemble, nous avons entrepris de concevoir et de mettre en place une campagne d’information et de formation paysanne sur le crédit agricole. « Les équipes du CESPA se sont mises au travail. Elles ont d’abord conduit une enquête approfondie auprès des producteurs ruraux visés par la campagne, dans la zone cotonnière, pour identifier l’image qu’ils avaient de la banque, évaluer leur niveau de connaissances sur les mécanismes de crédit et étudier leurs pratiques traditionnelles dans ce domaine. « Sur cette base, le CESPA a produit une série de modules d’information et de formation basés sur des documents vidéo et des livrets techniques. » Les paysans et la banque parlent enfin le même langage « Les documents vidéo s’appuyaient sur des situations réelles tournées dans les villages, avec des paysans et des banquiers jouant Enregistrement d’une interview avec un paysan au Mali (Photo : Jacques Sultan) 41 Jacques Sultan leur propre rôle », souligne Cheikna Diarra. « Ils ont ainsi permis de mettre en évidence et d’analyser les défauts du système et de présenter une vision nouvelle des rapports entre les paysans et la banque. Les livrets techniques venaient compléter l’information et servaient de support à des sessions de formation paysannes sur les mécanismes de crédit et les techniques bancaires, immédiatement après la projection des vidéos. » Une étude d’évaluation de la campagne a été conduite. Voici quelques-unes de ses conclusions : « la première campagne, menée en langue bambara dans la zone cotonnière, a eu un succès immédiat. Les paysans avaient intégré le rôle de la banque dans leurs activités de production et ils étaient devenus capables de calculer eux-mêmes les intérêts bancaires qui leur étaient dus. Les paysans et la banque parlaient enfin le même langage. » Faire des bénéfices, est-ce un péché ? Impressionnée par cet impact, la BNDA a voulu étendre rapidement la diffusion de cette campagne vers les producteurs de riz de l’Office du Niger ou les éleveurs du Nord. « Mais ils se sont rendu compte qu’il fallait adapter les campagnes à chaque contexte », ajoute Cheikna Diarra, « car les situations, les langues, les traditions ne sont pas les mêmes, et que les paysans n’adhèrent pas à un message qui ne leur est pas spécifiquement destiné. Par exemple, dans la langue songhaï, parlée dans le Nord et marquée par une culture arabophone, le mot « bénéfice » n’existe pas ; c’est même considéré comme un péché. « Il a donc fallu que nous trouvions d’autres mots que le mot « bénéfice » pour expliquer aux paysans qu’ils allaient faire des plus-values avec les revenus de leur épargne. Le CESPA a ainsi été chargé de réaliser de nouvelles versions des modules d’information et de formation. » Aujourd’hui, plus de 2 000 paysans sont formés chaque année aux mécanismes du crédit rural et la banque est devenue un véritable partenaire de leurs activités. Accompagner les mutations du monde rural Le CESPA est né de la volonté du gouvernement du Mali de disposer d’un outil d’information et de formation capable d’accompagner les restructurations importantes en cours dans le monde rural, dans tous les secteurs du développement : production agricole et animale, maîtrise de l’eau, protection de l’environnement, lutte contre la désertification et les fléaux naturels, nutrition, hygiène et santé, maîtrise de l’accroissement démographique, éducation, conservation, valorisation du patrimoine culturel… Dans tous ces domaines, l’État souhaitait transférer aux producteurs une partie importante de sa capacité d’intervention. Pour cela, il avait besoin de concevoir une approche globale de la formation paysanne et d’expérimenter des outils d’information, de communication et de formation efficaces et adaptés aux caractéristiques du monde rural. C’est le mandat qui a été confié au CESPA. 42 Les révolutions de l’information Radio et télévision La vidéo comme outil de communication éducative Pour remplir ses missions, le CESPA s’appuie sur une infrastructure technique de production audiovisuelle (centre de production de documents vidéo et d’outils de communication de proximité) et sur une équipe d’agents polyvalents spécifiquement formés à la production audiovisuelle, à la formation et à l’animation pédagogique. L’originalité de la démarche du CESPA repose sur la capacité de ses « pédagogues audiovisuels » à intervenir à tous les stades de la chaîne de conception, production et diffusion des modules de formation audiovisuelle : diagnostic des problèmes posés, définition de la stratégie de communication éducative en collaboration avec l’ensemble des acteurs concernés, élaboration des scénarios, réalisation des documents vidéo, rédaction des documents d’accompagnement, expérimentation des séances de formation sur le terrain, formation des utilisateurs des modules. Un cadreur du CESPA lors d’un tournage en Une fois le thème défini, l’équipe du CESPA entreprend une enquête auprès des milieu villageois communautés rurales, des services techniques compétents, des organismes de (Photo: Jacques Sultan) recherche et des centres de documentation existants. Cette enquête permet de cerner les différents éléments du problème posé, d’inventorier les connaissances et les pratiques existantes dans le milieu et d’identifier les caractéristiques culturelles, économiques et sociales de la population à former. Sur cette base, l’équipe élabore un « livret » qui représente la synthèse des connaissances paysannes et de celles des techniciens. La confrontation de ces deux éléments permet de formuler des objectifs de formation pertinents et d’en structurer le contenu de façon appropriée. Les scénarios des documents audiovisuels de formation sont alors rédigés. Les tournages se font systématiquement en milieu rural, les paysans étant amenés à jouer eux-mêmes leur propre rôle dans les documents de formation. Après la postproduction, les documents vidéo sont testés et, si nécessaire, modifiés. …avec des supports d’accompagnement Pour renforcer la production vidéo, des supports complémentaires sont conçus et réalisés : • Le guide du participant : Ce document reprend et résume le contenu des programmes vidéo réalisés sur le thème, avec des illustrations et des textes courts en langues nationales. Ce document est remis aux participants après la formation. Il leur sert d’aide-mémoire et il peut aussi être utilisé pour démultiplier la formation auprès de ceux qui ne l’ont pas suivie ; 43 • Le guide du formateur : Ce document rappelle les objectifs de la séance de formation, indique les principales étapes à suivre et oriente le formateur dans le processus d’apprentissage : test initial, discussions après les projections, travaux pratiques d’application et évaluation finale. D’autres supports audiovisuels alternatifs sont également élaborés : • Une cassette audio qui reprend les principaux éléments de l’apprentissage sous forme d’éléments sonores. La cassette est remise aux participants après la formation. Elle en constitue la mémoire sonore ; • Une boîte à images qui synthétise avec une série d’images fixes de grand format les principaux éléments du contenu de la formation. La boîte à images peut être utilisée comme support alternatif de la formation si la vidéo n’est pas disponible ; • Des affiches ou tableaux d’images, qui représentent des éléments visuels de sensibilisation et de discussion sur le thème et qui peuvent également être utilisés en complément des boîtes à images si la vidéo ne peut pas être diffusée. Un deuxième test permet de valider l’ensemble du « paquet pédagogique de formation paysanne ». Les formations se déroulent exclusivement en milieu villageois, avec un calendrier, des horaires, des modalités et une durée négociés avec les communautés. Elles s’organisent en plusieurs sessions pour permettre à l’ensemble des villageois intéressés d’y participer (hommes, femmes, enfants…), ce qui peut conduire les équipes à séjourner plusieurs jours dans le même village. Chaque formation est précédée par un exercice de pré-évaluation qui permet au formateur de mesurer le niveau initial de connaissances des participants, en présence d’un technicien spécialiste du sujet traité. Une formation à la production audiovisuelle destinée aux villageois (Photo : CESPA) La formation se déroule en plusieurs phases, alternant la projection des différents modules vidéo, des discussions avec le groupe et des exercices pratiques d’application des connaissances apportées. Une évaluation finale permet de mesurer les apprentissages. 44 Les révolutions de l’information Radio et télévision Des productions diversifiées Le CESPA a ainsi produit et expérimenté toute une série de « paquets pédagogiques de formation paysanne » sur une grande variété de thèmes : hygiène de l’eau, riziculture, fabrication du compost, maraîchage, arboriculture fruitière, pisciculture, lutte anti-érosive, production et conservation des semences, techniques de fixation des dunes, santé, nutrition, prévention du sida, épargne et crédit, techniques bancaires, code électoral… Ces productions sont réalisées en collaboration avec divers partenaires et institutions engagés dans le développement rural. Elles sont testées sur le terrain, en grandeur réelle et sont ensuite confiées à des équipes de formateurs et d’animateurs, qui en assurent la diffusion en milieu rural, avec des équipements de projection vidéo mobiles disposant d’une alimentation autonome par batteries. Au-delà de ces productions éducatives, le CESPA réalise également, dans ses studios, des productions vidéo institutionnelles, des films documentaires, des spots publicitaires et des documents de fiction à la demande de partenaires extérieurs. Il produit aussi des programmes d’intérêt général en collaboration avec la télévision nationale. Une mission de service public, un contrat-plan avec l’État Depuis 1992, les partenaires de coopération ont progressivement réduit leur soutien technique et financier. Le CESPA, devenu un établissement public à caractère industriel et commercial, a désormais acquis son autonomie financière et il génère les ressources nécessaires à son fonctionnement. Mais sa mission de service public dans le domaine de la communication pour le développement reste l’objectif prioritaire et cette mission n’est pas toujours compatible avec les contraintes de la rentabilité financière. L’État malien a donc conclu avec le CESPA, à la fin de l’année 1999, un contrat-plan qui précise son rôle et ses attributions. Le CESPA a notamment la mission de coordonner les activités de communication et de production audiovisuelle éducative, pour l’ensemble des partenaires publics du développement, particulièrement dans les secteurs du développement rural, de l’environnement, de la santé et de l’éducation. …et la recherche de partenariats avec les organisations paysannes Au-delà de cette mission de service public et de ce positionnement institutionnel de coordonnateur des activités de communication pour le développement, les responsables du CESPA savent qu’ils ne réussiront pleinement leur mission que s’ils parviennent à y associer directement les paysans. « Aujourd’hui, la mise en place de la politique de décentralisation crée une dynamique favorable aux initiatives locales, gérées par les associations villageoises, les organisations de producteurs, les collectivités territoriales décentralisées, les ONG », souligne Cheikna Diarra. « La télévision est encore peu diffusée en zones rurales et les communautés villageoises sont très demandeuses d’images et de documents 45 audiovisuels. Les seules réponses qui leur sont actuellement proposées proviennent des projecteurs ambulants qui diffusent des cassettes de films pornographiques ou violents. Pour lutter contre ce phénomène et apporter une alternative plus conforme aux traditions rurales, le CESPA a le projet d’appuyer la mise en place, dans les villages, de centres communautaires d’animation socioculturelle équipés de dispositifs de projection vidéo ». Ce projet est entrepris en association avec des organisations paysannes et un réseau communautaire d’épargne et de crédit rural. Les centres d’animation pourraient être gérés par les associations villageoises elles-mêmes. Les équipements vidéo des centres de projection seraient financés par les prêts fournis par les caisses de crédit rural et la programmation des activités des centres serait faite à partir des productions éducatives, culturelles ou distractives provenant du CESPA ou d’autres sources de programmes. Les radios de proximité de chaque zone pourraient être également associées au dispositif, en programmant sur leurs antennes des émissions consacrées aux mêmes thèmes que ceux qui sont diffusés par les centres de projection. Elles seraient chargées par ailleurs d’organiser des émissions publiques villageoises sur ces thèmes pour recueillir les réactions et les propositions des villageois. Dans chaque village équipé, des animateurs communautaires seraient formés pour assurer le fonctionnement du centre, la programmation de ses activités et l’animation des séances de diffusion des programmes éducatifs. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Centre de services de production audiovisuelle (CESPA), BP 1820, Bamako (Mali). Tél. (223) 22 04 50 ; fax (223) 22 80 70 ; e-mail cespa@datatech.toolnet.org 46 Les révolutions de l’information Presse rurale : La Voix du Paysan, une tribune pour le monde rural L’information face aux enjeux de la mondialisation : une question de survie Quand R les e p n a d ys r a e nn c e o s a m fri p ca t i e nes d c e o s mm q u u ni e qu s e t n io t : n s s orti e r d n e v l i a ro m n ar n gin e a m lité entales en Afrique de l’Ouest : P P riv a a n ti o s s a , tio l’ n en d v e i s ro a n g n e e n m ce e s n d t e e p t r l e a ss d e ém : P o A c N ra A t , ie une agence de presse pour l’Afrique Journaux et bulletins Contrairement aux images éphémères de la télévision et aux sons fugitifs de la radio, les documents imprimés laissent une trace plus durable. Même s’il n’est pas du jour, les lecteurs ouvriront toujours le journal, surtout quand ils n’ont pas d’autres sources d’information crédible. Les journaux (et les documents imprimés en général) sont confrontés depuis longtemps à un double problème, dans les zones rurales : logistique et financier. Comment faire parvenir ces publications jusqu’à des villages si nombreux et si dispersés, alors que les systèmes de distribution sont pratiquement inexistants dans le monde rural ? Et comment couvrir les coûts de production, d’impression et de distribution de ces publications ? Les paysans ne pourraient pas payer le coût de revient réel de ces documents. De plus, les annonceurs, qui apportent une part importante des budgets des journaux et des revues dans les villes, ne considèrent pas les journaux ruraux comme des supports intéressants car les paysans n’ont pas un pouvoir d’achat suffisant. Malgré ces problèmes, les journaux et bulletins se développent dans les zones rurales. L’alphabétisation et les routes y sont pour quelque chose, de même que les partenaires de coopé- ration qui prennent en charge une part non négligeable des coûts de production et de distribution. Les journaux et les bulletins se développent dans des conditions et à des échelles très variables. D’un côté, des journaux à vocation nationale, qui disposent de systèmes sophistiqués de recueil de l’information, sont abonnés aux grandes agences de presse et ont mis en place des circuits de distribution. De l’autre, des bulletins locaux avec des tirages confidentiels et des lectorats très spécifiques. Malgré leurs différences, les gros quotidiens et les petits périodiques partagent des caractéristiques communes : ils ont besoin de sources d’information, d’une équipe de rédaction, d’un circuit de distribution …et de lecteurs. Et le pouvoir du journal se mesure toujours à l’aulne du maillon le plus faible de cette chaîne. Comme la radio et la télévision, les journaux véhiculent une grande diversité de thèmes : informations générales, faits divers, divertissement, culture. Pour les lecteurs ruraux (et pour les organismes de recherche et de vulgarisation engagés dans le développement), il est essentiel qu’ils contiennent aussi des rubriques consacrées à l’agriculture, à l’élevage et à l’environnement. Cela dit, force est de constater que les journaux sont des médias inexplicablement négligés par les institutions de développement. Elles préfèrent éditer des livrets et des brochures (qu’elles ont également du mal à distribuer) et n’utilisent que très peu ce support, qui est pourtant ouvert tous les matins par de très nombreuses personnes : le journal. Les journaux ont pourtant beaucoup d’atouts : les lecteurs sont nombreux et avides d’information, les informations sont régulièrement actualisées, elles ont une forte crédibilité, chaque exemplaire d’un journal est généralement lu par plusieurs personnes, etc. Et une fois que l’article a été rédigé, les agences de développement n’ont plus à se préoccuper de sa diffusion : les services de commercialisation des journaux s’en occupent. N’est-il pas temps, pour les agences de développement, de s’intéresser aux potentialités offertes par la presse écrite ? 48 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins La Voix du Paysan, une tribune pour le mPornesdsee rruurraalel Près de 25 000 numéros tirés chaque mois, trois éditions en français, anglais et arabe, une diffusion sous-régionale, le journal La Voix du Paysan est, sans nul doute, l’expérience de presse écrite agricole la plus accomplie d’Afrique francophone. En témoignent les cahiers spéciaux et les produits annexes générés par le journal et la sollicitation de ses responsables pour étendre l’expérience aux pays frontaliers. Qu’est-ce qui explique une telle réussite ? L’idée de créer un journal d’information à destination du monde rural a germé lors d’un voyage d’étude de paysans camerounais au Burkina Faso en 1987. Les responsables de cette mission désiraient faire partager l’expérience des agriculteurs avec leurs confrères qui n’avaient pas eu la chance d’effectuer le déplacement. Un bulletin d’information a donc été réalisé pour rendre compte de ce voyage d’étude. Devant le succès de cette première initiative et l’engouement des paysans à débattre et à participer à la production, l’entreprise a perduré, d’abord sous la forme d’un bulletin de liaison, puis par l’élaboration d’un véritable mensuel d’information à partir de 1991. La Voix du Paysan venait de naître. Mensuel d’information, de formation et de débats, comme le souligne le sous-titre du journal, La Voix du Paysan est une véritable tribune du monde rural, notamment à travers les trois ou quatre pages consacrées aux courriers des lecteurs. Il permet aussi aux techniciens, aux chercheurs et aux agents de vulgarisation de transmettre des connaissances à travers les fiches techniques et les articles à caractère scientifique sur les pratiques culturales, la protection des plantes contre les mauvaises herbes et les ravageurs ainsi que les conseils sur les procédés de stockage et les circuits de commercialisation des produits. « La collaboration des experts agricoles est très importante mais tous les articles sont retravaillés par des journalistes qui vulgarisent les informations techniques afin qu’elles soient accessibles par les paysans. Par exemple, les noms de plantes ou de maladies sont traduites dans les langues locales », explique Martin Nzegang, rédacteur en chef du journal. Les journalistes de La Voix du Paysan travaillent au prochain numéro du journal dans les bureaux de Douala (Cameroun) (Photo : Pascal Airault) 49 Pascal Airault Bernard Njonga, directeur de publication de La Voix du Paysan, dans les bureaux de la rédaction du journal à Douala (Cameroun) (Photo : Pascal Airault) Prendre le pouls du pays La Voix du Paysan sort de chez l’imprimeur le premier lundi de chaque mois. La direction du journal organise dans la foulée une conférence de rédaction au cours de laquelle sont programmées les missions de terrain des journalistes. Elles dureront d’une à deux semaines. Les reporters quittent Yaoundé par les transports en commun en direction des différentes régions du pays : forestière, côtière, sahélienne et hauts-plateaux. Cette descente au cœur des provinces leur permet de prendre le pouls du pays et de recueillir les doléances des villageois. « Très souvent, les journalistes se rendent en reportage sans thème préétabli et sans itinéraire précis. Ce sont leurs discussions avec les populations qui leur permettent de cerner les sujets sur lesquels ils vont enquêter », explique Bernard Njonga, directeur de publication du journal. Les axes d’équilibrage du journal La réalisation de chaque numéro du journal respecte néanmoins plusieurs axes d’équilibrage. Le premier concerne l’importance de la parole paysanne dans le numéro à paraître : est-elle suffisante ? La répartition de la couverture de l’information au niveau des régions est également un souci majeur : est-ce que le lectorat de chaque grande zone se retrouve dans le journal ? En effet, le paysan du Nord, en région cotonnière, n’a pas les mêmes préoccupations que celui du Sud (zone des grandes cultures) ou que celui vivant en périphérie des agglomérations qui réalise une agriculture périurbaine. La direction de La Voix du Paysan décide donc quelquefois de réaliser deux « à la une » pour certains numéros afin de satisfaire les attentes d’un lectorat hétérogène. Par ailleurs, un cahier régional consacré aux cultures forestières (café, cacao…) est souvent incorporé dans les exemplaires distribués dans les zones humides, du littoral jusqu’au Gabon. Un cahier « sahélien » est également inséré pour les populations du Nord du pays et du Sud tchadien. Le troisième axe d’équilibrage est relatif au contenu des rubriques. Les informations du mois doivent se répartir de manière assez équitable entre les articles d’information générale, de formation et de réflexion. 50 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins En outre, le journal doit être suffisamment illustré (en assurant un bon équilibre entre photos et dessins) pour satisfaire les différents goûts du lectorat. Enfin, la rédaction fait aussi le compterendu des manifestations officielles et traite de l’actualité juridique et économique qui interfère dans la vie des agriculteurs. Au retour de leurs missions, les journalistes sont conviés à une deuxième conférence de rédaction au cours de laquelle ils relatent leurs périples, les problèmes dont ils ont pris connaissance, les initiatives paysannes qu’ils ont découvertes et les témoignages qu’ils ont recueillis. L’équipe discute et entérine les sujets. « Si on constate qu’un axe d’équilibrage n’a pas été respecté, des missions complémentaires de recueil d’information peuvent être demandées pour finaliser le reportage ou le dossier », explique Martin Nzegang. Cette deuxième conférence de presse sert également à faire l’évaluation du journal sur le terrain. Les journalistes ont pu apprécier l’impact du dernier numéro et font part de leurs commentaires au cours de cette rencontre avec la direction et leurs confrères. Ensuite, l’équipe se met à la rédaction des différents articles. Le courrier des lecteurs Outre les missions de recueil d’information, la principale source d’inspiration du journal réside dans le courrier des lecteurs. Les demandes qui y sont exprimées interviennent directement dans l’élaboration des sujets et leur réalisation. Bernard Njonga se charge lui-même d’ouvrir les lettres provenant des quatre coins du pays. « Les lecteurs évoquent leurs problèmes et posent des questions. La rédaction prend en compte leur considération et conçoit des réponses à travers différents outils », explique-t-il. Ils trouvent une première réponse à leurs questions dans la rubrique du courrier des lecteurs. Mais, la rédaction ne s’arrête pas à cette étape. Elle peut mener une enquête Des lecteurs de La Voix du Paysan lors d’une pause s’il s’agit d’un problème juridique ou administratif. La réponse à une question technique au travail (Photo : Pascal Airault) peut également faire l’objet d’une fiche d’information sur un produit ou un procédé. Pour répondre aux différentes demandes, La Voix du Paysan a également développé de nouveaux canaux de diffusion de l’information : deux recueils de fiches techniques ont été réalisés et tirés à environ 20 000 exemplaires ; des bandes dessinées ont, par ailleurs, été publiées (environ 5 000 épreuves) sur plusieurs cultures (café, cacao, tomate, palmier à huile, pastèque, etc.). « C’est un moyen de diffuser de l’information technique par un canal ludique », souligne Bernard Njonga. Enfin, des journées d’information thématiques sont organisées par le centre de documentation du SAILD (Service d’appui aux initiatives locales de développement), l’ONG qui sert de structure au journal. La dernière manifestation a porté sur la culture du champignon. 51 L’identification des thèmes est réalisée avec les agriculteurs et les techniciens agricoles. Un public cible est constitué et convié à cette manifestation. Plusieurs sources de financement Le coût de production au numéro s’élève en moyenne à 610 francs CFA (0,93 e). Il comprend les salaires, les frais de reportages (déplacement, logement, alimentation, etc.), les frais généraux, les charges de personnel et les coûts d’impression. Les charges de distribution représentent environ 80 FCFA (0,12 e) par numéro, soit un coût de revient total de 690 F CFA (1,05 e). Rappelons que le prix de vente en kiosque est de 300 F CFA l’exemplaire (0,46 e), ce qui représente moins de la moitié du coût de revient du journal. Le prix des abonnements est de 2 000 F CFA ou 3 000 F CFA (3,05 à 4,57 e) pour 12 numéros, selon le taux d’alphabétisation et les conditions économiques de la zone : le tarif est par exemple au plus bas dans la région sahélienne où les conditions de vie sont les plus difficiles. Le taux d’autofinancement du journal varie entre 25 % et 50 % selon les périodes. La publicité des annonceurs et les produits connexes (casquettes, tee-shirts, bandes dessinées, publi-reportages) complètent les ressources de la publication mais ce sont les subventions des partenaires qui permettent d’équilibrer le budget du journal. Rappelons que la coopération suisse (DDC, Direction du développement et de la coopération), l’Union européenne et les ONG belge SOS faim et allemande EZE apportent régulièrement un concours à La Voix du Paysan. La publication a, en outre, bénéficié en 1999 du fonds d’appui à la presse francophone du Sud de l’Agence de la francophonie pour 9 millions de F CFA (13 720 e). Concernant les annonceurs, « la pression des paysans est importante pour que l’espace du journal ne soit pas envahi par la publicité. Les bailleurs de fonds ne voient pas, non plus, d’un très bon œil ce mode de financement. L’espace qui lui est réservé reste donc modeste », déclare Bernard Njonga. Par ailleurs, seules les annonces concernant l’agriculture sont diffusées. « Devant le succès de notre journal, certains hommes politiques ont essayé d’acheter des pages afin de diffuser des messages à caractère politique mais nous avons toujours refusé ce type de ressource », explique Bernard Njonga qui souligne que La Voix du Paysan se veut apolitique et non tribal. En 1999, le prix du meilleur journal du Cameroun a été La ligne éditoriale est néanmoins fortement engagée. En témoigne ce titre décerné à La Voix du Paysan d’article récent : « Importation des denrées alimentaires : une catastrophe (Photo : Pascal Airault) 52 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins pour les paysans ? » ou cette lettre de doléances des paysans de Santchou adressée au Chef de la nation, Paul Biya et publiée par la rédaction. Retour sur les faits : en octobre 1997, les pouvoirs publics ont dissout la Soderim, une société de développement nationalisée de riziculture dans la région de Santchou. L’État voulait liquider la société d’un seul bloc mais les paysans désiraient acquérir les outils de production. À la suite du passage de la lettre de doléances des agriculteurs de la région, les pouvoirs publics ont fait machine arrière et ont permis aux exploitants agricoles d’acheter le petit matériel agricole à l’occasion d’une vente aux enchères. La volonté de sensibiliser les décideurs est manifeste : « Aujourd’hui, la cible du journal n’est plus exclusivement paysanne. Partant du constat que les décisions qui influencent la vie dans le monde rural sont prises en ville, le journal s’est ouvert aux citadins pour créer un courant d’échanges dont nous espérons qu’il permettra de sensibiliser les décideurs », explique Bernard Njonga qui considère, en outre, que le manque d’information des décideurs sur ce qui se passe dans les campagnes est un frein important au développement. L’implantation progresse dans la sous-région Le tirage actuel du journal est de 30 000 exemplaires, dont 20 000 pour la version française du Cameroun et 4 000 pour celle en anglais. Les versions française et arabe tchadien destinées au Tchad sont tirées respectivement à 4 000 et 2 000 exemplaires : « notre objectif est de réaliser un tirage entre 100 000 et 150 000 exemplaires au Cameroun et au Tchad d’ici trois ans. Ce but est largement réalisable car nous estimons que le lectorat potentiel, rien qu’au Cameroun, s’élève à 2,5 millions de personnes », estiment les responsables du journal. Par ailleurs, une demande pressante se manifeste pour créer une édition en Centrafrique, au Gabon et au Congo Brazzaville. Certaines ONG ont demandé la permission de diffuser le journal dans les pays limitrophes. Ainsi, 75 numéros sont envoyés chaque mois en Centrafrique, 150 au Gabon et 50 au Congo. Les efforts de l’équipe du journal ont été récemment récompensés : le dernier sujet de l’examen probatoire (entre le BEPC et le baccalauréat) a été tiré d’un article du mensuel concernant la production et la commercialisation du cacao. En fin d’année 1999, La Voix du Paysan a reçu, par ailleurs, la reconnaissance de ses pairs en étant désigné meilleur journal de l’année 1999 par l’Association des journalistes de la presse écrite du Cameroun, à l’occasion de son assemblée générale de décembre à Douala. Le casse-tête de la diffusion du journal Diffuser un journal en milieu rural en Afrique s’apparente pour bien des éditeurs à un problème sans solution. Les messageries de presse privées ne distribuent que dans les grandes villes, les voies de communication en milieu rural sont souvent chaotiques et les services postaux sont loin de donner satisfaction en terme de délais et de sécurité des envois. Fort de ce constat, qui s’applique au paysage camerounais, les responsables de La Voix du Paysan ont développé plusieurs stratégies. Le journal a d’abord été distribué par Messapresse, une structure privée qui organise la diffusion de tous les journaux au niveau du pays : « cette première expérience fut un échec car cette structure ne livre les publications que dans les grandes villes alors que la vocation 53 de notre journal est de parvenir en milieu rural. D’autre part, cette société ne transmet aucune information sur l’évolution et les habitudes du lectorat », souligne Bernard Njonga. Les responsables ont donc essayé de créer leur propre réseau de distribution en s’appuyant sur des correspondants identifiés en milieu rural qui participaient à la production et à la diffusion du journal. Mais, ces deux métiers sont différents et les résultats n’ont pas été probants. Ils ont alors changé une nouvelle fois leur fusil d’épaule et ont décidé de professionnaliser la diffusion. Des diffuseurs ont été formés commercialement dans les différentes régions du pays. Ils avaient vocation à distribuer tous les journaux de la place. Cette expérience s’est également traduite par un échec car les diffuseurs ont constaté que la commercialisation en milieu rural n’était pas assez rentable. Une nouvelle stratégie : passer par les écoles En 1999, les responsables ont mis au point une nouvelle stratégie pour pénétrer le lectorat rural. Une cinquantaine d’écoles primaires ont été sélectionnées à travers le pays. La Voix du Paysan a signé un contrat d’éducation avec les directeurs de ces établissements. Par cet accord, les écoles reçoivent chaque numéro du journal en plusieurs exemplaires. En contrepartie, les directeurs mettent en place des salles ou des temps de lecture de La Voix du Paysan durant les cours de la semaine. « Notre objectif est d’intéresser les jeunes au développement rural, les habituer à lire et les utiliser comme canaux pour toucher leurs parents », indique Bernard Njonga. Les premières retombées de cette expérience montrent que le lectorat du journal a progressé dans les zones où a été instauré un partenariat au niveau scolaire. Parallèlement, les responsables de la publication ont passé des contrats de performance basés sur le rendement avec des diffuseurs dans chacune des 17 zones de distribution du pays. Ces diffuseurs ont pour obligation de créer des kiosques dans chaque arrondissement de leur zone de travail. Ils ont des objectifs à réaliser et sont rémunérés en conséquence. Les journaux sont acheminés dans les kiosques par tous les moyens (cars, taxi-brousse, motos, etc.), le seul objectif étant que le journal parvienne dans les lieux les plus enclavés. Le délai maximum, de la sortie de la publication chez l’imprimeur jusqu’à son acheminement en brousse est de quinze jours. Dans les kiosques des grandes villes, le journal est disponible en un ou deux jours. « Toutefois, les premiers servis sont les abonnés. Ils ne doivent pas apercevoir leur journal dans un point de vente avant qu’il ne soit parvenu à leur domicile », conclut Bernard Njonga. Répondre aux besoins des agriculteurs En mai 1999, les services des impôts ont décidé de mettre sous scellés l’usine de fabrication de provende de la société coopérative des aviculteurs de l’Ouest (Socao) à Bafoussam provoquant le jeûne forcé de 100 000 poules. Alerté par les coopérateurs, La Voix du Paysan a mené son enquête et a démontré, preuve à l’appui, que les fonctionnaires de l’État demandaient aux coopérateurs un impôt abusif car la loi de finances n’en prévoyait pas pour les structures coopératives : « nous avons réalisé un reportage qui a fait disparaître le responsable des finances de Bafoussam pendant un mois », explique Bernard Njonga, en arborant un large sourire. La provenderie a finalement été rouverte et les ministres de l’agriculture et des finances ont reçu les coopérateurs et reconnu la faute de leurs subordonnés. 54 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins La rédaction sensibilise aussi les pouvoirs sur les problèmes de flux de marchandises au niveau mondial et de sécurité alimentaire. Ainsi, lors de la crise de la dioxine en mars 99, La Voix du Paysan a publié un article sur le danger des produits congelés importés d’Europe. Les députés ont sorti l’exemplaire du journal en session parlementaire et contraint le ministre de l’élevage à prendre des mesures adéquates. Journaliste à La Voix du Paysan, un mode de vie Aujourd’hui, la rédaction est composée de 12 journalistes (quatre pour la version anglaise, quatre pour la version française du Cameroun, deux pour la version française tchadienne et deux pour celle en arabe). L’équipe compte également deux agents administratifs, un traducteur français-anglais, un chroniqueur pour la rubrique santé, trois personnes chargées de la diffusion, un coordonnateur des rédactions et un directeur de publication. Les pressions économiques qui pèsent sur les journaux confinent de plus en plus les journalistes à un travail de compilation d’information, de recherche sur l’Internet et de recueil d’information téléphonique. À La Voix du Paysan, rien de cela, les journalistes exercent leurs passions et reviennent à l’essence même de ce métier : faire du terrain pour recueillir des témoignages, donner des explications et ouvrir le débat. « Le matin, nous savons rarement où nous allons dormir le soir », dit Jean Armstrong, reporter à La Voix du Paysan. « Tu peux circuler en moto, en taxi, à l’arrière d’un pick-up, peu importe, tu montes dans le moyen de transport qui te permet d’arriver à destination ». « Il m’est déjà arrivé de voyager dans la malle d’une voiture », ajoute Martin Nzegang. La vie du journaliste à La Voix du Paysan n’est donc pas de tout repos mais ce qui compte c’est la satisfaction tirée de l’expérience. « Malgré les fatigues du voyage, le soir, quand tu te retrouves en milieu rural ou en forêt, tu puises ton oxygène, c’est comme une renaissance », souligne Jean Armstrong. « La discussion se poursuit tard dans la soirée, au coin du feu, avec les villageois et le lendemain tu repars plein d’images dans la tête ». Ce mode de production « in situ » implique une entière disponibilité de l’équipe. « Nous ne faisons pas de différence entre un dimanche et un lundi », témoigne Jean Armstrong. « Être journaliste à La Voix du Paysan, c’est un mode de vie ». « Plusieurs personnes se sont essayées à la rédaction mais elles ont compris que ce n’était pas leur voie. Certains journalistes peu scrupuleux ont également tenté d’imposer maladroitement des sujets ou des articles pour lesquels ils devaient se faire rémunérer. Nous les avons vite découverts et renvoyés », ajoute Bernard Njonga. 55 INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES La Voix du Paysan, Bernard Njonga, Directeur (ou Martin Nzegang, Coordonnateur des rédactions), BP 11955, Yaoundé (Cameroun). Tél. (237) 22 46 82 ; fax (237) 22 51 62 56 Les revolutions de l’information Journaux et bulletins L’information, face auUxneenjequuxedsetliaomnodnediasliusravtioien La libéralisation des principales filières agricoles conduit à des changements profonds dans la vie des paysans de Côte d’Ivoire et dans leur façon de travailler. Les mécanismes de stabilisation des prix garantis par l’État seront bientôt un souvenir. Les producteurs devront vendre eux-mêmes leur cacao, leur café et leur riz dans un marché ouvert et compétitif. Ils devront également développer leurs propres circuits pour se procurer leurs semences, engrais et autres intrants sur le même marché et gérer eux-mêmes le stockage et le transport de leurs productions. La recherche et la vulgarisation sont également sur le chemin de la privatisation. Les producteurs ruraux, qui représentent la moitié de la population du pays, n’ont pas été préparés à ces changements. L’ANOPACI (Association nationale des organisations professionnelles agricoles de Côte d’Ivoire), structure faîtière qui regroupe les principales organisations paysannes dans toutes les filières de production, s’est donné comme objectif d’accompagner les paysans dans ces mutations. « Pour aider les producteurs à faire face à ces nouveaux défis », dit Sylvain Kouao, le responsable de la commission communication de l’ANOPACI, nous avons compris que l’information et la communication sont des facteurs déterminants. Actuellement, dans notre plate- forme stratégique et dans notre plan d’action, nous sommes particulièrement attentifs à tout ce qui peut renforcer les capacités de négociation des producteurs, car nos adhérents doivent faire face à des situations nouvelles et mener des négociations difficiles avec tous les acteurs des filières. » « Qu’ils soient producteurs de coton, de café, de cacao, d’hévéa ou de produits vivriers, il leur est indispensable de disposer rapidement et régulièrement d’informations sur les prix, sur l’évolution des filières, sur l’état des marchés, sur ce que font les autres. C’est une question de survie… ». C’est cette réalité qui a conduit les responsables de l’ANOPACI à mettre en place un dispositif de communication capable de remplir trois fonctions principales : • Apporter aux responsables des organisations professionnelles de producteurs (groupements, union, coopératives…) des informations économiques, techniques et financières qui renforcent leurs capacités de négociation ; • Assurer une circulation de l’information entre les organisations de producteurs, les filières et les régions du pays ; • Faire connaître les positions de l’ANOPACI dans ses négociations avec l’État et les autres partenaires du secteur agricole sur les principaux enjeux du développement agricole et notamment sur les questions foncières, le financement des activités agricoles, la formation, la recherche, l’organisation des marchés et des prix. 57 Jacques Sultan Devant les bureaux de l’ANOPACI à Abidjan (Côte d’Ivoire) (Photo : Jacques Sultan) Un journal pour les professionnels de l’agriculture Le Professionnel Agricole est le principal outil de communication de l’ANOPACI. Il a vu le jour au début de 1999. C’est un bulletin mensuel, de 24 pages, tiré à 5 000 exemplaires, avec le soutien de la coopération française. Il est publié en français car il est essentiellement destiné aux responsables des organisations professionnelles agricoles, généralement francophones, qui en assurent la distribution dans chacune des organisations. « Au début, nous avons principalement axé la ligne éditoriale sur des dossiers d’information générale, sur la présentation des structures et des activités de l’ANOPACI, sur les nouvelles concernant l’état et l’évolution des différentes filières » dit Marie Josée Tafforeau, journaliste chargée de coordonner la rédaction du journal. « Dans chaque numéro, nous mettions également en valeur une expérience, une organisation ou un « homme du mois ». « Ensuite nous nous sommes orientés vers des numéros spéciaux consacrés aux principales filières : café, cacao, hévéa, élevage, crédits, vivriers… pour traiter plus en profondeur, sur les plans technique et économique, les informations sur ces filières, à partir de la matière première que nous collections auprès des organisations de terrain dans les différentes régions du pays. » Que dois-je faire pour installer un élevage de porcs ? « Mais très rapidement », ajoute Marie-Josée Tafforeau, « nous nous sommes trouvés confrontés à une forte demande de nos lecteurs qui voulaient des informations techniques sur toutes sortes de sujets : comment planter des caféiers, soigner un animal, utiliser les pesticides, installer un élevage de porcs, établir un compte d’exploitation ? Est-ce que la culture du tabac est plus rentable que celle du riz ? Comment lutter contre les maladies du maïs ? Comment constituer un dossier de crédit ? » Cet énorme besoin d’informations techniques et de conseils pratiques est évidemment lié au fait que les producteurs n’ont accès à aucune source d’information pertinente et qu’ils ne trouvent pas de réponses à leurs questions auprès des services de l’État, de moins en moins présents sur le terrain. 58 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins Le Professionnel Agricole a donc dû s’adapter à cette demande et il s’est rapidement enrichi de fiches techniques concrètes, simples et illustrées pour que les lecteurs puissent les exploiter directement dans leurs activités. Ces fiches techniques sont très appréciées par les lecteurs. Pour une utilisation plus fonctionnelle, le bulletin envisage de les publier sous forme de fiches détachables et d’en faire, par la suite, des collections qui pourraient être éditées à part et commercialisées. Les pages consacrées au courrier des lecteurs et aux indicateurs économiques du mois ont également été enriches, au fil des numéros, pour rendre compte des réactions et du besoin d’expression des lecteurs et les tenir informés de l’évolution des marchés dans les principales filières de production. L’obstacle de la distribution « Aujourd’hui, nous avons gagné la première partie de notre pari », dit Séraphin Biatchon, le secrétaire général de l’ANOPACI. « En moins d’un an, le journal a été lancé, il commence à gagner en crédibilité, les articles sont de plus en plus approfondis. Le courrier que nous recevons de nos lecteurs nous encourage car ils nous disent que le journal est bien écrit et qu’il reflète fidèlement les préoccupations du monde agricole ivoirien…. Mais nous ne devons pas nous endormir sur ces lauriers car il nous reste des obstacles importants à franchir… » Il y a d’abord la distribution. Elle est principalement assurée par les onze organisations membres de l’ANOPACI, mais les recettes correspondantes ne remontent pas vers le journal, ce qui tend à indiquer qu’il n’est pas aussi bien distribué qu’il le devrait. « Si nous étions mieux distribués », ajoute Séraphin Biatchon, « nous pourrions tirer à 50 000 exemplaires : rien que dans le secteur du café et du cacao, ce sont 500 000 personnes qui sont concernées, 200 000 dans le secteur cotonnier, 25 000 pour le palmier à huile, etc. Nous devrions être le premier mensuel de Côte d’Ivoire ». Tous ces producteurs sont en effet des lecteurs potentiels du journal, directement ou indirectement, car il existe dans chaque village des personnes francophones et lettrées capables de donner les informations et lire les articles pour les non francophones. Mais comment les atteindre efficacement ? Des points de vente sont progressivement mis en place, à Abidjan et dans les principaux centres régionaux. Les structures du ministère de l’agriculture sur le terrain sont également des distributeurs potentiels, de même que certains opérateurs économiques comme la société Nestlé, avec qui un accord a été conclu pour assurer la distribution du journal auprès des planteurs de café et de cacao dans ses magasins et centres d’achat. En 2000, l’amélioration de la distribution sera le chantier principal de l’équipe du journal. Autonomie financière Elle sera plus difficile à atteindre. Actuellement, chaque numéro revient à 3 millions de F CFA (environ 4 600 e) ; seulement 20 % de ce montant est récupéré en recettes liées à la vente des journaux et à la publicité. Le journal est pour le moment subventionné par son partenaire de coopération mais ses promoteurs souhaitent s’émanciper de ce soutien pour garantir leur durabilité et leur autonomie. 59 Pour cela, plusieurs mesures vont être prises : passer à un rythme bimestriel, attirer davantage d’annonceurs pour augmenter le prix de vente du journal : passer de 300 à 500 F CFA (de 0,45 à 0, 70 e), améliorer la distribution et la vente et enfin, éditer et commercialiser les fiches techniques paraissant dans le journal. Recueil de l’information La remontée de l’information provenant du terrain est encore peu satisfaisante. « C’est une question de motivation des organisations membres de notre association », dit Sylvain Kouao. « Il faut favoriser un circuit fluide et informel de remontée de l’information car nous n’avons qu’un seul journaliste et nous ne pouvons pas, pour le moment, nous offrir un réseau de correspondants sur le terrain. « Par exemple, en ce moment, les fêtes de la fin du ramadan s’approchent. Je viens d’apprendre que le mouton que j’aurais vendu hier à 20 000 F (30 e) en vaut maintenant 26 000 (39 e). C’est une information intéressante pour tous ceux qui élèvent des moutons. « Il faut que les responsables des organisations paysannes membres de l’ANOPACI se mobilisent davantage pour récolter l’information auprès de leurs adhérents, au niveau local, et acquièrent le réflexe de transmettre rapidement les informations intéressantes, même de façon informelle et de prendre systématiquement des photos. C’est une culture à acquérir… » Mettre en relation l’offre et la demande « Les producteurs ont besoin d’informations spécifiques et rapides », dit Séraphin Biatchon ; « dans l’est de la Côte d’Ivoire, ils peuvent être en train de crouler sous des tonnes de régimes de bananes, alors que dans le sud la récolte n’a pas été bonne pour des raisons de pluies. On doit pouvoir mettre en rapport cette demande avec cette offre. Le producteur qui a 1 000 tonnes d’ignames dans son champ a besoin de trouver rapidement une solution pour les évacuer et les vendre. Il a aussi besoin d’être mis en rapport avec d’autres acteurs de la filière. « Pour trouver des solutions à cela », ajoute Séraphin Biatchon, « il faut aller au-delà du journal lui-même et trouver des formes complémentaires de communication, à travers une collaboration avec les radios ou les nouvelles technologies… » Pour vivre de votre production, vous avez besoin d’information « Le producteur de café qui a une tonne de son produit à vendre doit savoir combien le café vaut à Abidjan et quelle est la tendance du cours pour décider s’il doit vendre ou attendre », dit Sylvain Kouao. « Et le même producteur doit avoir la possibilité de mettre en concurrence les producteurs de fertilisants pour obtenir le meilleur prix ou la meilleure qualité. Les éleveurs doivent pouvoir trouver une liste de transformateurs locaux, de transporteurs, de fournisseurs d’emballages. C’est particulièrement important dans des filières comme le porc où la concurrence est rude avec des produits subventionnés provenant de l’Union européenne ». « Aujourd’hui, pour vivre de sa production, pour en faire un vrai métier, il faut avoir accès à l’information ». 60 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins Internet à la ferme ? « L’information du Professionnel Agricole est ciblée », dit Séraphin Biatchon, « mais elle n’est pas rapide. Elle est donnée tous les mois. Si j’ai besoin d’une information pour demain, ce n’est pas dans le Professionnel que je vais la trouver. Il faut des circuits plus courts ; il faut qu’elle soit disponible plus près de chez nous, au niveau des coopératives, des villages. La radio pourrait être un vecteur intéressant, mais la radio rurale n’est pas suffisamment développée en Côte d’Ivoire et les petites radios qui ont été créées ici et là ont des rayons d’action trop limités ». « Beaucoup de villages sont enclavés », ajoute-t-il. « Les producteurs sont soumis à des pressions commerciales des « pisteurs », qui viennent leur acheter leur production au bord de leurs champs. Ces producteurs ne connaissent pas les prix du marché. Ils se font complètement avoir. Et puis, ils ont besoin aussi, car nous sommes dans un pays très administré, de photocopies de documents, de cartes d’identité, de correspondances administratives, de devis, de factures…Toutes ces choses quotidiennes leur coûtent beaucoup d’argent car ils doivent aller dans une grande ville pour cela, payer le transport, le séjour, perdre du temps de production précieux et coûteux ». L’ANOPACI a décidé de s’attaquer à ce problème, en collaboration avec un cabinet-conseil sans but lucratif, Winrock, à travers le projet Internet à la ferme. Il s’agit, en fait, d’implanter un réseau de télécentres au niveau villageois pour offrir aux communautés, aux coopératives, aux groupements et aux individus, toute une séries de services : saisie et mise en page de textes sur ordinateurs, photocopie de documents, envoi de fax, utilisation du courrier électronique. Les télécentres permettront également d’avoir accès à des informations économiques, techniques et financières, à partir d’une banque de données constituée à Abidjan sur les principales filières de production, les circuits d’approvisionnement, de commercialisation, mais aussi d’informations sur la santé, l’éducation, l’environnement et de bénéficier de formations à distance. Enfin, ces centres permettront de faire remonter plus facilement les informations des organisations locales vers la rédaction du Professionnel Agricole qui pourrait en faire un traitement plus rapide. Le projet est encore au stade des études préalables. Les responsables de l’ANOPACI ne veulent pas brûler les étapes et étudient tous les éléments du problème, notamment les épineuses questions liées à l’absence d’énergie électrique dans de nombreuses zones rurales, à l’entretien et à la maintenance des équipements, ainsi qu’à la rentabilisation économique des investissements techniques. Un questionnaire a été envoyé à l’ensemble des organisations membres de l’ANOPACI pour déterminer leur intérêt pour ce dispositif. L’ANOPACI évaluera les résultats. Trois sites expérimentaux ont été identifiés dans des villages au nord, au centre et au sud du pays. La Banque africaine de développement a été approchée comme un partenaire potentiel du projet ; elle a marqué un intérêt certain car elle souhaite tester des sources d’énergie alternatives pour alimenter ce nouveau type de circuit de communication avec le monde rural. 61 Quel est le cours du café, aujourd’hui ? Depuis 1998, la Banque mondiale a appuyé la mise en place d’un système d’information sur les prix du café et du cacao. Ce système est basé sur un site Internet et une batterie d’ordinateurs permettant de relever, en temps réel, les variations des cours du café et du cacao et de les répercuter vers les producteurs à travers la presse quotidienne et la radio. Ce système s’appelle PRIMAC (Prix du marché du café et du cacao). Il est actuellement géré par la Caisse de stabilisation des prix (CAISTAB) en relation avec les structures publiques et certaines organisations de producteurs. Toutefois, cet outil n’est pas suffisamment performant et l’ANOPACI entend jouer un rôle actif pour l’enrichir et le valoriser. Celle-ci est en négociation avec la Banque mondiale pour récupérer les éléments techniques du dispositif existant et en élargir le champ en y associant les autres filières (et notamment le coton, le palmier à huile, l’hévéa, la banane, l’ananas) dont les associations de producteurs sont membres de l’ANOPACI. Avec Le Professionnel Agricole, les télécentres et le système d’information sur les prix, les producteurs de Côte d’Ivoire disposeront bientôt d’outils d’information et de communication performants qui les aideront à mieux affronter les défis de la mondialisation. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Association nationale des organisations professionnelles agricoles de Côte d’Ivoire (ANOPACI), BP 937, Abidjan 20 (Côte d’Ivoire). Tél. (225) 47 84 20/88 86 08 Séraphin Biatchon, Le Professionnel Agricole, BP 383, Abidjan 01 (Côte d’Ivoire). Tél. (225) 21 30 19/ 21 40 99 ; fax (225) 21 30 18 62 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins Quand les paysannSeosratfirricdaeinelas cmomamrguinniqaulietnét En Afrique, les femmes rurales sont socialement et économiquement marginalisées. Elles ont un accès difficile à la terre, au crédit, aux semences et à l’encadrement agricole. Elles doivent surmonter de nombreux obstacles pour développer des activités autonomes et être reconnues comme des productrices rurales à part entière. Elles constituent pourtant 30 % des chefs de ménage et elles assurent un rôle essentiel dans la production vivrière, tant dans les travaux des champs que dans les tâches de transformation et de commercialisation des produits. Sans compter leur travail de mères, d’éducatrices et de responsables de l’alimentation familiale. Mais, pour que leur place dans le développement soit reconnue, elles savent qu’elles doivent d’abord compter sur leurs propres forces et s’organisent de plus en plus souvent en groupements, associations et coopératives. Ces groupements et associations s’investissent dans tous les secteurs de l’activité économique et sociale : agriculture, artisanat, transformation, commercialisation, alphabétisation, nutrition, santé, éducation et culture. En voici trois témoignages, extraits de la revue Paysannes Africaines. • En Mauritanie, 40 femmes créent une coopérative de maraîchage. Au bout de quelques années, grâce à leur acharnement au travail et à leur force de conviction, leur petit lopin de 0,25 hectare est devenu un verger de 3 hectares et leur coopérative compte maintenant 130 membres. Ces bons résultats leur ont permis d’obtenir des soutiens extérieurs et d’acquérir une motopompe, une décortiqueuse, trois machines à coudre et de bâtir une salle d’alphabétisation. Aujourd’hui, ces femmes savent lire et écrire et gèrent elles-mêmes leur coopérative. Elles commercialisent leurs productions et ont acquis des foyers améliorés qui leur évitent d’aller chaque jour ramasser du bois. • Un groupement de femmes s’est organisé, au Bénin, pour transformer une partie de la production d’arachides en fabriquant des galettes, du savon, de la pommade et du shampooing. La commercialisation de ces produits leur a permis de renforcer leur autonomie et d’améliorer leur vie quotidienne. • Les femmes d’un village tchadien ne veulent plus avoir quotidiennement à porter sur leur tête le bois de chauffe, les récoltes et les denrées destinées à être vendues sur le marché. Organisées en groupement, elles se sont cotisées et ont obtenu un prêt pour l’achat d’une charrette à bœufs. Pour rentabiliser leur achat, elles louent la charrette aux villageois non membres de leur groupement. En trois ans, elles ont généré suffisamment de ressources pour rembourser leur crédit et subvenir à l’entretien de l’équipement qu’elles ont acquis. Ces initiatives illustrent bien la capacité d’initiative des femmes mais elles restent fragiles, souvent isolées et ne bénéficient pas en priorité des appuis techniques et financiers des partenaires extérieurs. 63 Jacques Sultan Il est important que les exemples de réussite de groupements féminins soient connus et valorisés car même quand ils sont modestes, ils encouragent les femmes rurales et provoquent un effet d’entraînement pour toutes celles qui cherchent à sortir de la marginalité et à conquérir leur rôle dans la société et leur place dans le développement. Constituer un réseau d’échanges C’est à partir de ce constat et du besoin d’information, de communication et d’échanges, maintes fois exprimé par les femmes rurales, qu’un réseau d’appui s’est constitué en 1991, à Paris, à l’initiative de quelques femmes et en liaison avec des structures existantes sur le terrain. Le réseau s’appuie sur la publication d’un bulletin, Paysannes Africaines, qui paraît 3 fois par an et qui est distribué dans une quinzaine de pays francophones d’Afrique, auprès d’environ 370 groupements de femmes. C’est un bulletin très simple, composé de deux feuillets format A4, recto verso, pliés en deux et agrafés. Les illustrations sont proposées par des dessinateurs africains. Quelques numéros du bulletin Ses objectifs sont de favoriser les échanges d’informations entre groupements féminins, de Paysannes Africaines valoriser les connaissances, les savoirs et les expériences de ces femmes, d’aider à l’expression des potentialités des groupements et de faire entendre leur voix à l’extérieur. C’est une initiative d’auto-promotion. Bien que le bulletin soit édité à Paris, l’intégralité de son contenu provient de contributions de femmes rurales africaines, de responsables de groupements ou d’animatrices rurales, qui rendent compte d’initiatives ou d’expériences concrètes réalisées dans les villages. Plusieurs rubriques La rubrique principale est constituée par des récits d’expériences. Les femmes expliquent concrètement comment elles se sont organisées pour faire face aux problèmes qu’elles rencontrent : champs collectifs, maraîchage, petites unités de transformation, banques de céréales, boutiques villageoises, coopératives artisanales, crédits solidaires… Une autre rubrique importante concerne les « technologies ». Il s’agit de décrire des procédés techniques mis au point ou améliorés dans les villages, des recettes ou des astuces utilisées par les groupements de femmes, des conseils pratiques pour résoudre des problèmes quotidiens : transformer le manioc, fabriquer du savon, sécher les fruits et légumes, conserver les tomates, fabriquer des bougies et des pommades, teindre les tissus, faire du couscous d’igname ou de niébé, éloigner les termites, fabriquer un piège à rats, construire un foyer amélioré, faire du sirop contre la toux… 64 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins Les lectrices sont invitées à envoyer au journal le récit de leurs propres expériences et à décrire les techniques qu’elles mettent en œuvre, pour en faire bénéficier les autres. Les technologies les plus intéressantes sont reprises dans des fiches techniques tirées à part et mises à la disposition des groupements de paysannes. La rubrique du courrier des lectrices est très abondante. Elle autorise l’expression de différents points de vue et permet également de mesurer l’impact du bulletin et d’identifier les besoins des lectrices. On trouve aussi une rubrique consacrée aux questions/réponses : les groupements de femmes sont invités à formuler les questions qu’elles se posent et au numéro suivant, d’autres groupements de femmes y apportent les réponses qu’elles ont trouvées à leur niveau. Paysannes Africaines entretient ainsi un dialogue concret, fondé sur une entraide mutuelle entre les femmes rurales. Enfin, d’autres rubriques apportent des informations sur les sessions de formation et les rencontres qui intéressent les femmes rurales, dans les différents pays concernés, ainsi que sur des ouvrages ou des publications dont la lecture est conseillée et qui sont accessibles. Des résultats encourageants Après huit ans de fonctionnement, le bilan de Paysannes Africaines est largement positif, comme en témoignent la croissance continue du nombre d’abonnés et l’enthousiasme des lectrices. Le choix éditorial de favoriser un dialogue direct entre les femmes rurales donne à ce bulletin un caractère concret et lui permet de coller à la réalité des problèmes rencontrés sur le terrain par les groupements féminins. Restent les problèmes de la langue : la revue est diffusée en français et nombre de femmes rurales ne parlent pas cette langue, ce qui oblige la médiation de villageois scolarisés ou d’animatrices rurales pour traduire le contenu du bulletin et formuler en français les initiatives que les groupements de femmes veulent faire connaître. Le partenariat avec des acteurs locaux devrait orienter le bulletin vers la création d’éditions en langues nationales et la publication de fiches dans ces différentes langues. Cette approche permettrait par ailleurs d’augmenter le tirage et la diffusion du bulletin et de l’articuler plus étroitement avec des partenaires engagés, sur le terrain, dans la promotion des initiatives des femmes rurales et l’alphabétisation des femmes en langues nationales. En janvier 2000, la rédaction de Paysannes Africaines quitte Paris pour s’installer en terre africaine… La parole aux femmes rurales De nouvelles perspectives sont ouvertes pour Paysannes Africaines grâce au partenariat qui a été conclu avec le Centre d’études économiques et sociales d’Afrique de l’Ouest Le siège du CESAO à Bobo-Dioulasso, Burkina Faso (CESAO), basé à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso (voir encadré 7). Dans le cadre de ces (Photo : Jacques Sultan) 65 ENCADRÉ 7 Le CESAO, pour l’auto-promotion du monde rural Le Centre d’études économiques et sociales d’Afrique de l’Ouest (CESAO) est une organisation non gouvernementale internationale fondée en 1960 et basée à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso. Ses activités sont essentiellement centrées sur l’auto-promotion du monde rural et s’appuient sur la mise en œuvre de programmes d’échanges, de réflexion, de formation et d’action en partenariat avec les principaux acteurs engagés dans le développement rural : les organisations paysannes, les femmes et les jeunes ruraux, de même que les services d’appui sur le terrain. Avec chacun de ces groupes de partenaires, le CESAO développe une concertation étroite pour déterminer les types d’action qui répondent le mieux à leurs besoins : ateliers, rencontres d’échanges et de réflexion, sessions de formation, études et conseils, programmes d’appui sur le terrain, production de documents écrits ou audiovisuels, lobbying… Sur cette base, le CESAO élabore, tous les trois ans, les grandes composantes de son programme d’action : Ateliers et échanges de réflexion • Pour les organisations paysannes, ils portent sur des thèmes d’actualité, comme la décentralisation, le désengagement de l’État des activités productives, la réforme agraire et foncière, le cadre juridique et institutionnel de développement des organisations paysannes faîtières. • Pour les femmes, il s’agira essentiellement de la rencontre internationale des femmes rurales prévue en mars 2000 et qui fera le bilan et la mise en commun des programmes d’action élaborés par les femmes de 6 pays de la sous-région. Sessions de formation Une dizaine de sessions de formation sont proposées chaque année au sein du centre de formation du CESAO en direction de deux types de publics : les responsables des organisations paysannes et les agents des services d’appui au monde rural. Programmes d’appui sur le terrain Ils font l’objet de négociations particulières avec chaque partenaire et peuvent prendre plusieurs formes : sessions de formation spécifiques, conseils, évaluations, audits, organisation de voyages d’études ou d’échanges d’informations, mise en place de programmes de recherche-action… Documentation et publications Le CESAO dispose d’un des centres de documentation les plus importants de la sous-région, spécialisé dans les thématiques du développement rural. Ce centre est abonné à de nombreuses revues nationales et internationales et accueille des étudiants, des chercheurs, des paysans, des fonctionnaires… Le CESAO assure la publication de revues, périodiques et livrets : • Construire ensemble, revue trimestrielle qui analyse les grands dossiers du monde rural ; • Les nouvelles du CESAO, bulletin d’information destiné au monde rural publié en français et en deux langues nationales (mooré et dioula) ; • Échanges, dossiers d’information consacrés à la description et à la valorisation des expériences paysannes publiés en français fondamental avec une traduction prévue dans les principales langues nationales ; • Les cahiers ruraux, dossiers techniques, publiés en français et destinés à soutenir l’action des formateurs et animateurs des organismes d’appui au monde rural. 66 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins En haut : la bibliothèque du CESAO est un lieu très fréquenté (Photo : Jacques Sultan) Á droite : le numéro des mois de juin/juillet de la revue du CESAO, Construire Ensemble activités, le CESAO accorde une place particulière aux questions qui touchent à la condition des femmes rurales, la promotion de leurs activités, la valorisation de leur rôle dans le développement. En 1996, après le sommet mondial des femmes de Beijing, le CESAO a organisé à Bobo-Dioulasso une rencontre internationale intitulée « La parole aux femmes rurales » pour permettre aux femmes rurales de se rencontrer, de confronter leurs expériences et de s’exprimer. Plus de 150 femmes, provenant de 8 pays d’Afrique de l’Ouest, ont participé à cette rencontre. Elles ont pris l’engagement de lui donner une suite en élaborant, au niveau de chacun de leurs pays, un plan d’action pour les femmes rurales. Des rencontres décentralisées ont été organisées dans 6 pays, avec l’appui du CESAO, pour réunir toutes les associations féminines intéressées par la démarche et mettre en commun leurs contributions. Ces rencontres ont permis d’élaborer des plans d’action nationaux et mettre en place des comités de suivi. Une nouvelle rencontre internationale des femmes rurales s’est tenue en mars 2000 pour valider les initiatives prises au niveau de chaque pays, les traduire en un plan d’action régional et jeter les bases d’une structure de représentation sous-régionale des femmes rurales ouest-africaines. Paysannes Africaines devrait, à cette occasion, devenir l’outil de communication de ces réseaux de femmes rurales, en préservant l’esprit qui a prévalu à sa création, basé sur l’échange d’informations, d’expériences et de savoirs entre paysannes de différents pays d’Afrique mais en adaptant la forme et le contenu du bulletin aux besoins et aux priorités définis par ces différents réseaux nationaux. 67 INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Marie Thérèse Abela, Paysannes Africaines, 52 rue Liancourt, 75014 Paris (France). Tél. (33) 1 42 22 06 19 Rosalie Ouoba, Directrice générale, Centre d’études économiques et sociales d’Afrique occidentale (CESAO), BP 305, Bobo-Dioulasso 01 (Burkina Faso). Tél. (226) 97 10 17, 97 16 84, 97 16 85 ; fax (226) 97 08 02 ; e-mail cesao.bobo@fasonet.bf 68 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins Rendre compte des questions environnementales en Afriq Panos, l’environnement et la duéemdoecl’rOauteiset Une longue liste Des forêts dévastées ; des sols mis à nu ; une sécheresse persistante et une désertification rampante ; des végétaux et des animaux en voie de disparition ; des nappes de pétrole ; des villes paralysées par la circulation automobile ; des détritus qui rendent l’air fétide. La liste des problèmes environnementaux en Afrique de l’Ouest est longue. La population n’est pas suffisamment informée de cet état de fait et sans une pression de l’opinion publique, les gouvernements ne prennent pas en compte les problèmes environnementaux. La liste s’allonge jour après jour. Voilà quelle était la situation à la fin des années 80. Il était largement temps de sensibiliser l’opinion publique aux questions environnementales et de les inscrire dans les priorités des décideurs et des gouvernements. Mais comment faire ? L’Institut Panos, une ONG spécialisée dans les médias, a analysé la situation et a identifié deux contraintes majeures : les journalistes, comme le grand public, ne connaissent pas grand-chose aux questions environnementales ; ils ne peuvent donc pas en rendre compte de façon pertinente. Par ailleurs, les patrons des médias ne pensent pas que l’environnement soit un thème économiquement porteur pour leurs entreprises car cela n’attire pas les lecteurs. Résultat ? Très peu d’articles sur l’environnement et donc très peu d’intérêt chez les lecteurs, et encore moins d’articles sur l’environnement… Semer la graine Alymana Bathily, coordonnateur de Panos pour l’Afrique de l’Ouest à Dakar (Sénégal) explique comment Panos a pris le problème à bras- le-corps. En 1990, l’institut lançait un projet appelé « Afrique Envi ». Des accords étaient passés avec les responsables des journaux et des stations de radio à travers l’Afrique de l’Ouest pour renforcer l’information sur les questions environnementales. Les journaux acceptèrent de publier une page hebdomadaire consacrée à des articles sur l’environnement, tandis que les stations de radio s’engagèrent à produire une heure de programme par mois sur ce thème. Les accords initiaux portaient sur une année mais ils pouvaient être reconduits pour une autre année, si nécessaire. En contrepartie, Panos fournissait aux radios et aux journaux des sources d’information, des équipements et des sessions de formation. Plus de 40 journalistes ont ainsi été formés sur les questions environnementales. Des guides environnementaux ont été produits en anglais et en français à l’attention des journalistes, pour les aider à rendre compte des problèmes de l’environnement. 69 Paul Mundy Quelques exemples de brochures de Panos consacrées à l’environnement et à la communication (Photo : Paul Mundy) Panos a également subventionné la production de manuels scolaires sur l’environnement dans plusieurs pays et en particulier au Niger et au Tchad, deux États particulièrement affectés par la désertification. Panos a fourni aux journalistes des équipements de reportage et a financé leurs frais de déplacement pour leur permettre de se rendre dans les zones sensibles et y effectuer des reportages ou y mener des enquêtes. Pour s’assurer que ces appuis iraient bien aux journalistes eux-mêmes, les subventions furent divisées en deux parties : l’une était destinée aux responsables des médias et l’autre aux journalistes qui devaient faire parvenir à Panos des copies de leurs articles ou de leurs émissions de radio pour prouver la réalité de leurs prestations. Résultat immédiat de ce programme : 12 heures d’émissions de radio, 48 articles et reportages dans la presse écrite dans chacun des pays concernés au cours de la première année. Le résultat induit a été encore plus important. Les responsables des médias commencèrent à réaliser l’importance des enjeux environnementaux et l’intérêt qu’ils suscitaient chez les lecteurs et les auditeurs : ils se rendirent compte que les articles sur l’environnement augmentaient la vente des journaux et incitaient les auditeurs à écouter les programmes. Panos ne jugea pas nécessaire de reconduire le projet à la fin de la première année en 1995 : les journaux et les radios assuraient désormais la couverture des problèmes environnementaux sans sollicitation extérieure. « Afrique Envi » avait semé la bonne graine et elle avait grandi. L’environnement était devenu un sujet important. Médias, démocratie et paix Panos utilise actuellement une approche similaire pour améliorer la couverture d’autres thématiques négligées : les droits de l’homme, la démocratie et les femmes. Il assure la formation de journalistes, favorise leur accès aux informations relatives à ces sujets et subventionne leur couverture par les journaux et les stations de radio. De nombreux pays d’Afrique de l’Ouest sont déchirés par la guerre. Dans de telles situations, des dirigeants peu scrupuleux peuvent étouffer les dissidences ou jeter de l’huile sur le feu. Panos cherche les moyens d’utiliser les médias pour résoudre pacifiquement les conflits : en encourageant le dialogue, en renforçant l’éthique professionnelle, en militant pour l’indépendance des médias et en incitant à des changements législatifs qui facilitent la création de nouveaux journaux et de nouvelles stations de radio. Échanger les programmes radio Une des façons d’améliorer le dialogue consiste à échanger les programmes entre les radios. Pour ce faire, Panos a mis en place une « banque de programmes » numérique au sein de son antenne de Bamako, au Mali. Pour l’utiliser, il faut disposer d’un ordinateur équipé d’un modem, une ligne téléphonique et un enregistreur de cassettes. Le producteur de radio se connecte sur la banque via l’Internet 70 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins ENCADRÉ 8 Décentralisation et développement local De nombreux gouvernements africains se sont engagés dans des processus de décentralisation, en donnant de plus en plus de pouvoir aux régions et aux communes. Les collectivités territoriales, assure-t-on, sont plus proches des citoyens que des ministères éloignés dans les capitales ; elles permettent un fonctionnement plus souple et plus attentif aux besoins de la population. Mais la décentralisation, pour être efficace, doit s’appuyer sur un dialogue avec les populations locales. C’est une démarche difficile car la plupart des institutions locales ne disposent ni des moyens ni du savoir-faire pour faire circuler l’information et il n’existe que très peu de journaux locaux. Au Sénégal, Panos essaie de surmonter ces difficultés à travers une initiative qui s’appelle RESIDEL (réseau d’informations Internet sur la décentralisation et le développement local). Démarré en 1999, le réseau est soutenu par le CTA. RESIDEL organise un partenariat inhabituel entre le secteur public, les associations, les ONG et les médias. Le secteur public est essentiellement représenté par le ministère de l’agriculture, responsable de la sécurité alimentaire et l’ISRA (Institut sénégalais de recherche agronomique). Ces deux partenaires se sont engagés à fournir au réseau des informations technique dans leurs domaines de compétences respectifs. Le deuxième groupe de partenaires est formé par les associations de présidents de communautés rurales, les maires et les dirigeants des communautés rurales. Le troisième groupe est constitué d’ONG comme la Fondation rurale pour l’Afrique de l’Ouest (FRAO) et le Centre national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR). Ces organisations ont accepté d’alimenter le réseau en informations relatives à la vie et aux activités des communautés rurales. Les médias constituent le quatrième groupe. Plusieurs journaux et radios communautaires ont accepté de diffuser les informations provenant du réseau vers leurs lecteurs et auditeurs. RESIDEL soutient la production de programmes radios et d’articles de journaux sur la décentralisation et le développement local. L’information produite est numérisée et elle peut être consultée sur le site Internet de Panos Dakar (http ://www.panos.sn) ou diffusée par e-mail. Après seulement quelques mois de fonctionnement, le réseau a récolté une quantité importante d’informations sur une série de sujets comme la décentralisation, le développement local, le financement du développement, le crédit, la transformation agroalimentaire, la protection des cultures, les feux de brousse, le reboisement, la construction des pistes rurales, la gestion des déchets, l’assainissement, le maraîchage périurbain, l’horticulture fruitière, la fertilité des sols, les banques de céréales, le code de la pêche, les petites entreprises, les impôts ruraux et le tourisme. Régulièrement alimenté par les acteurs du développement rural, le réseau constitue de plus en plus une ressource incontournable pour la décentralisation et le développement local au Sénégal. 71 (www.oneworld.org/panos_audio). Quelques clics de souris plus tard, il peut choisir un programme parmi les centaines de propositions existantes et le télécharger pour le rediffuser. Quelques clics supplémentaires et le voilà à même de contribuer à alimenter la banque avec des programmes produits par sa propre station. Le service est gratuit, de même que le logiciel, qui peut être téléchargé sur l’Internet. Les stations de radio font des économies de temps et d’argent : avant l’Internet, la seule façon de se procurer des programmes de l’extérieur était d’attendre qu’une cassette arrive par la poste. Les stations peuvent désormais également échanger leurs programmes avec ceux d’autres radios pour un coût nul. Les lenteurs du courrier traditionnel ne sont toutefois pas supprimées : la banque de programmes l’utilise toujours pour recevoir de nouveaux programmes provenant de correspondants dans 20 pays africains et pour envoyer des programmes à une centaine de stations de radio à travers l’Afrique et l’Europe. Indépendance financière = indépendance éditoriale « La diminution des coûts de production est un élément important pour les médias », explique Alymana Bathily. « De nombreux journaux et radios en Afrique de l’Ouest n’arrivent pas à boucler les fins de mois. Les médias indépendants sont un élément vital de la démocratie mais il n’y a pas d’indépendance sans viabilité économique ». Pour garantir l’indépendance des éditeurs au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Mali, Panos a appuyé la création d’une centrale d’achat de papier pour les journaux. Panos conduit également des recherches sur le financement des médias et mène une réflexion sur les activités que les médias peuvent entreprendre pour générer des ressources financières à travers la vente de produits et de services. L’Institut Panos Afrique de l’Ouest (IPAO) constitue une entité spécifique depuis qu’il est devenu indépendant de Panos Paris, en janvier 2000. Basé à Dakar, l’IPAO dispose de bureaux à Bamako (où est implantée la banque de programmes) et à Accra. L’action de Panos pour renforcer le rôle des médias pour la démocratie et le développement en Afrique de l’Ouest lui a permis d’obtenir des soutiens financiers de plusieurs bailleurs de fonds, dont le CTA, DANIDA, la DGIS (Pays-Bas), les fondations Ford et Rockefeller et le Centre de recherche pour le développement international (CRDI) au Canada. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Alymana Bathily, Institut Panos, 20 rue Mohammed V, BP 21 132, Dakar-Ponty (Sénégal). Tél. (221) 822 1666 ; fax (221) 822 1761 ; e-mail panos@sonatel.senet.net ; Internet www.panos.sn; Internet Residel www.panos.sn/f/programmes.residel.html 72 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins PANA, une agenPcrievadtiseatpiornesdesseapgeonucresl’dAefrpirqesusee Nelson Magombo corrige un article : il se trouve qu’il traite de la privatisation de l’Office chargé de la commercialisation des produits agricoles dans son propre pays, le Malawi. Il ajoute quelques touches finales, puis appuie sur une touche de son ordinateur pour envoyer l’article à son rédacteur en chef. Gabu Amacha, le responsable ougandais du bureau en langue anglaise, lit l’article relatif au Malawi. Il se demande s’il est susceptible d’intéresser les lecteurs francophones et donc d’être traduit en français et finalement décide que non. Il se demande également s’il faut l’envoyer tout de suite ou attendre le bulletin économique du mardi ; il décide d’attendre jusqu’à mardi. Efficacité tranquille Bienvenue à la PANA, l’Agence de presse panafricaine. Le bureau de Dakar fonctionne avec une efficacité tranquille, passant au crible les articles, les corrigeant et les envoyant aux journaux, radios et télévisions. Les dix rédacteurs (six anglophones, quatre francophones) travaillent par équipe pour traiter les reportages provenant des 48 correspondants répartis dans tout le continent. Les articles sont classés en trois grandes catégories : les informations d’actualité, les informations sportives et les articles spécialisés. Cette dernière catégorie est répartie en bulletins hebdomadaires : environnement et développement (lundi), économie (mardi), sciences et santé (mercredi), genre (jeudi). Chaque bulletin comprend une douzaine d’articles et de reportages écrits par les correspondants ou les journalistes du siège eux-mêmes. Peter Masebu, rédacteur, devant les bureaux de la PANA à Dakar (Sénégal) (Photo : Paul Mundy) 73 Paul Mundy Tous les articles sont envoyés par courrier électronique via l’Internet. Ils sont récupérés par les journaux et les médias audiovisuels dans toute l’Afrique mais aussi en Europe et en Amérique du Nord. Friands de nouvelles provenant d’Afrique, les journaux pour les Afro- américains des États-Unis sont des utilisateurs assidus des articles de la PANA. Malgré l’importance de l’agriculture en Afrique, il n’y a pas de bulletin réservé à ce domaine. Peter Masebu, un rédacteur venu de Tanzanie, explique que c’est dû au fait que les articles portant sur l’agriculture peuvent être intégrés dans les autres bulletins spécialisés. Une information sur le gel des cultures de thé au Kenya peut trouver sa place dans le bulletin économique, une autre sur les réserves de DDT en Tanzanie finira dans le bulletin sur l’environnement. Globalement, la PANA traite environ 60 articles sur l’agriculture chaque semaine, sur un total de 350 articles sur l’ensemble des sujets. S’adapter aux mutations L’histoire de la PANA est en fait l’histoire de deux révolutions : politique et technologique. Fondée en 1979 par les États membres de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), la PANA a commencé à transmettre des informations en mai 1983. Au départ, les articles étaient fournis par les agences de presse nationales des pays membres. Elles étaient corrigées puis réexpédiées aux mêmes agences nationales. La première révolution intervint alors : la chute du communisme en Union soviétique et en Europe de l’Est, en 1989, engendra une marée démocratique qui traversa toute l’Afrique. Les gouvernements autoritaires et le contrôle de la presse laissèrent petit à petit la place à des gouvernements démocratiques qui s’engagèrent dans la liberté de la presse. Pendant la même période, une vague d’ajustements structurels balaya tout le continent et, pour réduire les dépenses publiques comme on le leur demandait avec insistance, les gouvernements privatisèrent les monopoles d’État et supprimèrent les subventions. Ce phénomène se traduisit par la disparition de nombreuses agences nationales de presse qui constituaient la source d’information principale de la PANA. Cela signifiait aussi que les gouvernements n’entendaient plus financer une agence de presse panafricaine. Il fallut donc privatiser la PANA. Les articles ne parviendraient plus gratuitement à la PANA ; il faudrait les payer. La PANA ne pourrait plus compter sur les subventions des gouvernements pour assurer ses coûts de fonctionnement ; il faudrait que l’agence génère ses propres ressources en vendant ses services à ses clients. En 1993, l’Unesco commença à apporter un soutien à la PANA pour l’aider à s’adapter à cette nouvelle réalité et à se préparer à une privatisation progressive. En Octobre 1997, la PANA cessa d’être une institution intergouvernementale pour devenir une société privée, PANA Presse, dont les gouvernements devenaient actionnaires. Cette mesure devait permettre de vendre 75 % des actions à des groupes de presse, des banques, des sociétés de télécommunication, des ONG et des investisseurs privés. Les 25 % restants étaient transférés aux agences nationales de presse des pays membres. Pendant la même période, PANA Presse entreprit de professionnaliser ses activités opérationnelles, multipliant par vingt sa production, passant de 2 000 mots par jour en 1992 à 40 000 en 1996. Un réseau de correspondants permanents et de reporters locaux a été mis en place dans la plupart des capitales du continent. Cinq bureaux régionaux ont été établis, à Addis-Abeba, Kinshasa, Lagos, Lusaka et Tripoli. L’ouverture d’autres bureaux est prévue en Afrique mais aussi à Bruxelles, Londres, Paris et New-York. 74 Les révolutions de l’information Journaux et bulletins La deuxième révolution Elle est intervenue dans la même période dans les secteurs de l’informatique et des télécommunications. En 1983, la PANA utilisait essentiellement le télex pour envoyer et recevoir des nouvelles. L’utilisation des ordinateurs commença en 1990. Récemment, l’agence s’est dotée de nouveaux équipements informatiques et de logiciels de gestion de l’information sophistiqués. La mise en place d’un réseau spécifique par satellite était programmée mais entre-temps, l’arrivée d’Internet a offert des possibilités bien plus pratiques et bien moins coûteuses. Les sites Internet de PANA Presse (http://allafrica.com/panaenglish/ en anglais et http://allafrica.com/panafranais/ en français) proposent des informations actualisées tout au long de la journée. La PANA peut-elle être compétitive sur le marché de l’information ? Ses concurrents sont des agences très puissantes et sophistiquées en Europe et en Amérique. Mais la PANA a des arguments qui plaident en sa faveur : un engagement en Afrique, une connaissance incomparable des pays qu’elle sert et le plus important réseau de correspondants du continent. La PANA doit creuser sa niche en fournissant des informations de qualité, fiables et indépendantes sur l’Afrique. Elle pourra ainsi gagner de l’argent, attirer les investissements dont elle a besoin et devenir un élément incontournable du système d’information de ce continent vaste, complexe et en mutation rapide. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES PANA Presse, BP 4056, Dakar (Sénégal). Tél. (221) 241395/ 241410 ; fax (221) 241390 ; e-mail quoiset@sonatel.senet.net 75 Alphabétiser : alphabétisation et moyens d’existence en Ouganda Une association polyvalente pour la formation et l’emploi : en Ouganda, a D pp e re s nd p re u à b la li d c em a a t n io de ns en langues nationale A s u pou B r l u es rk pa in ys a ans F : a à s q o uo , i s d e e rt s l’al p ph a a y bé s ti a sa n tio s n j s o ’il u n’ r y n a a ri l e i n st à e li s re ? : des paysans qui créent leurs réseaux d’information Alphabétisation et langues nationales L’alphabétisation est une composante essentielle du développement : elle est aussi indispensable que l’eau potable et de la nourriture en quantité suffisante. Sans un niveau suffisant d’instruction de base, il est difficile d’imaginer qu’une société puisse trouver l’énergie nécessaire pour sortir de la pauvreté. Dans tous les pays, les personnes analphabètes sont toujours plus pauvres que les personnes qui ont acquis un niveau d’instruction. Les taux d’alphabétisation sont encore effroyablement bas dans de nombreux pays, notamment dans les zones rurales et surtout chez les femmes et les jeunes filles. Pendant trop longtemps, les gouvernements, les écoles et les enseignants demandaient à la population d’apprendre une langue étrangère (généralement l’anglais ou le français) en même temps qu’ils apprenaient à lire et à écrire. Cela représente une double contrainte que peu de gens accepteraient dans les pays développés. La réponse consiste sans doute à aider la population (enfants et adultes) à apprendre à lire et à écrire dans leur propre langue. Mais ça ne suffit pas. Il faut aussi qu’ils puissent disposer de journaux et de livres pour consolider leur apprentissage. Avec un peu d’aide, ils pourront même écrire leurs propres journaux. Ces supports imprimés en langues nationales doivent être intéressants, distrayants et utiles : pour cela, ils doivent être en phase avec le contexte de leurs lecteurs. Et ils devront également contribuer au processus de développement en véhiculant des messages sur la santé, l’agriculture, l’industrie et l’hygiène. 78 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales Alphabétisation et moyens d’existence enAOlpuhagbaéntisdear Si vous vous promenez dans les rues du Caire, de Tokyo ou de Bangkok et si vous ne parlez pas l’arabe, le japonais ou le thaï, vous êtes à peu près certain de vous perdre. Les enseignes des boutiques sont rédigés dans une langue étrangère dont vous ne pouvez même pas déchiffrer les lettres. Il en va de même pour les journaux, la signalisation routière, les panneaux indicateurs des destinations d’autobus, les instructions d’emploi des cabines téléphoniques et les panneaux d’affichage. Si vous allez dans un supermarché pour acheter un paquet de soupe, le seul moyen que vous ayez pour savoir s’il s’agit d’une soupe au poulet ou à la tomate est de vous fier à l’image dessinée sur le paquet. Vous allez sans doute attraper la migraine en essayant de déchiffrer le mode de cuisson sur la boîte ? Dans ce cas, prenez donc une aspirine mais attention de ne pas vous tromper et de prendre un somnifère ou un cachet contre la constipation. Voilà une description à peu près fidèle si on veut comprendre ce que l’on éprouve quand on est analphabète. Dans tout ce que l’on apprend à l’école, la chose la plus importante est de savoir lire et écrire. Cela vous donne un accès au monde. Cela vous permet d’apprendre, de communiquer avec les autres. C’est un élément indispensable dans le monde actuel. Mais que se serait-il passé si nous n’avions pas appris à lire et à écrire ? Si nous n’étions jamais allés à l’école, parce que nos parents étaient trop pauvres ou parce qu’il n’y avait pas d’école dans les environs ? Ou si les enseignants avaient été tués à la guerre ? Ou encore si tous les livres et journaux étaient écrits dans une langue inconnue ? Voilà le quotidien de beaucoup de gens dans les pays en développement. L’instruction est une condition tellement élémentaire pour le développement qu’il est incroyable et triste de constater qu’elle occupe une si petite place dans les programmes des gouvernements et des agences de développement. Dans le monde, on estime que 876 millions de personnes, dont deux tiers de femmes, sont en état d’illettrisme. L’éducation ne représente qu’une petite fraction des dépenses militaires. Selon l’Unesco, le taux d’analphabétisme des adultes en Afrique subsaharienne varie entre moins de 10 % pour les hommes et environ 20 % pour les femmes au Zimbabwe et près de 80 % pour les hommes et 94 % pour les femmes au Niger. Aujourd’hui encore, la nécessité de promouvoir l’alphabétisation est d’une évidence accablante : les personnes alphabétisées trouvent plus facilement du travail et vivent plus longtemps que celles qui ne savent ni lire ni écrire ; les femmes alphabétisées se marient souvent plus tard et ont moins d’enfants mais ces derniers sont en meilleure santé ; les pays qui comptent une population alphabétisée sont généralement plus avancés que ceux où l’on trouve beaucoup de personnes sans éducation de base. 79 Paul Mundy Un vulgarisateur agricole explique comment cultiver la patate douce à des instructeurs d’alphabétisation du district de Makuli (Ouganda oriental) (Photo : LABE) Promouvoir l’alphabétisation en Ouganda La LABE (Literacy and basic education – alphabétisation et éducation de base) est une des organisations qui tente de changer la situation en Ouganda. Cette ONG, basée à Kampala, propose aux autres organisations des sessions de formation et un soutien à l’alphabétisation. La LABE n’a pas de projets spécifiques mais se met à la disposition des autres organismes engagés dans la production agricole, la commercialisation ou d’autres aspects du développement. La LABE articule son activité sur deux grands axes : la formation de formateurs en matière d’alphabétisation et l’appui à la production de documents de post-alphabétisation en langues nationales. Former des formateurs… On ne dispose pas de chiffres précis pour l’Ouganda, mais Patrick Kiirya, le directeur de la LABE, dit qu’environ 56 % des hommes adultes sont alphabétisés et 38 % des femmes. Avec une petite équipe, la LABE utilise une méthodologie en trois étapes pour joindre la masse importante de lecteurs potentiels. La première étape consiste à trouver des candidats pour devenir des « formateurs d’instructeurs d’alphabétisation » ou LIT (Literacy-instructor trainers). La LABE travaille avec 15 associations d’ONG en Ouganda qui regroupent de nombreuses organisations communautaires comme les groupements de femmes ou de jeunes (une de ces organisations est la MTEA, évoquée p. 85). Les groupements communautaires identifient les candidats aux fonctions de formateurs : un homme et une femme issus de chaque communauté. Les animateurs de la LABE se rendent dans l’association d’ONG pour dispenser à ces aspirants formateurs un cours d’une semaine portant sur les mécanismes de l’apprentissage chez les adultes, la pédagogie, les documents de formation, la traduction des documents dans les langues locales et l’organisation communautaire. Le conseiller agricole du district et les personnels d’encadrement des autres services publics contribuent à cette formation, ce qui garantit leur intérêt et leur engagement dans le suivi des opérations. 80 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales …pour former des formateurs Après cette formation, les nouveaux formateurs retournent dans leur communauté et la deuxième étape commence : il faut former d’autres personnes qui deviendront des instructeurs d’alphabétisation. Les communautés choisissent ces futurs instructeurs et les formateurs fraîchement émoulus reproduisent le cours qu’ils viennent eux-mêmes de suivre, formant à leur tour de 20 à 25 instructeurs. Ce sont ces instructeurs qui prennent en charge la troisième étape : assurer la formation des villageois. Les cours sont délivrés deux soirs par semaine pendant deux heures, après les travaux des champs. Cette approche en cascade où la LABE forme des formateurs d’instructeurs, qui forment des instructeurs qui, à leur tour, forment les villageois, permet de toucher beaucoup plus de personnes qu’une approche classique basée sur un seul niveau de formation. En décembre 1999, on comptait environ 413 formateurs d’instructeurs (dont la moitié de femmes) et 1 296 instructeurs intervenant dans 677 cours d’alphabétisation dans 46 districts répartis dans tout le pays. Ces cours étaient suivis par près de 15 000 personnes (dont plus de 80 % de femmes). Problèmes d’apprentissage Une apprenante met en pratique ses nouvelles aptitudes à la lecture dans Au départ, les apprenants ont de grandes ambitions : lire les le district de Kamuli (Ouganda oriental) journaux ou devenir chef de village. Après quelques cours, les (Photo : LABE) ambitions se redimensionnent. Les parents veulent être en mesure de lire les livres d’école de leurs enfants, comprendre ce qu’ils y apprennent et peut-être les aider à faire leurs devoirs. Les apprenants veulent pouvoir lire les affiches qui ont été disposées dans tout le village, remplir des formulaires pour une demande de prêt ou une vaccination au centre de santé, voter ou tout simplement écrire leur nom. Les agriculteurs veulent être capables de lire les instructions sur les boîtes de pesticides (bien que la plupart du temps elles soient formulées en anglais ou en kiswahili) ou calculer le bénéfice qu’il ont réalisé sur la vente de leurs récoltes. Les femmes veulent pouvoir écrire à leurs maris qui travaillent dans les villes. Les mamans veulent rester en contact avec leurs enfants, au pensionnat. Ce sont des objectifs ambitieux pour un cours bihebdomadaire. Naturellement, les progrès sont lents et pénibles. La motivation s’émousse. Les instructeurs, qui sont bénévoles et qui ont une formation très limitée et un soutien très faible, ont du mal à rester enthousiastes. Beaucoup de villageois abandonnent. Mais d’autres s’accrochent et cela encourage la LABE à poursuivre son entreprise. Ce n’est pas facile de résoudre à la fois des problèmes de motivation et de niveau de formation des instructeurs. Beaucoup d’apprenants sont suffisamment motivés pour envisager de payer leur 81 formation ; cela permet de maintenir l’intérêt des instructeurs. Des comités locaux pourraient leur donner un modeste salaire. Les groupements communautaires fournissent les équipements de base comme les tableaux, les machines à sérigraphie et les consommables comme le papier et l’encre. Les responsables de district financent la production des documents de post-alphabétisation. La LABE organise des journées de recyclage pour actualiser les compétences des instructeurs. Elle organise également des sessions de bilan avec les apprenants, les instructeurs et les formateurs pour évaluer les progrès accomplis et apporter des modifications au programme. Les participants n’ont pas peur de s’exprimer franchement : « ce sont des réunions orageuses » dit Godfrey Sentumbwe, le responsable de la formation de la LABE. L’ONG édite également un bulletin semestriel proposant des informations, des conseils pédagogiques et des aides visuelles. Mais que liront-ils ? L’approche de la LABE tente de surmonter l’autre gros problème de l’alphabétisation en Ouganda : l’absence chronique de documents imprimés dans les langues parlées par les populations rurales. La plupart des livres sont édités en anglais ou en kiswahili mais ces langues ne sont pas bien parlées ni comprises dans beaucoup de zones rurales. Et demander aux villageois d’apprendre à lire et à écrire et, en même temps, de s’initier à une langue étrangère n’est pas raisonnable. Il y a aussi un autre obstacle à franchir : l’essentiel des documents d’information utiles aux producteurs ruraux sont édités en anglais mais dans un anglais scientifique ou technique, de surcroît. Il est donc nécessaire de passer par une double traduction : de l’anglais aux langues locales et du jargon technique à un langage accessible à tous. La LABE forme les formateurs d’instructeurs pour leur donner les moyens de faire ces traductions et de produire eux-mêmes les documents dont ils se serviront pendant leurs cours. Certains de ces apprentissages sont dispensés à l’occasion de la première semaine de formation. Une deuxième session permet d’approfondir l’apprentissage. Cette deuxième session est adaptée aux besoins locaux : les formateurs d’instructeurs et les associations d’ONG locales choisissent les thèmes de formation et inventorient les matériels et documents de formation existants. À partir de cela, les animateurs de la LABE apprennent aux formateurs d’instructeurs à concevoir, rédiger et réaliser des documents écrits en langues locales. Beaucoup de matière à écriture Les participants trouvent beaucoup de thèmes qui justifient des documents écrits. Il existe une profusion d’informations locales, des événements, des contes et des chansons populaires qui constituent autant de sources. Certains récits peuvent être reformulés pour leur donner une valeur éducative sur une technique agricole ou un conseil de santé, par exemple. Les participants peuvent réaliser un calendrier qui met en valeur les moments clé de l’activité agricole, rédiger un bulletin ou concevoir un tableau mural. La LABE imprime les meilleurs documents, les multiplie et les distribue aux classes d’alphabétisation. Ces documents sont intégrés à la « boîte à outils » qui est mise à la disposition des instructeurs communautaires pour rendre la formation plus efficace et plus vivante. 82 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales Mais la formation va plus loin que la production de matériel didactique. Les instructeurs apprennent aussi à utiliser la radio, qui est un puissant outil éducatif. Les classes d’alphabétisation écoutent les programmes collectivement puis débattent sur le thème proposé et le traduisent en textes ou en images. Les apprenants sont encouragés à écrire aux stations de radio. Cela constitue un excellent retour d’information pour les producteurs des programmes. De nombreux groupes communautaires partenaires de la LABE sont impliqués dans d’autres activités. Ces groupes constituent en effet des structures idéales pour exploiter les acquis de l’alphabétisation avec des exercices concrets sur des thèmes comme l’agriculture, la santé et l’emploi. L’association d’alphabétisation de Nakisene est également impliquée dans des activités de production agricole et a monté un groupe théâtral. Pendant les cours d’alphabétisation, les participants étudient de nouvelles techniques culturales et préparent des images sur les points forts de l’apprentissage sur des questions agricoles. Ils composent également des chansons et des danses sur ces différents thèmes et en font des spectacles pour toute la communauté. Ils ont même été invités à se produire dans d’autres villages et en tirent un revenu. La boíte à outils des formateurs Les formateurs ont besoin de matériel pour travailler. La LABE remet à chacun d’entre Godfrey Sentumbwe, responsable de la formation eux une boîte à idées et à outils pour faciliter leur activités de formation. Cette boîte de la LABE, montrant le contenu d’une boíte à outils pour formateur à Kampala (Ouganda) comprend un manuel pratique de pédagogie, des enveloppes contenant des fiches, (Photo : Paul Mundy) des cartes, des tableaux, des photos et d’autres aides visuelles pour l’apprentissage, une horloge en carton pour apprendre à lire l’heure, un guide d’évaluation de la participation des apprenants, des images destinées à déclencher l’écriture de récits, des jeux et des fiches de suivi. L’ensemble de ce matériel représente un appui pour des douzaines de leçons et il est fonctionnellement rassemblé dans une boîte qui peut facilement être transportée sur une bicyclette. Renforcer les potentialités Les organisations au niveau des districts et au niveau local font appel à l’aide de la LABE dans les zones non couvertes par les campagnes d’alphabétisation. La LABE répond à ces demandes en organisant des sessions de formation et en fournissant du matériel et des supports 83 logistiques pour améliorer leurs compétences en termes techniques et en termes de gestion ou d’organisation. Chaque fois que cela est possible, la LABE identifie les partenaires potentiels qui peuvent apporter une assistance dans l’organisation de ces formations, ainsi que dans la recherche de financements, les évaluations participatives, la négociation et le plaidoyer. La formation est organisée de la même façon que les cours d’alphabétisation : la LABE forme des formateurs au niveau des districts, qui à leur tour forment des animateurs communautaires et des vulgarisateurs des services publics, qui poursuivent la chaîne en formant les membres des associations de base, les groupes traditionnels et les simples villageois. La LABE n’est qu’un des maillons de la lutte contre l’analphabétisme et l’illettrisme. En mobilisant uniquement ses moyens, cette organisation ne peut couvrir qu’une petite partie de la population de l’Ouganda. Mais son approche démultiplicatrice permet de toucher une population de paysans beaucoup plus importante que sa modeste équipe pourrait atteindre. La LABE constitue un exemple à suivre pour tous ceux qui veulent venir à bout du fléau de l’analphabétisme. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES LABE, Plot 18 Tagore Crescent, Kamwokya, PO Box 16176, Kampala (Ouganda). Tél. (256) 41 532116 ; fax (256) 41 534864 ; e-mail labe@swiftuganda.com 84 Les revolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales Une assoEcniatOionugpoalnyvdaale,nateppporuernladfroermàatliaondeetml’eamnpdloei Vous trouverez difficilement la MTEA si vous ne connaissez pas Iganga, une petite ville poussiéreuse, située à l’est de l’Ouganda. Suivez la rue principale en arrivant de Kampala, tournez à droite au rond-point au centre de la ville, puis encore à droite, puis à gauche et continuez votre route jusqu’à ce qu’elle devienne une piste sablonneuse. Tournez alors à nouveau à droite et vous y êtes : un panneau, face à une modeste maison de plain-pied, annonce le « Multi-purpose Training and Employment Association » (Association polyvalente pour la formation et l’emploi). Fondée en 1986 comme une organisation de jeunes, cette ONG a pour mission l’amélioration du niveau de vie des communautés autour d’Iganga. Elle intègre désormais des personnes de tous les âges et elle est composée d’une soixantaine de groupes partenaires (groupes de femmes, clubs d’alphabétisation et organisations de paysans et d’artisans) provenant des villages voisins. Chaque groupe compte environ 25 membres, ce qui fait environ 1 500 adhérents. Comme son nom l’indique, la MTEA est engagée dans une gamme polyvalente d’activités qui vont de l’agriculture et l’environnement à la commercialisation, l’organisation de réseaux et le lobbying. Ces activités comprennent un programme de nutrition et de santé maternelle et infantile, des cours d’alphabétisation pour ceux qui veulent apprendre à lire et à écrire ainsi qu’un centre de ressources où les adhérents peuvent venir pour se documenter, lire ou étudier. Expérimentations agricoles contrôlées par les paysans Le programme de formation agricole est particulièrement actif. La MTEA organise des expérimentations agricoles et des démonstrations de nouvelles techniques culturales. Les paysans membres des associations partenaires de la MTEA fournissent les parcelles, décident des thèmes d’expérimentation et s’occupent de la préparation de la terre et de la gestion des parcelles. Bien sûr, ce n’est pas aussi simple que cela… Il faut être bien organisé et c’est là que la MTEA Le personnel de la MTEA devant les bureraux de intervient : les responsables des associations commencent par discuter en détail avec les l’association à Iganga paysans du problème qui se pose. Ils les aident à en identifier les causes et des solutions (Photo : Paul Mundy) 85 Paul Mundy Une journée agricole organisée par la MTEA à l’intention d’un groupe de paysans de Nawampendo (Photo : Paul Mundy) possibles. Ensemble, ils bâtissent un « arbre à problème » (schéma qui décrit les différentes composantes des problèmes, leurs causes et leurs effets) pour les aider à comprendre comment le problème est apparu et quelles solutions peuvent être trouvées. Par exemple, les paysans disent que leur problème principal est le manque de nourriture. Ils peuvent attribuer cela au manque de terres ou à la fertilité insuffisante des sols. Il est peut-être impossible d’augmenter la disponibilité en terres. La solution évidente est donc de chercher les moyens d’améliorer la fertilité des sols. Ceci peut conduire à une discussion sur les mérites et les prix comparés de différents types d’engrais et mener à l’idée de tester des composts et des engrais qui ne coûteraient rien aux paysans. La MTEA travaille en étroite collaboration avec les services de vulgarisation du district et le bureau de développement de la communauté pour organiser des démonstrations sur les nouvelles techniques. « Les vulgarisateurs aiment bien travailler avec nous parce que nous savons comment mobiliser les paysans », dit Ajab Waiswa, secrétaire de la MTEA. « Les vulgarisateurs ont des compétences techniques qu’ils ont acquises à l’université. Ils souhaitent travailler avec nous car nos groupes de paysans sont déjà constitués autour de thèmes précis et c’est plus facile pour les vulgarisateurs d’apporter leur savoir technique dans un tel cadre ». Les paysans sont très demandeurs de ces démonstrations techniques sur leurs propres parcelles. Ils peuvent même mettre plusieurs hectares à disposition à cette fin. La MTEA établit les critères de l’expérimentation en précisant que les parcelles doivent être proches d’une route afin que tout le monde puisse voir les résultats en passant. Les paysans apportent une contribution importante, en terres, en argent, en travail et en gestion des parcelles. Le reliquat est demandé à des bailleurs de fonds. Comme les paysans ont choisi eux-mêmes les thèmes des essais et ont demandé les démonstrations techniques, ils suivent les résultats avec beaucoup d’intérêt. La MTEA appuie environ 25 à 30 essais de ce type chaque saison, pour des cultures comme le maïs, plus une cinquantaine de parcelles de cultures pérennes comme le café, la banane ou l’ananas. Les parcelles sont installées côte à côte, ce qui permet de comparer les résultats de différentes variétés de maïs ou d’engrais vert préparé avec un fertilisant liquide à base de fumier. Les animateurs de la MTEA visitent chaque site au moins trois fois par saison : au moment des plantations, lorsque les cultures sont à hauteur de genou et pendant les récoltes. À ces occasions, ils aident les vulgarisateurs à organiser des journées sur le terrain avec les paysans : ce sont des moments privilégiés, non seulement pour contrôler les parcelles mais aussi pour discuter des questions relatives aux 86 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales insectes nuisibles et aux maladies ou à tout autre question que les paysans ont à poser. En général, une quarantaine de paysans participent à ces journées : plus de femmes que d’hommes car ce sont les femmes qui assurent les travaux des champs, notamment la plantation et le sarclage. Comme le disait un animateur de la MTEA : « les femmes portent toute la responsabilité de nourrir la famille. Elles doivent travailler dur pour assurer la sécurité alimentaire dans le foyer ». Former les formateurs La formation constitue une autre partie essentielle du travail de la MTEA. Elle intervient dans de nombreux domaines, de l’alpha- bétisation à la santé reproductive et des techniques agricoles à la gestion des entreprises. La MTEA propose environ cinq cours d’une à deux semaines par an pour une trentaine de participants par cours. Les formateurs peuvent être des vulgarisateurs, des spécialistes des services publics de santé, voire même des animateurs de la MTEA. Les formations se déroulent alternativement dans différentes localités pour permettre aux paysans, surtout aux femmes, d’y participer. Les associations membres désignent les candidats à la formation. À l’issue de celle-ci, ils doivent à leur tour former les autres membres du groupe. Quand ils ont acquis un certain niveau de compétence et d’expérience, ils peuvent être promus aux fonctions de formateurs à La formation des formateurs, l’accompagnement des ONG locales et la part entière. Ils sont maintenant plus de 120 dans ce cas, spécialisés coordination des expérimentations et des démonstrations réalisées avec le concours des paysans figurent parmi les activités de la MTEA dans différentes disciplines. La MTEA leur propose périodiquement (Photo : Paul Mundy) des sessions de recyclage pour actualiser leur savoir et leurs compétences. La MTEA elle-même a développé les compétences de ses animateurs. La plupart d’entre eux sont polyvalents : ils peuvent répondre à de nombreuses questions relatives à l’agriculture et au développement rural. Cela leur confère une grande crédibilité vis-à-vis des personnes avec lesquelles ils sont amenés à travailler. C’est n’est pas tous les jours dimanche Le succès de la MTEA s’explique largement par l’implication et la motivation de ses employés. En fait, le terme « employés » est impropre. Tous sont volontaires. Leurs frais sont pris en charge mais aucun d’entre eux ne perçoit de salaire. Ils ont tous leur propre occupation dans leurs champs ou ailleurs. « Certains groupes se forment du sommet à la base ; nous, c’est de la base au sommet que nous nous sommes constitués ». C’est de cette façon imagée que l’approche de la MTEA est décrite par un de ses animateurs. 87 Il y a toujours des problèmes et des défis à relever : « Ce n’est pas tous les jours dimanche », dit un animateur. L’équipe doit travailler dur pour réaliser son programme. Le suivi et la supervision des associations partenaires est une tâche particulièrement ardue, qui prend du temps et coûte de l’argent. Les membres de la MTEA doivent payer une cotisation annuelle de 20 000 shillings ougandais (environ 13 e) pour un groupe ou 1 000 shillings (0,67 e) pour un membre individuel. Les documents et les livrets de formation sont également payants : environ 100 shillings la feuille. C’est une façon de valoriser ces documents et d’éviter qu’ils ne soient jetés. Ces ressources ne sont pas suffisantes pour permettre à l’organisation de fonctionner normalement. Les ressources complémentaires reposent sur les dons des amis et partisans de l’association et le soutien de « Vredeseilanden Coopibo », une ONG belge. Plus qu’une bibliothèque Le centre de ressources de la MTEA se trouve dans une petite pièce attenante, garnie d’étagères et pleine de tables de lecture et de chaises. Des livres, offerts par la LABE (voir p. 79) et BookAid (une ONG britannique) remplissent les étagères. Il y a des encyclopédies, des livres scolaires et universitaires, ainsi que des magazines comme Footsteps, un bulletin pratique sur le développement publié par « Tear Fund », en Grande-Bretagne. Certains livres ne sont pas forcément adaptés au contexte : bizarrement, on trouve plusieurs exemplaires des Principes de l’Océanographie, qui ne sera probablement pas le livre le plus demandé dans un pays enclavé comme l’Ouganda. Cependant, la plupart des ouvrages semblent très utiles et souvent consultés. Michael Bazira, qui gère le centre de ressources, explique que cette pièce est plus qu’une bibliothèque. C’est aussi l’espace où la MTEA organise une série de sessions de formation très animées sur des sujets pratiques comme la rédaction de lettres en anglais, la grammaire, la gestion des bibliothèques ou la gestion administrative. Michael espère obtenir la reconnaissance de ces sessions par le Bureau national des examens, afin que les stagiaires puissent obtenir des diplômes reconnus. Il espère aussi proposer des cours d’informatique en utilisant l’unique ordinateur (un peu poussif) de la MTEA. Le “E” de MTEA signifie « emploi ». Plusieurs participants aux cours de formation ont pu créer leurs propres activités, une école ou un élevage de volaille…C’est un succès appréciable en hommage aux efforts de cette organisation de base pour le développement. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Multi-Purpose Training and Employment Association, PO Box 93, Iganga (Ouganda). Tél. (256) 43 242204 Carter, I. 1999. Locally Generated Printed Materials in Agriculture: Experience from Uganda and Ghana. DFID Education Papers 31. Department for International Development (DFID), Londres (Royaume-Uni) 88 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales À quDoeisspeurbtlilc’aatliponhsaebnéltainsgauteiosnnasti’oinl anle’ys paourirelensàpalyirsean?s Maintenir un environnement lettré dans les villages Il est difficile de trouver des journaux à Tanghin Dassouri. Ce village ne se trouve pourtant qu’à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou, sur l’axe routier qui conduit à Bobo-Dioulasso. Mais il est encore plus difficile de les trouver dans les villages voisins, à l’écart de la route. Les sources d’information y sont presque inexistantes ; seule la radio alimente un lien fragile de communication avec l’extérieur. Un lien fragile car tous les villages ne sont pas dans le champ d’émission des quelques radios de proximité de la région. Dans ces villages, des campagnes d’alphabétisation en langues nationales sont organisées depuis plusieurs années. Elles ont apporté à la population l’espoir de disposer d’un moyen d’accès à l’information, à la culture, à la formation et à l’autonomie à travers la lecture et l’écriture. Mais bien souvent, ces campagnes ne sont pas d’une durée suffisante pour que les apprentissages soient acquis de façon durable et les villageois alphabétisés ne disposent en général d’aucun document leur permettant de lire régulièrement et de consolider ainsi leur apprentissage. Des dispositifs de post-alphabétisation basés sur des formations techniques spécifiques sont théoriquement prévus autour de projets concrets comme la gestion de moulins, la transformation du beurre de karité, le petit élevage mais ils ne sont pas organisés de façon régulière. Les paysans alphabétisés n’ont rien à lire et ils se découragent car ils voient leur apprentissage initial se perdre. « Ceux qui ont la volonté d’arranger » Face à cette situation, un groupe d’alphabétiseurs de la région a décidé de réagir en créant une association qu’ils ont appelée « Ratamanegré » (ceux qui ont la volonté d’arranger) et un centre d’information et de formation communautaire, basé à Tanghin Dassouri, dans le but de maintenir un environnement lettré en milieu rural, à travers un dispositif de collecte et de diffusion de documents écrits en langues nationales dans les villages. Ils ont ainsi constitué un fonds de documents écrits, en langues nationales : collection des principaux journaux en langue moore, livrets techniques sur l’agriculture villageoise, la gestion des petites unités économiques et les moulins, documents sur la santé, le planning familial, 89 Jacques Sultan l’excision, la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles et le SIDA, contes, récits, monographies de villages, recueils d’histoires humoristiques écrits par les villageois eux-mêmes… Ces documents sont mis à la disposition des alphabétiseurs qui assurent leur vente dans les villages. Les bénéfices réalisés permettent de renouveler le fonds et les abonnements aux journaux. L’association tire également ses ressources de kermesses et de bals populaires qu’elle organise dans les villages, à l’occasion des foires et des marchés villageois. Les alphabétiseurs de Ratamanegré à Tanghin Dassouri (Burkina Faso) et quelques documents d’alphabétisation Des bibliothèques itinérantes préparés par leurs soins (Photo : Jacques Sultan) « Tous les documents que nous utilisons pour l’alphabétisation, pour la formation technique et pour la post-alphabétisation », dit Ablasse Zongo, le président de l’association, « nous pouvons maintenant les faire circuler de village en village grâce à un appui que nous a récemment apporté une ONG européenne, le GRAD (Groupe de réalisations audiovisuelles pour le développement) ». Cet appui a permis à l’association d’enrichir et de consolider son fonds de documents et surtout de fabriquer des caissettes en bois qui constituent de véritables bibliothèques itinérantes. Chargées sur des vélos, elles circulent de village en village. Cette initiative a été accueillie avec enthousiasme dans les villages car elle a permis de sortir de nombreux villageois néo-alphabétisés du découragement en leur fournissant un environnement lettré. Certains pouvaient faire plusieurs kilomètres pour ne pas manquer le passage de la bibliothèque itinérante. « Aujourd’hui, nous sommes mieux armés pour mettre des documents à la disposition des villageois », dit Ablasse Zongo. « Avec les ressources que nous avons obtenues, nous allons même construire notre propre local pour être plus indépendants et ne pas avoir à payer de loyer ». Les activités de l’association se développent. Le système d’échanges qu’elle a mis en place a également permis de recueillir plus systématiquement des textes produits par les villageois, en langues nationales (contes, récits, monographies villageoises…) et de les proposer, pour publication, aux journaux en langues nationales existants. Les journaux ruraux jouent-ils leur rôle ? « L’association des alphabétiseurs de Tanghin Dassouri et le centre d’information et de formation communautaire sont une initiative exemplaire qu’il faudrait faire connaître et multiplier dans tout le pays » dit Evariste Zongo, responsable de l’AEPJLN (Association des éditeurs et promoteurs des journaux et revues en langues nationales). 90 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales « Au Burkina Faso, les programmes d’alphabétisation en langues nationales ont créé un important lectorat potentiel en milieu rural », ajoute Evariste Zongo. « Le développement de ces campagnes d’alphabétisation, la nécessité d’entretenir un environnement lettré et la démocratisation de la vie publique ont ouvert le champ à la parution de journaux et de revues en langues nationales, principalement diffusés en milieu rural ». En quelques années, en effet, plus de 20 journaux ont ainsi été créés dans le pays. Mensuels, bimensuels, trimestriels ou semestriels, ces journaux sont publiés dans 7 langues nationales du Burkina Faso. Ils couvrent les principales régions du pays, avec des tirages de quelques centaines à 8 000 copies pour les titres les mieux diffusés. « Mais ces journaux assurent-ils vraiment mission d’information dans le milieu rural », s’interroge Evariste Zongo ? « Remplissent-ils le rôle de lien social que l’on attend d’un journal ? Ont-ils réuni des conditions de durabilité ? » Une étude menée en 1993 sur la presse en langues nationales a apporté quelques réponses à ces questions : • La plupart des journaux en langues nationales ont été créés par des ONG, des projets, des associations locales dans le but de véhiculer des messages techniques sur l’agriculture et l’élevage, ou de sensibiliser la population sur les questions de santé, d’hygiène ou d’environnement. Ils ne jouent pas le rôle d’outil de communication interactive et de lien social que l’on attend généralement d’un journal ; • Ils sont animés par des bénévoles qui n’ont pas reçu de formation spécifique pour collecter l’information, rédiger un article dans une langue accessible aux lecteurs, proposer un contenu et une mise en page attractive ; • Ils sont dépendants des organismes qui les financent et paraissent de façon Evariste Zongo, responsable de l’AEPJLN, irrégulière car ils n’ont pas de stratégie de développement fondée sur une à Ouagadougou (Burkina Faso) fidélisation du lectorat, la promotion des activités du journal et la recherche (Photo : Jacques Sultan) de partenariats durables ; • Ils rencontrent des problèmes de distribution, à l’exception de ceux qui sont soutenus par des organisations qui disposent d’un réseau sur le terrain ; • Ils ne répondent pas vraiment à la demande des lecteurs, qui est d’abord une demande d’information générale, sociale, politique et culturelle qui leur apporte une ouverture sur le monde. Émanciper la presse en langues nationales « C’est ce constat que nous avons fait », ajoute Evariste Zongo « et notre objectif principal est d’émanciper cette presse en langues nationales pour qu’elle assure pleinement sa fonction d’information du monde rural. Nous nous sommes engagés dans cette entreprise avec une petite 91 Quelques journaux en langues locales soutenus par l’AEPJLN équipe, des moyens techniques de publication assistée par ordinateur (PAO) et une capacité de formation. Nous avons obtenu un soutien de la coopération suisse et en qualité d’association représentant les journaux et revues en langues nationales, nous sommes attributaires d’une part de l’aide publique que l’État accorde à la presse privée ». L’AEPJLN a d’abord entrepris une campagne de sensibilisation des promoteurs des journaux en langues nationales pour leur montrer qu’ils pouvaient mieux répondre aux besoins d’information et d’expression du monde rural ; puis, elle leur a proposé une série de sessions de formation et de recyclage sur les techniques de collecte de l’information, de rédaction, de présentation et de mise en page, ainsi que sur la gestion des entreprises de presse. Ces formations ont eu pour effet une amélioration sensible du contenu éditorial et de la présentation des journaux. La plupart de ces journaux ont constitué des comités de rédaction qui associent des producteurs ruraux alphabétisés à la collecte de l’information, ce qui leur permet de se rapprocher de leurs lecteurs et de rendre compte des expériences locales et de la réalité des problèmes du terrain. « Ces bases étant acquises, nous sommes devenus plus sélectifs dans le recrutement de nos membres », ajoute Evariste Zongo. « Désormais, pour adhérer à l’AEPJLN et bénéficier de son appui, les journaux doivent satisfaire à un certain nombre de critères garantissant leur professionnalisme : mise en place et animation d’un réseau de correspondants, gestion d’un circuit de distribution, développement d’outils de gestion et d’administration du journal, régularité de publication… ». Mettre en place de véritables réseaux Sur le long terme, l’AEPJLN a entrepris de consolider la professionnalisation du secteur de l’édition en langues nationales à travers trois axes d’intervention : la distribution, l’encouragement à la création d’entreprises de presse et le développement de partenariats. C’est le principal problème de la plupart des journaux. Pour améliorer la diffusion, il est essentiel de mobiliser systématiquement les organisations disposant de structures décentralisées sur le terrain, jusqu’au niveau villageois : organisations paysannes, ONG, partenaires économiques du monde rural (sociétés cotonnières, banques, organismes de crédit rural, commerçants…). Les circuits d’alphabétisation seront particulièrement mobilisés. En effet, il existe dans chaque village un ou deux alphabétiseurs, qui sont volontaires, compétents et qui peuvent, comme à Tanghin Dassouri, assurer la distribution, jouer le rôle de correspondants locaux et distribuer d’autres documents intéressant les producteurs (brochures, livrets techniques, manuels, contes, récits…). 92 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales ENCADRÉ 9 Un service d’édition en langues nationales chez les frères missionnaires d’Afrique À Koudougou, tout le monde connaît Maurice Oudet. Il appartient à la communauté des missionnaires d’Afrique dans cette petite ville située à 85 km à l’ouest de Ouagadougou. Engagé depuis des années dans l’action pour le développement local, il a toujours déploré la rareté des publications en langues nationales, qui limite l’accès des populations rurales alphabétisées à l’information. Produire des documents pour les paysans, en langues nationales Il a donc entrepris de mettre sur pied, à partir des ressources de sa communauté, un service d’édition de documents en langues nationales. Il dispose pour cela d’un équipement de PAO (ordinateur, scanner, appareil de photo numérique) et d’un duplicateur numérique. Il travaille avec un réseau de collaborateurs pour recueillir et traduire les documents existants dans différentes langues nationales ou pour écrire des documents originaux à partir des expériences villageoises. Au départ, Maurice Oudet a créé une revue trimestrielle du monde rural en moore, Tengembiiga, et en dioula, dugulen (avec une version en français Les amis de la terre, destinée à assurer la promotion auprès des partenaires francophones). La revue est vendue 150 F CFA (0,22 e). Elle a beaucoup de succès et la demande des lecteurs ruraux est très importante mais la faiblesse du réseau de distribution limite le tirage à 2 000 exemplaires en moore et 1 000 en dioula. Le service d’édition propose également des prestations de traduction, de mise en page et d’édition à tous les organismes qui souhaitent publier des documents en langues nationales. C’est le cas notamment pour les « cahiers ruraux », publication du CESAO, dont plusieurs numéros sont ainsi traduits et distribués en langues nationales, ou pour l’almanach du monde rural, édité en collaboration avec une ONG de Bobo-Dioulasso, l’Assistance écologique. Adapter l’informatique et l’Internet aux langues nationales Passionné d’informatique, Maurice Oudet a mis au point un système qui permet d’adapter les lettres, les caractères et les accents propres aux langues du Burkina aux claviers des ordinateurs, en saisie directe. Il est également membre d’un groupe d’internautes qui travaillent à l’introduction des langues africaines sur l’Internet. Aujourd’hui, ce service d’édition en pleine expansion propose une collection importante d’articles et d’ouvrages sur des thèmes très divers : la lutte contre l’érosion, la fabrication du compost, l’utilisation des engrais, l’animation villageoise, la gestion des récoltes, les semences améliorées… (suite au verso) 93 Les jeunes de Koudougou et les responsables d’associations et d’ONG viennent au centre des missionnaires d’Afrique se former à l’informatique, à la PAO et à la messagerie électronique. Un projet est en cours avec la radio locale de Koudougou pour la publication d’un bulletin en langue nationale, destiné à prolonger et approfondir les programmes de la radio destinés au public rural. Résoudre les problèmes de distribution Pour rentabiliser ses équipements et systématiser son action, le service d’édition est à la recherche de partenariats avec les organisations paysannes et notamment avec la Fédération En haut : brochage des livrets édités par les nationale des organisations paysannes du Burkina (FENOP), Frères missionnaires d’Afrique à Koudougou qui a réalisé une importante étude des besoins des paysans en (Burkina Faso) (Photo : Jacques Sultan) matière d’information, de formation et de communication. Un comité de rédaction commun avec cette organisation est en En bas : Maurice Oudet, le prêtre internaute de cours de négociation. Il permettrait de programmer la publication Koudougou (Burkina Faso), prépare une publication en langue locale d’une série de bulletins, manuels et fiches techniques (Photo : Jacques Sultan) d’information et de formation répondant aux besoins des producteurs. La fabrication des documents se ferait à Koudougou avec les équipements techniques du service d’édition et la diffusion serait assurée à travers le réseau de cette organisation paysanne, qui couvre toutes les régions du pays. 94 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales Transformer des journaux artisanaux en entreprises de presse Il s’agit de rendre les journaux capables de fonctionner de façon autonome et de s’autofinancer en recherchant des partenariats avec les acteurs sociaux, économiques et culturels présents dans le milieu. Des accords sont actuellement en cours de négociation avec plusieurs de ces partenaires, comme la société cotonnière SOFITEX, le réseau des caisses populaires de crédit agricole, les ONG, les organisations paysannes et les projets présents sur le terrain. « Ces négociations sont quelquefois difficiles », dit Evariste Zongo, « car certains de ces partenaires ne sont pas disposés à voir se développer des journaux indépendants avec une ligne éditoriale autonome, qui pourrait être contraire à leurs intérêts. Quand ils participent financièrement au développement du journal, ils entendent en contrôler le contenu et le limiter aux messages techniques qu’ils souhaitent diffuser, en évitant tout débat sur leurs activités. C’est le cas notamment des grandes sociétés qui contrôlent les cultures industrielles comme le coton. » Tout le travail de l’AEPJLN consiste à persuader ces opérateurs que le débat démocratique constitue la base du respect mutuel entre les acteurs de la vie économique et sociale du monde rural et que des journaux indépendants peuvent jouer ce rôle et apporter une garantie d’équilibre et de transparence dans un débat qui est souhaitable et, de toute façon, incontournable. Pour jouer ce rôle, les journaux ruraux doivent devenir plus professionnels et savoir s’organiser en groupes de presse capables de travailler avec l’ensemble des partenaires présents dans le monde rural, en fournissant à chacun la capacité de s’exprimer, tout en maintenant une ligne éditoriale indépendante (voir encadré 9). Développer un partenariat avec les autres médias C’est le troisième axe d’intervention de l’AEPJLN. Les radios de proximité sont de plus en plus présentes en milieu rural. Elles constituent le complément naturel des journaux. Ces deux médias peuvent se rendre des services mutuels importants. Les radios peuvent assurer la promotion des journaux, informer sur leur contenu, indiquer les lieux de distribution, inciter les lecteurs à les acheter. Elles peuvent aussi proposer des revues de presse en langues nationales, organiser des émissions publiques, des tables rondes, des débats sur les thèmes des articles de la presse écrite pour consolider leur impact et prolonger oralement les débats qu’ils suscitent. Les journaux, quant à eux, apportent une information plus permanente, plus durable. Ils peuvent proposer aux auditeurs des radios la référence écrite des thèmes des émissions et vulgariser les grands textes sur la décentralisation, la réforme agraire, les lois foncières, les règles de fonctionnement des organisations paysannes… Les livrets techniques et ouvrages de vulgarisation sont également des supports qui doivent être conçus en complémentarité avec les journaux et les radios. Ils peuvent apporter des contenus plus complexes et plus techniques avec des formats adaptés à des activités de formation ou de vulgarisation. 95 « Notre conviction », conclut Evariste Zongo, « c’est que les outils d’information écrits et sonores doivent se compléter pour donner aux paysans, dans leurs langues, l’information à laquelle ils ont droit pour maîtriser leurs activités et prendre leurs décisions. Et c’est cela notre but ». INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Maurice Oudet, BP 332, Koudougou (Burkina Faso). Tél. (226) 44 03 56 ; e-mail oudet.maurice@fasonet.bf Ablasse Zongo, Centre d’information et de formation communautaire, Tanghin Dassouri (Burkina Faso) Evariste Zongo, Association des éditeurs et promoteurs de journaux et revues en langues nationales (AEPJLN), BP 1197, Ouagadougou 01 (Burkina Faso). Tél. (226) 31 80 75 ; e-mail Evazongo@hotmail.com 96 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales Des paysans qui créeAnu tBluerkuirnsa Fraéssoe,aduesxpday’isnafnosrjmouarntiaolinst…es « Est-ce vraiment honnête d’aller vers les paysans, de recueillir de l’information auprès d’eux, de la diffuser dans le monde entier et de les priver de cette information ? » demande Souleymane Ouattara, le journaliste responsable de l’Agence Syfia, un réseau spécialisé dans l’information agricole au Burkina Faso. « Tout au long de l’année », ajoute-t-il, « nous sillonnons les villages pour faire des reportages, conduire des enquêtes, recueillir des témoignages, mener des interviews portant sur les activités des paysans, leurs problèmes, leurs interrogations, leurs initiatives… Cette information, que nous recueillons souvent en langues nationales, nous la transcrivons en français et elle est répercutée, par notre agence, à une centaine de journaux qui la reprennent pour un lectorat généralement francophone. « Quelle est la part de cette information qui revient aux paysans, aux villageois, qui sont nos sources sur le terrain ? » Souleymane Ouattara répond à sa propre question : « elle est infime, parce qu’ils ne sont pas francophones et que les journaux qui reprennent cette information ne leur parviennent pas. Ce serait juste, pourtant, qu’ils sachent ce que l’on dit d’eux et comment d’autres paysans, ailleurs, trouvent des solutions à des problèmes qui ressemblent aux leurs. Mais comment faire pour que ce retour d’information vers les paysans puisse réellement exister ? » Avec Souleymane Ouattara, un groupe de journalistes africains, tous correspondants de l’Agence Syfia, ont fondé l’association JADE (Journalistes africains pour le développement) en 1994, pour trouver une réponse à ces questions et pour réfléchir ensemble aux problèmes liés à leur métier et à leurs rapports avec les populations rurales qui sont leurs principales sources d’information. Au Burkina Faso, les journalistes qui se sont engagés dans cette association ont tenté d’explorer, avec les paysans et les producteurs ruraux, des voies nouvelles pour apporter l’information dans les villages, la débattre et promouvoir des échanges, de village à village, de région à région, de pays à pays. Des paysans qui deviennent les producteurs et les gestionnaires de leur propre information : est-ce une utopie ? Organiser des débats dans les villages… « Nous avons mené une première expérience à Tanghin Dassouri, un village situé à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou. Dans ce village, un groupe d’alphabétiseurs a créé une association pour aider à la diffusion de l’information en langues nationales dans les villages voisins » (voir p. 89). 97 Jacques Sultan L’équipe de Jade a proposé aux alphabétiseurs de choisir, dans le menu de la production mensuelle de l’agence Syfia, les articles qui les intéressaient plus particulièrement. Les thèmes ont été choisis en raison du retentissement qu’ils pouvaient avoir sur la vie quotidienne de la communauté, même si l’information avait été recueillie dans une autre région ou dans un autre pays, comme par exemple le droit de cuissage dans les écoles béninoises, les maladies porcines Interview de paysans pour une émission radio au Burkina Faso au Tchad ou l’excision au Mali. (Photo : Souleymane Outtara, JADE) À partir de ces choix, les articles ont été traduits en langue nationale, en surveillant les contresens éventuels qu’une mauvaise traduction peut engendrer ; c’est une première façon de s’approprier le contenu de l’article. Le sujet a été ensuite exposé à des groupes de paysans, en langue nationale. L’expérience a été concluante. Les discussions qui ont suivi la lecture des articles ont été souvent passionnées car les thèmes abordés renvoyaient à des questions que les villageois se posaient, mais qu’ils n’avaient pas l’habitude de débattre directement en raison des blocages et les tabous sociaux ou culturels qu’il fallait surmonter. C’est plus facile quand le point de départ repose sur une réalité vécue dans un autre environnement ; c’est comme si on évoquait une réalité extérieure au village et le débat sur les problèmes concrets du village devient possible. …et en faire des programmes radiophoniques, diffusés par les radios locales Les discussions ont été enregistrées au magnétophone, puis diffusées sous forme de programmes par les radios locales. Les auditeurs ont accueilli ces programmes avec enthousiasme. Ils demandent la diffusion régulière de telles émissions qu’ils jugent particulièrement intéressantes parce qu’ils en sont les protagonistes et qu’elles permettent de débattre de problèmes cruciaux en partant de la façon dont ils sont vécus ailleurs. « Dans nos pays », ajoute Souleymane Ouattara, « il y a une véritable inflation de médias, surtout de radios en milieu rural. Malheureusement, cela ne va pas de pair avec une participation des gens, ni même avec la satisfaction de leurs besoins ». « Le tout n’est pas de créer des radio, ou des journaux », souligne-t-il. « Il faut aussi leur donner un contenu, et cet aspect est bien souvent négligé. Si nous avions sur place des gens capables de prendre en charge cette dimension, il est évident que nous aurions des radios qui parleraient aux gens et dans lesquelles ils pourraient se reconnaître ». « À Jade, c’est ce que nous voulons faire », conclut-il, « car nous sommes convaincus qu’on peut, avec des méthodes simples, former des paysans à faire de la bonne radio, de bons journaux. À partir du moment où ils sont alphabétisés dans leurs langues, ils ont déjà un acquis important. Il leur manque seulement des outils, une formation adaptée et un suivi. » 98 Les révolutions de l’information Alphabétisation et langues nationales Des comités de rédaction paysans pour les journaux ruraux Une autre initiative, entreprise par deux journaux ruraux, va dans le même sens. Il s’agit de Venegda publié en langue moore et Hakilifalen publié en langue Dioula. Ces deux journaux existent depuis 7 ans et sont publiés avec le soutien de l’INADES Formation-Burkina Faso. Une évaluation du fonctionnement et de l’impact de ces publications a mis en évidence un décalage important entre la rédaction des journaux et leurs lecteurs. Pour le corriger, les promoteurs de ces journaux ont décidé d’associer les lecteurs en organisant des comités de rédaction paysans et en suscitant la production d’articles provenant des lecteurs eux-mêmes. Une quarantaine de comités ont été ainsi mis en place dans les zones de diffusion des journaux. Ces comités ont procédé à une analyse du contenu et de la forme des journaux et ils ont fait des propositions pour que la ligne éditoriale des journaux soit plus adaptée à leurs préoccupations et à leurs besoins. Les paysans membres des comités de rédaction ont bénéficié d’une formation et d’un appui technique et ils ont commencé à fournir des articles à partir d’une information recueillie à la base. Un processus de mise en réseau des différents comités de rédaction a été engagé à travers l’organisation d’ateliers de concertation. Vers une agence de presse paysanne Ces deux expériences sont encourageantes car elles montrent que de réelles possibilités de développement de la presse et de la radio existent en milieu rural, à condition d’y associer les lecteurs et les Utilisation d’un micro girafe improvisé pour interviewer des agricultrices au Burkina Faso auditeurs. La matière première est inépuisable car les initiatives (Photo : Souleymane Outtara, JADE) locales sont nombreuses et le milieu paysan est une source d’information riche et vivante. Le projet de JADE repose sur cette capacité des paysans à devenir des « communicateurs endogènes » : avec une organisation et des moyens appropriés, des associations d’alphabétiseurs, des organisations paysannes ou d’autres groupes organisés en milieu rural peuvent se constituer en comités de rédaction locaux, choisir des thèmes d’intérêt commun, aller recueillir l’information dans les villages sous forme d’interviews, de débats ou d’enquêtes, traiter cette information et la faire remonter vers les médias ruraux à travers une structure centrale de gestion de l’information. Ces groupes deviendraient ainsi des correspondants de presse en milieu rural et ce système pourrait constituer l’amorce d’une agence de presse paysanne qui redistribuerait cette information vers les journaux en langues nationales et les radios locales. 99 Ces correspondants locaux pourraient devenir de véritables professionnels de l’information rurale, être rémunérés sur la base de leur production et rentabiliser leurs activités en assurant également la distribution des journaux et d’autres publications en langues nationales. Ils pourraient exploiter d’autres supports, comme la vidéo, les audiocassettes, les affiches pour valoriser les informations et les savoirs paysans. Pour les journaux et les radios en langues nationales, l’existence d’une agence de presse rurale, capable de faire remonter du terrain une information authentique, en langues nationales, sous une forme exploitable par les rédactions, pourrait constituer un appui extrêmement précieux. Elle leur permettrait d’améliorer leur audience en proposant à leurs lecteurs et leurs auditeurs un contenu plus riche, plus directement en rapport avec les problèmes rencontrés sur le terrain et plus interactif. Cette idée devient même l’élément de base des stratégies de communication de nombreuses organisations œuvrant au développement rural, comme la FENOP, la Fédération nationale des organisations paysannes au Burkina Faso (voir encadré 9). Des communicateurs paysans ? Non, ce n’est pas une utopie… C’est une réalité en train de se construire. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES H. dè Millogo, INADES Formation–Burkina Faso, BP 1022, Ouagadougou (Burkina Faso). Tél. (226) 30 20 70 ; fax (226) 34 05 19 ; e-mail inadesb@fasonet.bf Souleymane Ouattara, Journalistes africains pour le développement (JADE), BP 6624, Ouagadougou (Burkina Faso). Tél. (226) 31 30 98 ; fax (226) 31 30 99 ; e-mail jade.jusol@fasonet.bf 100 Les révolutions de l’information Introduire l’Internet en Afrique : Africa Online et l’initiative « e-touch » Information communautaire et nouvelles technologies : le télécentre communa T u é ta l ir é e p de h N o a n k i a e sek m e obile en Afrique rurale : il y a tellement de choses à dire… Informatique et télécommunications Ce sont les nouvelles stars sur la scène de la communication. L’informatique bouleverse la façon dont l’information est recueillie, produite, gérée et diffusée. Les auteurs de scénarios et les rédacteurs de journaux n’ont plus besoin de travailler sur des manuscrits rédigés à la main, les secrétaires et les dactylos n’ont plus à taper et à retaper des pages et des pages de textes. La transition vers les nouvelles technologies n’est pas encore achevée dans les pays en développement mais elle est engagée. L’alliance de l’informatique et des télécommunications a produit le courrier électronique et l’Internet. Ces nouveaux médias sont en train de révolutionner la communication et l’accès à l’information dans les pays développés. Comment se développeront-ils (et dans quels délais ?) dans les zones rurales reculées ? Cela demeure une inconnue mais il est clair qu’ils ont déjà un impact sur le développement que personne n’avait prévu. Une autre technologie se répand aussi vite que l’Internet (si c’était possible) : le téléphone portable. C’est un outil idéal pour les zones rurales : la technologie est peu coûteuse à mettre en place, facile à utiliser et elle répond à un besoin essentiel. Nous ne sommes peut-être pas éloignés du moment où les boutiquiers, les agriculteurs, les chauffeurs de taxis de brousse auront un portable accroché à la ceinture. 102 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications Africa Online eInttrlo’idnuiitrieatl’iIvnteer«neet -etnoAufcrihqu»e L’Afrique distancée L’Afrique est distancée par rapport aux enjeux d’Internet. En dehors de l’Afrique du Sud, seulement un Africain sur 9 000 dispose d’un accès à l’Internet (contre 1 personne sur 38 dans le reste du monde). Selon le CRDI (Centre de recherche pour le développement international), l’Afrique ne peut pas se permettre de manquer le rendez-vous de la révolution de l’information et ses implications en termes de développement économique et social. L’Afrique est dramatiquement sous-équipée en infrastructures de base. L’électricité et le téléphone sont rares dans les zones rurales. Peu de gens peuvent se permettre l’achat d’un ordinateur ou savoir ce qu’ils permettent de réaliser. Dans les zones rurales, les niveaux d’éducation sont faibles et l’analphabétisme reste important. Pour la majorité des gens, les ordinateurs et l’Internet sont encore une perspective lointaine. Pourtant des progrès ont été réalisés. En 1996, seuls 19 pays disposaient d’un accès complet à l’Internet. En 1999, ils étaient 53 : toute l’Afrique sauf le Congo, la Somalie et l’Erythrée. Les chiffres varient mais on peut estimer qu’en 1999, les pourvoyeurs d’accès à l’Internet étaient au nombre de 339 à travers le continent et les abonnés de l’ordre de 500 000 (la moitié d’entre eux étant situés en Afrique du Sud). Plusieurs partenaires de coopération ont joué un rôle important pour aider à l’introduction d’Internet en Afrique. Il s’agit notamment de l’Initiative Acacia du CDRI, de l’initiative Leland de l’Agence internationale pour le développement des États-Unis (USAID), de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) en France et d’ONG comme Volonteers in Technical Assistance (VITA). Mais les ressources des bailleurs de fonds ne peuvent pas tout résoudre. Pour parvenir à une situation durable, il faut que la révolution de l’information prenne sa dimension économique en Afrique. Les sociétés privées proposant un accès à l’Internet n’investiront en Afrique que si elles identifient des opportunités commerciales et des perspectives de rentabilité. L’Afrique en ligne Africa Online semble avoir identifié une telle niche. Cette société, basée à Nairobi, couvre le Kenya mais aussi la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Swaziland, la Tanzanie, l’Ouganda et le Zimbabwe. En janvier 2000, elle a acquis Net-2000, une autre grosse société kenyane de fourniture d’accès à l’Internet, devenant ainsi la première société africaine dans ce domaine (en dehors de l’Afrique du Sud), avec 20 000 abonnés pour le seul Kenya. Elle a le projet de s’implanter dans au moins cinq nouveaux pays. Trois étudiants kenyans de l’Institut de technologie du Massachusetts ont créé Africa Online en 1994. Au départ, c’était une société spécialisée dans le courrier électronique. À cette époque, tous les autres étudiants pensaient qu’ils étaient fous : les ordinateurs et le courrier 103 Paul Mundy électronique étaient des outils réservés à quelques fanatiques des nouvelles technologies. Seulement quelques-uns comprirent la place que ces médias allaient prendre et à quelles échéances. Au Kenya, Africa Online propose les services d’Internet dans les grandes villes comme Nairobi et Mombasa, naturellement. Toutefois, elle a aussi étendu son activité à de plus petits centres, comme Kisumu, Eldoret, Nakuru et Kitale. Environ 40 % des abonnés à cette compagnie se situent hors de Nairobi. Les abonnés sont essentiellement des hommes et des femmes d’affaires, qui seuls sont en mesure de payer le service : en fait, ils se sont rendu compte qu’ils ne pourraient pas le faire sans l’Internet et le courrier électronique. « Nous avons besoin d’environ 300 abonnés dans une zone, pour justifier la mise en place d’un serveur » explique James Ochola, le responsable commercial de la société. Et il est nécessaire, bien sûr, que les services téléphoniques soient fonctionnels : Africa Online a besoin d’environ une ligne pour 10 abonnés pour s’assurer que les utilisateurs n’auront pas de problèmes de connexion. La messagerie électronique : un outil essentiel La messagerie électronique est rapidement devenue un outil vital pour les organisations de développement. Examinez un annuaire d’ONG et d’organismes gouvernementaux ; vous constaterez qu’ils disposent de plus en plus souvent d’adresses e-mail. Ils utilisent la messagerie pour envoyer des messages à d’autres organismes ou dans leurs propres structures, pour demander de l’information, pour organiser des réunions, négocier des contrats, soumettre des rapports et maintenir des contacts avec leurs interlocuteurs, dans le pays comme à l’étranger. La messagerie électronique et les services d’Internet sont toujours coûteux au Kenya : environ 50 e par mois pour un abonnement, alors que le coût est de l’ordre de 20 e, voire moins dans les pays d’Europe et d’Amérique du Nord. Et il faut y ajouter le coût du téléphone pendant les temps de connexion. « C’est trop cher », dit James Ochola. « Si la messagerie électronique et Internet étaient devenus des moyens de communication de masse, les gens devraient être en mesure d’en assurer le coût ». Les prix sont élevés en raison du coût du téléphone. Le monopole d’État en matière de téléphone fournit des services dérisoires et maintient des prix élevés. James Ochola estime qu’Africa Online pourra diviser ses prix par deux dès que le coût du téléphone sera devenu raisonnable. Et ceci pourrait intervenir bientôt : Africa Online a passé des accords avec d’autres fournisseurs d’accès à l’Internet pour faire pression sur les pouvoirs publics. Le gouvernement est prêt à déréglementer le marché des télécommunications. « e-touch » L’idée la plus prometteuse pour les zones rurales est sans doute le service qu’Africa Online appelle « e-touch ». Vous n’avez plus besoin d’avoir votre propre ordinateur ni votre propre téléphone. Il vous suffit d’aller dans un centre « e-touch » et vous pourrez naviguer sur l’Internet, envoyer ou recevoir votre courrier électronique en utilisant votre propre adresse e-mail. Comparé au coût d’un fax (ou l’achat 104 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications d’un ordinateur et l’installation d’une ligne téléphonique), les prix sont raisonnables : 60 shillings (moins de 1,00 e) pour envoyer un e-mail et seulement 10 shillings (à peu près 0,15 e) pour recevoir un message. La navigation est plus coûteuse : 10 shillings la minute. « Si tout le monde navigue en même temps, il y aura des embouteillages » explique James Ochola. Cela ralentira la navigation et interdira à de nouveaux utilisateurs de se brancher. Il suffit de quelques graphiques moins gourmands en « mémoire » pour permettre à davantage d’usagers de se connecter en même temps. C’est pourquoi Africa Online propose une structure de prix plus incitatifs pour le courrier électronique que pour la navigation sur la Toile. Une petite entreprise, avec seulement un ordinateur et une ligne de téléphone, peut signer un contrat avec Africa Online pour installer un cybercafé. Il y en a plus de 200 répartis dans tout le Kenya, y compris dans de petites localités comme Machakos, au sud-est de Nairobi. Ailleurs, on trouve aussi des télécentres, un peu partout en Afrique, qui proposent des services comme le téléphone, le fax, quelquefois le traitement de texte. Les propriétaires de ces centres dédoublent leurs bénéfices avec Africa Online qui fournit le logiciel, la connexion et assure le service commercial. Après un lancement réussi au Ghana, Africa Online a démarré son service « e-touch » au Kenya en juin 1999. Six mois plus tard, 30 000 usagers étaient enregistrés. Et les trois quarts d’entre eux étaient ce que James Ochola appelle des « usagers actifs », c’est-à-dire des personnes qui se branchent au moins une fois par semaine. Ce chiffre Des telles enseignes, signalant la présence d’un centre « e-touch », est en augmentation constante, à raison d’environ 1 000 personnes ont surgi aux quatre coins du Kenya par semaine. (Photo : IIRR) Développement et profit Africa Online n’est pas un bailleur de fonds, ni une agence de coopération ; c’est une société commerciale, à la recherche de profits. « L’Internet est crucial pour l’agriculture », dit James Ochola. « Le Kenya est un pays agricole et les problèmes de l’agriculture sont souvent 105 des problèmes d’information. Une meilleure communication permet aux gens de mieux gérer leurs ressources. » Il pense qu’Africa Online jouera un rôle central en apportant aux gens l’information dont ils ont besoin dans une forme adaptée aux usagers. Ceci représenterait-il l’avenir d’Internet en Afrique rurale ? Dans les petits centres urbains où l’électricité et le téléphone sont de plus en plus souvent disponibles, de petits entrepreneurs installent des cybercafés qui apportent aux gens des services de communication très appréciés. Après tout, l’Amérique du Nord, l’Europe et les établissements touristiques à travers le monde sont passés par cette phase. Alors pourquoi pas l’Afrique rurale ? INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES James Ochola, Sales and Marketing Manager, Africa Online Inc., 2nd Floor, Union Towers, Moi Avenue, PO Box 63017, Nairobi (Kenya). Tél. (254) 2 243775 ; fax (254) 2 243762 ; e-mail jochola@africaonline.com ; Internet www.africaonline.co.ke Site Web du Centre de recherche pour le développement international (CRDI) : www.idrc.ca/library/document/annual/ar9899/information_e.html 106 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications LInefotrémléatcioennctoremmcuonmaumtauirne aetuntaouirveelldesetNecahknaolsoegkiees Entrez et lisez Comment des étrangers peuvent-ils aider la population des régions rurales d’Afrique à accéder à l’information ? Une réponse à cette question est fournie par les « télécentres d’information communautaires » comme celui de Nakaseke, une petite ville d’Ouganda, à environ 60 km de Kampala. Mis en place en 1998, le télécentre de Nakaseke est installé dans une petite bâtisse de plain-pied, comprenant une bibliothèque et un espace de réunions, et équipé d’une photocopieuse et d’ordinateurs. La bibliothèque est bien achalandée, avec près de 4 000 ouvrages. Elle comprend une section pour enfants avec des livres d’histoires aux couleurs vives et des manuels scolaires. La section consacrée aux adultes propose des romans, des ouvrages techniques et des manuels pour étudiants. « Trente ou quarante visiteurs viennent ici chaque jour, pendant les périodes de vacances », dit Amina Nassolo, la responsable de la bibliothèque. Les jours de classe, plus de 60 élèves des écoles voisines viennent faire un petit tour pendant l’interclasse. La consultation des ouvrages dans les locaux de la bibliothèque est gratuite mais si vous voulez emporter un livre chez vous, Amina Nassolo vous demandera 2 000 shillings ougandais (environ 1,3 e), ce qui vous permettra de louer des livres pendant deux semaines, sur une période de trois mois. Pour atteindre les enfants qui ne peuvent pas venir jusqu’à elle, Amina Nassolo envisage de mettre sur pied un système de bibliothèque itinérante. Les enseignants feront une sélection de livres pour leurs classes et elle les mettra dans une boîte qu’elle enverra à l’école. Ne parlez pas des ordinateurs… Ce sont les ordinateurs qui attirent le plus l’attention des visiteurs. Il y en a huit en tout : deux dans la bibliothèque, un dans le bureau du directeur, et les autres dans une salle de formation. Le centre propose des services de photocomposition, des formations élémentaires à l’utilisation des ordinateurs, des traitements de texte et des tableurs, ainsi que des services de messagerie électronique et d’Internet. L’équipe d’animation du centre a appris à ne pas trop insister avec les visiteurs sur le rôle des ordinateurs. Le terme ordinateur intimide. « Il contient trop de savoir », dit Augustin Bazaale, le directeur du centre. Par contre, les agents du centre vont aider les visiteurs à résoudre leurs problèmes : par exemple, un calcul commercial, une question agricole ou un devoir d’écolier. C’est seulement alors qu’il sera possible de montrer comment l’ordinateur peut aider à trouver des solutions. C’est en excitant l’intérêt des utilisateurs qu’on les conduira à chercher à en savoir plus. 107 Paul Mundy Au service des communautés Le centre est en train de devenir un important carrefour d’information pour la population locale. Les agriculteurs viennent s’y réunir pour discuter de techniques culturales ou interroger les chercheurs de passage de la station nationale de recherche agricole de Kawanda sur des problèmes de production de café ou de banane. Le centre travaille aussi avec les vulgarisateurs agricoles pour promouvoir les nouvelles techniques et aider les paysans à mettre en place des parcelles expérimentales pour les tester et y faire des démonstrations techniques. Les matches de football, tels ce match de la coupe africaine, font salle comble au centre communautaire de Nakaseke L’institut de formation continue des adultes (Photo : Paul Mundy) de l’université de Makarere envisage d’utiliser le centre pour organiser des cours pour la préparation du certificat de fin d’études secondaires, ainsi que des cours d’anglais pour débutants et des cours de planification et gestion des projets. Un centre de ressources sur le savoir local est en cours de constitution. Il aura pour tâche de recueillir et d’exploiter les connaissances traditionnelles de la population. Des visites d’exploitations agricoles, des cours gratuits d’informatique pour les jeunes les plus doués et des voyages d’études sont organisés ; un bulletin de liaison est également programmé par le centre. La communauté est étroitement associée à la gestion du centre : des comités d’usagers ont été constitués pour suivre les activités des jeunes, des femmes, des paysans, des commerçants et traiter des questions d’éducation ou d’organisation. Phase expérimentale Le télécentre de Nakaseke a attiré de nombreux soutiens On se rend à la bibliothèque du centre communautaire de Nakaseke extérieurs : depuis le bureau des bibliothèques publiques pour y étudier, y emprunter des livres ou simplement y lire le journal d’Ouganda en passant par un groupe de partenaires (Photo : Paul Mundy) 108 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications ENCADRÉ 10 Internet pour le développement ? Ouvrez un journal et vous verrez les gros titres sur les dernières concentrations dans le secteur des nouvelles technologies. Une « start-up » née il y a seulement dix mois vient d’engloutir une énorme compagnie qui existait depuis toujours. Allumez votre poste de télévision et vous serez immédiatement sous le feu nourri d’une information sur les nouvelles découvertes technologiques dans le domaine de l’information et de la communication à travers les progrès du numérique. Promenez-vous dans la rue et regardez les panneaux publicitaires : les adresses de sites Internet y trônent désormais en bonne place. Souvent, elles constituent même le seul élément d’information de l’affiche, en dehors du nom et du logo de la compagnie. Nous sommes envahis tous les jours un peu plus par des informations sur l’Internet. Il est difficile d’échapper à cette réalité : l’Internet est en train de changer les règles de l’économie, de la société, de la vie… Ceci n’a pas échappé à tous ceux qui sont engagés dans la mise en œuvre et le soutien des initiatives de développement rural. De nouveaux projets apparaissent tous les jours pour introduire l’Internet dans les villages les plus reculés, créer des cybercafés sur les places des marchés, connecter vendeurs et acheteurs à travers le commerce électronique, rendre l’information disponible sur l’Internet et fournir d’autres services encore. L’Internet en est encore à ses balbutiements : quelques-unes des tentatives actuelles pour le mettre au service du développement seront couronnées de succès mais d’autres connaîtront de cuisants échecs. Il est utile d’en examiner les raisons : • Contenu : La plupart des sites Internet ne sont pas en rapport avec les problèmes des populations rurales. De toute façon, comment réussiraient-elles à y trouver les informations qui pourraient leur être utiles (sur les techniques agricoles, les prix sur les marchés ou les contacts avec leurs partenaires, par exemple ) ? Par ailleurs, la plupart des sites sont conçus en Europe ou aux États-Unis et pas dans les pays en développement. • Langues : Même lorsqu’il est pertinent, le contenu de la plupart des sites Internet (et les menus des programmes d’ordinateurs) sont dans une langue (l’anglais, le plus souvent) que beaucoup de personnes ne maîtrisent pas bien ou ne comprennent pas du tout. • Lieux d’accès : Il n’y a pas assez d’espaces d’accès à l’Internet (comme les cybercafés ou les télécentres communautaires) où les gens pourraient se rendre pour utiliser un ordinateur. Ils sont très rares dans les villages d’Afrique, en raison de l’inexistence d’équipements de base comme l’électricité ou les routes. 109 A droite : ce télécentre de Koudougou (Burkina Faso) vend du matériel de bureau et propose divers services en informatique et télécommunications (Photo : Jacques Sultan) En haut : les télécentres urbains les plus évolués offrent des services de photocopie, de traitement de texte, de télécopie, de numérisation par scanner et d’accès à l’Internet (Photo : Paul Mundy) • Masse critique : Même si vous avez une adresse e-mail, qui allez-vous appeler ? Comme pour le téléphone, il y a une masse critique d’usagers en deçà de laquelle il n’est pas rentable d’avoir une adresse e-mail. • Connexions : Les lignes téléphoniques sont lentes et peu fiables, bien que l’on observe des changements depuis que les gouvernements autorisent les investissements privés dans les systèmes nationaux de téléphonie. • Coûts : Les ordinateurs sont chers, hors de portée de la majorité des populations des pays en développement. Il en va de même pour les tarifs d’abonnement et de consommation téléphonique. On peut toujours trouver des soutiens matériels ou financiers pour équiper des télécentres mais les consommables et la maintenance demeurent des problèmes. Comment les ordinateurs seront-ils réparés lorsqu’ils tomberont en panne ? Où trouvera-t-on des cartouches de rechange pour les imprimantes ? Et comme les ordinateurs sont coûteux, ils nourrissent toujours la convoitise des voleurs. • Compétences : Les ordinateurs sont toujours complexes à utiliser. Il faut savoir maîtriser le clavier, utiliser une souris, se familiariser avec les commandes de l’écran, comprendre d’obscurs messages d’erreur et savoir ce qu’il faudra faire après. Vous devez d’abord comprendre toutes les merveilleuses possibilités que l’ordinateur vous offre, avant d’être en mesure de lui apprendre comment travailler pour vous. 110 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications • Gestion : Si vous voulez faire fonctionner un télécentre communautaire, vous devez non seulement maîtriser des quantités de logiciels informatiques, mais aussi être capable de résoudre des problèmes techniques, sans compter les compétences en gestion sans lesquelles votre télécentre ne fonctionnera pas longtemps. Les gens qui disposent de toutes ces compétences sont rares et il est peu probable qu’ils seront volontaires pour s’occuper d’un télécentre dans un village reculé. Ils ont sûrement déjà un emploi très lucratif dans une société informatique de la capitale. D’un autre côté, l’Internet et le courrier électronique, en particulier, sont une invention providentielle pour les organisations intermédiaires comme les ONG et, de plus en plus, pour les institutions publiques comme les universités et les centres de recherche. De plus, il se pourrait bien que les petites entreprises du secteur privé exploitant l’Internet, qui ont l’obligation de réussir pour ne pas disparaître (comme les télécentres du Sénégal décrits en p. 118), soient plus adaptées au contexte économique et plus durables que les initiatives conçues par des projets des bailleurs de fonds. Les projets des partenaires de coopération peuvent toutefois jouer un rôle important pour donner une impulsion initiale, introduire les concepts et assurer la formation des premiers usagers et fournisseurs d’accès. Mais le secteur privé doit prendre le relais car les partenaires ou le secteur public ne pourront pas financer le service ad vitam æternam. C’est peut-être la voie (provisoire) à suivre ? L’Internet peut-il être un outil directement utilisable par les communautés les plus démunies dans les zones rurales ? Peut-être à travers des télécentres comme celui de Nakaseke ? La réponse est encore peu claire : les technologies sont nouvelles et elles changent très rapidement. Ce qui était impossible hier, devient possible aujourd’hui et sera une banalité demain. Il est toutefois probable que toutes les expériences en cours nous fourniront bientôt la matière pour répondre à cette question, dans un sens ou dans l’autre. extérieurs comme l’initiative Acacia, du Centre international de recherche sur le développement (CRDI), l’Union internationale des télécommunications, le British Council et l’Unesco. Que se passera-t-il lorsque les financements extérieurs se tariront ? Le centre génère quelques ressources en fournissant divers services comme le téléphone, le fax, la messagerie électronique, la consultation d’Internet, le traitement de texte. Les sessions de formation et les photocopies peuvent également rapporter un peu d’argent, de même que l’accueil d’ateliers pour une clientèle extérieure. Il y a une demande potentielle importante émanant des services publics locaux, des écoles, du centre de formation des maîtres situé non loin de là et de l’hôpital. 111 Malgré cela, il est clair que les nombreuses activités du centre ne pourront pas continuer sans un soutien financier extérieur, qu’il provienne de l’État ou de partenaires de coopération. Le comité local suit les activités du centre avec enthousiasme et Augustin espère que cela se traduira par un soutien financier effectif. Qu’en est-il de l’impact du télécentre sur les zones rurales voisines ? Il est encore un peu tôt pour dire si l’objectif que s’est assigné le centre de lutter contre la pauvreté en renforçant les potentialités des communautés locales a été atteint. Il est indispensable qu’il y parvienne s’il veut conserver ses soutiens extérieurs mais, dans tous les cas, l’expérience accumulée par le centre de Nakaseke constitue une référence importante pour toutes les initiatives futures destinées à permettre aux populations rurales d’avoir accès à l’information. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Augustine Bazaale, Project Manager, Nakaseke Community Centre, Nakaseke (Ouganda). E-mail abazaale@avumuk.ac.ug 112 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications Il y a tTeéllléepmhoenniet mdeobcilehoensAefsriqàude irruera…le Richard Seketa berce son téléphone portable dans sa main alors qu’il s’installe au bord de la foule qui regarde le match de football opposant le Togo à la Côte d’Ivoire sur l’écran de télévision installé à l’extérieur. Il sait qu’aucune sonnerie inopportune ne viendra interrompre le spectacle ce soir. Ici, au centre communautaire, on n’est pas dans une zone couverte par les relais de la téléphonie mobile. Malgré la mauvaise qualité de la réception, le téléphone est un outil de plus en plus important pour Richard Seketa, qui gère une affaire de fourniture de matériaux de construction et de matériel agricole à Nakaseke, une petite ville du centre de l’Ouganda. Il l’utilise pour commander son matériel chez ses fournisseurs à Kampala : ciment, plaques de tôle pour recouvrir les toitures et engrais chimiques. Les fournisseurs chargent les commandes dans un camion pour les livrer à la boutique de Richard Seketa, lui épargnant le temps et la dépense d’un trajet de 120 km aller- retour à Kampala. Il lui arrive aussi de louer son téléphone à des amis ou des voisins, ce qui lui procure un petit supplément de ressources. Richard Seketa utilise son portable pour Richard Seketa fait partie de ces personnes, de plus en plus nombreuses dans les zones appeler ses fournisseurs de matériaux de rurales d’Afrique, qui utilisent un téléphone portable pour faire fonctionner leurs construction et de produits phytopharmaceutiques entreprises et rester en contact avec leurs familles. En Côte d’Ivoire, les planteurs de café (Photo : Paul Mundy) et de cacao se cotisent pour acheter un téléphone portable collectif qui leur permet d’être au courant du cours des marchés de Londres. En Ouganda, les motos sont considérées comme un moyen de transport vital. Les ateliers de réparation doivent pouvoir se procurer très rapidement les pièces détachées. Ils les commandent à leurs grossistes grâce aux téléphones portables, permettant ainsi aux motos de rouler. Les agents des ONG utilisent leurs portables pour échanger leurs données et coordonner leurs activités. Au Rwanda, les téléphones portables représentent 58 % du nombre total de téléphones (bien qu’on ne compte que 0,23 téléphone portable pour 100 habitants). Pas branchés Dans les pays développés, le téléphone est considéré comme un acquis. Il n’en va pas de même dans les pays en développement : les services téléphoniques dans de nombreux pays d’Afrique sont épouvantables. Et de surcroît, les coûts, surtout pour les communications 113 Paul Mundy lointaines, sont astronomiques. En dehors des grandes villes, les téléphones sont rares et très dispersés. En 1998, on comptait environ un téléphone pour 99 personnes au Kenya ; au Tchad, un pour 833 personnes. Il est intéressant de comparer ces chiffres avec ceux d’Afrique du Sud (un téléphone pour 5,37 personnes) ou de Finlande (plus d’un téléphone par personne). Un service téléphonique inexistant est plus qu’un petit inconvénient : sans téléphone pour joindre un client, conclure une transaction ou remporter un marché, les affaires stagnent, l’économie bégaie. Privés de téléphones, les gens ont malgré tout trouvé des moyens astucieux pour communiquer. Une méthode largement répandue consiste à payer un chauffeur de taxi collectif ou de camion pour qu’il transmette un message ou un petit colis. Un autre moyen courant est d’utiliser la radio. Contre une petite somme, les stations de radio annoncent un décès ou une maladie ou transmettent même des messages privés. Mais les choses changent, et très vite. Les téléphones portables proposent désormais une alternative. Les opérateurs de téléphonie portable n’ont pas besoin d’ériger des milliers de poteaux ou d’enfouir des kilomètres de câbles pour couvrir des zones éloignées où vivent des populations dispersées. Ils installent un pylône de transmission et immédiatement toutes les personnes se trouvant dans un certain rayon peuvent téléphoner. Cela permet aux opérateurs de téléphonie mobile d’établir des services beaucoup plus rapidement qu’une compagnie de téléphones fixes et de s’implanter dans des zones où les clients potentiels sont moins nombreux. Des zones reculées, qui ne seraient probablement jamais couvertes par un système de téléphones fixes, peuvent être couvertes par un opérateur de téléphonie mobile avec des critères de rentabilité beaucoup moins exigeants, compte tenu du faible investissement requis. Kenya 0, Ouganda 1 La volonté politique des gouvernements constitue un élément clé, s’agissant du développement de la téléphonie mobile. Comparons le Kenya et l’Ouganda en la matière. Dans tous les bureaux de Nairobi, on ne connaît que trop bien le signal sonore indiquant que la ligne est occupée et des secrétaires exaspérées recomposent indéfiniment le même numéro en espérant finalement obtenir une ligne. Et encore, il s’agit des privilégiés qui disposent d’un téléphone. Au Kenya, obtenir un téléphone peut signifier des années d’attente … à moins que vous ne soyez prêt à graisser la patte à des personnes bien placées. Le gouvernement kenyan a longtemps hésité avant d’autoriser la déréglementation du monopole téléphonique dans le pays. L’organisme public de télécommunications entretient un coûteux service de téléphonie mobile qui ne compte que 10 000 abonnés et couvre un rayon d’environ 30 km autour de la capitale. De nombreux usagers n’ont pas d’autre choix que d’utiliser les médiocres services de téléphonie fixe de Telecom Kenya. Les Kenyans En Ouganda, les routes principales sont bordées de panneaux publicitaires vantant les mérites des racontent avec jubilation comment un des ministres de leur propre téléphones portables gouvernement a été contraint d’emprunter le téléphone portable de son (Photo : Paul Mundy) 114 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications homologue ougandais pour joindre le directeur de la compagnie nationale de téléphone. « Un bon service de téléphone serait comme une résurrection », dit un usager frustré. Si vous allez en Ouganda par avion, vous verrez à l’aéroport d’Entebbe les voyageurs sortir leur téléphone portable dès qu’ils ont mis le pied sur le tarmac. Tout au long de la route vers la ville, vous verrez des gens avec un téléphone portable à l’oreille. Des kiosques et des boutiques vendent des cartes ou louent des portables un peu partout. De grands panneaux publicitaires sont investis par les slogans des deux grands opérateurs de téléphonie mobile : Celtel (« Maintenant vous pouvez parler ») et MTN (« La meilleure connexion »). « Quel marché juteux ! » MTN est une société basée en Afrique du Sud qui offre une gamme de services de télécommunications et de téléphonie fixe et mobile. En dehors de l’Afrique du Sud, elle est implantée au Cameroun, au Rwanda, au Swaziland, en Ouganda et bientôt au Nigeria. « En 1997, nous cherchions des opportunités d’investissement et les marchés européens et asiatiques étaient complètement surchargés » dit Erik van Veen, directeur commercial de la compagnie pour l’Ouganda. « Alors nous nous sommes tournés vers l’Afrique et nous nous sommes dits : quel marché juteux ! ! » « Les opérateurs en place ne faisaient pas un bon travail », dit-il. « Ils appliquaient des tarifs que les gens n’auraient pas acceptés de payer en Afrique du Sud ou en Europe. Nous, nous partons du principe qu’un client est un client, peu importe où il se situe », ajoute-t-il. « Ils veulent le même service, au même prix ». MTN a démarré son activité dans le secteur de la téléphonie en Ouganda au début 1999. « Au début, nos investisseurs se moquaient de nous. Qui peut se permettre d’utiliser des téléphones portables ? », demandaient-ils, se souvient Erik van Veen. « Pourtant la demande a été phénoménale. Nous avons vendu 10 000 connexions à Kampala dès le premier mois ». En janvier 2000, MTN comptait 70 000 abonnés. C’est le premier opérateur de téléphonie en Ouganda. Au-delà de Kampala, MTN propose ses services dans des douzaines de villes à l’intérieur du pays. La demande est toujours très forte. La compagnie est entrée dans une phase de « croissance contrôlée » et vend seulement 2 000 connexions par mois. C’est pour éviter les inquiétudes du gouvernement sur la domination du marché par la compagnie et pour rassurer les Européens qui continuent à considérer l’Ouganda comme un pays à risque en matière d’investissement. Une bière ou un coup de fil ? Malgré son développement économique rapide, l’Ouganda reste un pays pauvre. Comment les Ougandais peuvent-ils s’offrir le « luxe » d’un téléphone portable ? 115 Le dernière idée de MTN pour fournir des services de télécommunications : un conteneur équipé de téléphones publics. On peut se procurer des cartes prépayées au comptoir et avoir accès à des ordinateurs et à l’Internet (Photo : Paul Mundy) Erik van Veen explique que l’Ouganda est un pays où l’on paye comptant. Contrairement aux pays développés où les revenus des gens sont prélevés à la source, dès le début du mois, pour payer un loyer ou des cotisations de retraite, ici tout se traite en liquide. « On trouve toujours quelques billets pour les choses importantes », dit-il. De surcroît, les Ougandais sont des clients de rêve pour une entreprise de téléphone. Ils adorent se parler. À partir du moment où ils possèdent un téléphone portable, ils l’utilisent dix fois plus que dans les pays développés. Les brasseries du Nil, un des principaux brasseurs de bière du pays, constatent une corrélation entre la chute des ventes de bière et l’augmentation des dépenses de téléphone. Le système de MTN est basé sur des cartes jetables prépayées. Une fois que vous avez acheté un téléphone et une carte SIM (qui vous attribue un numéro d’appel), vous achetez une carte pour payer vos communications. Vous grattez une zone opaque de la carte pour découvrir un numéro de code que vous entrez dans votre téléphone ; cette opération lui attribue un certain nombre d’unités. Vous pouvez utiliser votre téléphone jusqu’à épuisement de ces unités et là, il vous faut acheter une autre carte jetable. Ce système convient bien aux utilisateurs qui ne veulent payer qu’en fonction de leur consommation et non sur la base d’une facture mensuelle qui est bien souvent inexacte. Il convient aussi à l’opérateur de téléphonie car il évite les coûts d’inscription et de facturation et élimine le problème des mauvais payeurs. Le téléphone, outil de commerce Les télécommunications ne répondent pas simplement à un besoin social et ne sont pas seulement utiles dans les zones urbaines. Elles sont particulièrement importantes pour les opérateurs économiques dans les petits centres urbains des zones agricoles. Monica Monica Namaganda passe ses commandes à Kampala Namaganda est responsable d’une boutique d’articles vétérinaires en depuis le magasin Butembe Agrovel de Jinja gros, à Jinja, une petite ville proche du lac Victoria, célèbre pour être (Photo : Paul Mundy) 116 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications la source du Nil. Elle utilise la nouvelle ligne téléphonique fixe de sa boutique pour passer ses commandes et recevoir les appels des détaillants de la région. Dans la même rue, Aggrey Wettaka, un vétérinaire du magasin de luxe « Superchic » a donné le numéro de son portable à ses clients : des éleveurs de volaille installés dans les faubourgs de la ville. Ils l’appellent pour des conseils ou pour lui demander de venir contrôler la santé de leurs élevages. Erik van Veen raconte une histoire à propos de Busia et Menaba, deux villes de la frontière entre l’Ouganda et le Kenya : MTN a installé un relais pour couvrir les besoins de la ville de Busia. Mais une trouée dans les collines voisines permet aux habitants de certains quartiers de la ville de Menaba d’accéder à un faible signal de téléphone. Il raconte que toutes les personnes de Menaba qui possédaient un portable se retrouvaient au sommet de la colline où le signal était plus puissant et proposaient des prestations téléphoniques payantes aux gens. Quand MTN a installé une station à Menaba, elle a vendu 300 abonnements dès le premier jour. Beaucoup de personnes, du côté kenyan de la frontière, ont acheté un téléphone portable pour profiter du signal des relais installés en Ouganda. Une large clientèle « Les abonnés de MTN ont des origines très diversifiées », dit Erik van Veen. « Cela va des ministres aux commerçants, en passant par les personnes qui travaillent dans le secteur officiel ou informel, les grands-pères et les étudiants ». La plupart des appels sont de nature commerciale, notamment dans le secteur informel très important. Environ 70 % des possesseurs de téléphone sont des hommes, même si on observe depuis peu une nouvelle mode du téléphone portable chez les jeunes femmes, en particulier les étudiantes. Dans les pays comme l’Afrique du Sud ou le Swaziland, les personnes qui n’ont pas les moyens de s’offrir un téléphone individuel se regroupent pour acheter un portable. « Mais cela n’existe pas en Ouganda », dit Erik van Veen. « C’est peut-être une séquelle de la guerre récente : les gens ne se font pas confiance ». Certaines personnes tirent leurs revenus de la location de leur téléphone aux autres en monnayant les appels. Cependant, cela devient de moins en moins courant en Ouganda car il est facile d’acheter un portable d’occasion. Les téléphones restent trop coûteux pour les petits agriculteurs. Toutefois, il leur arrive d’en louer un pour une communication particulièrement importante. En règle générale, on peut dire que le téléphone stimule l’activité économique en milieu rural. Il est plus facile de trouver un débouché pour une production ; les réseaux de commercialisation deviennent plus transparents et plus rapides ; il est plus facile d’avoir accès aux intrants au moment voulu. Au bout du compte, tout cela pourrait avoir des retombées positives même pour les populations les plus défavorisées. 117 ENCADRÉ 11 Télécentres au Sénégal L’enseigne multicolore au-dessus de la porte indique : « Télécentre Mame Diana Boussa » Soulevez le tissu accroché à la porte d’entrée et glissez-vous dans la pièce obscure. Le fils de Mame Diana vous indique la cabine téléphonique installée dans le coin. Vous passez votre coup de fil et vous donnez 300 F CFA (0,46 e) au garçon pour régler votre appel. En Europe, les cabines téléphoniques sont des équipements familiers tout au long des rues et dans les centres commerciaux. Ici, au Sénégal, il n’y a pas beaucoup de cabines mais il y a beaucoup de gens qui, comme Mame Diana, offrent ce service. Le village de Niaga n’est pas très éloigné de Dakar : environ une heure de trajet qui revient à 300 F CFA dans un de ces taxis collectifs qui attendent l’arrivée des passagers dans le centre du village. Avant Des milliers de télécentres comme celui du village de Niaga (Sénégal) permettent aux l’arrivée des téléphones, les populations rurales de rester en contact avec le monde extérieur gens qui voulaient envoyer un (Photo : Paul Mundy) message à Dakar auraient confié une lettre (et un pourboire) au chauffeur d’un de ces taxis ou se seraient déplacés personnellement : 800 F CFA (1,22 e) aller- retour. Maintenant, tout ce qu’ils ont à faire, c’est entrer dans la boutique de Mame Diana. Des milliers de télécentres ont poussé comme des champignons dans tout le Sénégal. La plupart d’entre eux, à l’instar de celui de Mame Diana, sont équipés d’un simple téléphone installé au domicile d’un particulier. D’autres proposent aussi un fax, une photocopieuse et une machine à écrire. Les plus sophistiqués offrent le traitement de texte, le scanner, le courrier électronique et l’accès à l’Internet. 118 Les révolutions de l’information Informatique et télécommunications De nombreux télécentres constituent une activité complémentaire pour des boutiques de fournitures agricoles ou des papeteries, de la même façon que les stations-services ou les cafés, en Europe, proposent des cabines téléphoniques à leurs clients. De plus en plus de télécentres proposent des services de messagerie électronique et des connexions à l’Internet. C’est particulièrement le cas pour le nord du Sénégal, une zone pauvre avec une longue tradition d’émigration. Les villageois utilisent l’e-mail pour échanger des informations avec leurs parents installés en France ou aux États-Unis. C’est beaucoup moins cher que le téléphone ou le fax. Le développement des télécentres privés au Sénégal est lié à la décision prise par la SONATEL, compagnie nationale de télécommunications, de promouvoir la téléphonie rurale. Chaque aspirant propriétaire d’un télécentre signe un contrat avec la SONATEL et verse un dépôt de garantie. La SONATEL installe alors le téléphone et un compteur, et adresse à l’opérateur une facture mensuelle correspondant au nombre de communications effectuées. Les télécentres privés sont intéressants pour la SONATEL à plusieurs titres : cela élimine le vandalisme et les problèmes de maintenance des cabines publiques ; il n’est pas nécessaire de mobiliser un employé de la SONATEL pour prélever les recettes dans les cabines ou pour vendre des télécartes ; leur installation est beaucoup moins coûteuse qu’une cabine ; les usagers les apprécient : on y est installé plus confortablement que debout dans des cabines aux parois de verre, étouffantes et surchauffées. Les 4 premiers télécentres ont été installés en 1992, à titre expérimental. Depuis, les chiffres n’ont cessé d’augmenter. Aujourd’hui, on compte plus de 4 500 télécentres, les deux tiers à Dakar, les autres répartis dans tout le pays. Les télécentres sont créateurs d’emplois : il faut au moins deux personnes pour gérer un télécentre depuis tôt le matin jusque tard le soir. Et ils sont rentables : en 1994, ils représentaient 5,5 % du chiffre d’affaires de la SONATEL, alors qu’ils ne constituent que 2,5 % des lignes téléphoniques installées. Pour plus d’informations Observatoire Économique des Télécommunications d’Afrique, www.telecom-plus.sn/observatoire/Obtcp.htm Faire la différence Il y a de toute évidence un enjeu énorme pour le développement de ces services, en Ouganda comme ailleurs. Gulu, la plus grande ville du nord du pays « dispose d’environ 20 lignes de téléphone fixe, » dit Erik van Veen. Kisoro, à l’extrémité sud-est de l’Ouganda et à la frontière de l’instable Rwanda (mais très consommateur de téléphone), dispose d’une seule ligne fixe, « qui marche de temps à autre ». 119 Des moyens de communication corrects peuvent induire des changements importants dans les conditions de vie des producteurs ruraux en Afrique. Et il semble bien que le téléphone portable soit en train d’en faire la démonstration. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Erik van Veen, Sales and Marketing Manager, MTN Uganda, UDB Towers, Plot 22, Hannington Road, Kampala (Ouganda). Tél. (256) 78 212 333; e-mail Vanveen@mtn.co.ug The Economist. 9 October 1999. The world in your pocket: A survey of telecommunications. Special supplement 120 Les révolutions de l’information on nationale des agriculteurs de l’Ouganda : donner une voix aux paysans L’associati Organisation paysannes : FONGS – organiser les producteurs ruraux du Sénégal Renforcer les capacités de gestion des producteurs ruraux : p A o p u p r re u nd n r e e e g t e é s ch ti a o n n ge t r ra su n r s l’ p ag a r r ic e u n ltu te re d M d e ura l’ b a o le r d g e : e rn l’a n i s t se so d r c e l ia s es tio p n a m P y a E s r L a c U n h M s és : le cas de la KACE Les groupements paysans et les marchés Démocratisation, privatisations, restructurations, déréglementation et décentralisation. Au cours des dix dernières années, toutes ces vagues ont successivement déferlé sur le monde en développement. Elles ont apporté de nouvelles libertés et de nouvelles responsabilités. Elles ont ouvert des espaces politiques qui ont permis à la population de s’organiser librement, quelquefois pour la première fois, et de faire pression sur les gouvernements pour accélérer les changements. Elles ont libéré les producteurs ruraux de la tyrannie des tout puissants monopoles d’État qui disaient aux agriculteurs ce qu’ils devaient planter, leur fournissaient les intrants, contrôlaient toutes les étapes de la culture et achetaient toute la récolte à des prix artificiellement bas, mais « garantis ». Mais, avec la liberté sont arrivées les responsabilités. Les agriculteurs doivent désormais prendre des décisions auxquelles ils ne sont pas habitués, assurer la gestion commerciale de leurs exploitations, trouver des marchés pour leurs productions, courir davantage de risques. Un nouveau type d’organisations est en train d’émerger pour les aider à faire face à ces nouveaux défis : des organisations de producteurs constituées en groupes de pression et qui prennent en charge la formation des agriculteurs, des ONG, des bourses de matières premières agricoles, des coopératives… Toutes ces nouvelles organisations appuient les producteurs ruraux plus efficacement que les services gouvernementaux et sont structurées de façon novatrice et démocratique. Ici, les décisions ne se prennent plus au sommet mais sont négociées avec la base ; des fonctions jusque-là assurées par des services gouvernementaux sont reprises en compte par des organismes privés ou associatifs ; un nouveau type de rapports s’établit avec les institutions existantes. Deux exemples : des ONG se constituent en réseaux avec des universités et des services gouvernementaux ; des organisations paysannes décident de piloter des programmes de recherche pour ne plus être confinées au rôle de « bénéficiaires passifs » des nouvelles techniques mises au point par les centres de recherche. 122 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés L’association naDtioonnanleedreusnagerivcoulitxeuarsudxepl’aOyugsaanndsa Observez l’organigramme d’un ministère de l’agriculture. Vous y trouverez le ministre au sommet de la pyramide puis les directeurs, les départements, les services, les bureaux. Mais où sont les paysans ? Lorsqu’ils sont (rarement) mentionnés, ils apparaissent dans une petite case, en bas de l’organigramme avec toute une série de flèches qui pointent vers eux. Il n’y a jamais de flèches qui vont pointer vers le haut. Résultat : les responsables gouvernementaux, les chercheurs, les vulgarisateurs disent aux paysans ce qu’ils doivent faire et ce n’est jamais l’inverse. Il n’est pas possible pour les agriculteurs, au moins par les voies officielles, de dire au ministre ce qu’ils veulent. Pointer les flèches vers le haut L’Association nationale des agriculteurs d’Ouganda (UNFA – Uganda National Farmers Association) s’emploie à changer tout cela. Cette association compte 90 000 adhérents répartis dans tout le pays. Elle assure leur représentation, prend en charge la formation et la vulgarisation et informe le monde rural à travers son magazine, La Voix du Paysan (The Farmer’s Voice). L’association est elle-même structurée de façon à permettre que la voix des adhérents de la base soit entendue. Elle a été fondée en 1992 comme une structure centrale avec des démembrements au niveau des districts. Ses responsables se sont rendu compte que, de la sorte, ils ne parviendraient pas à établir un contact avec les paysans au service desquels ils étaient supposés travailler. En conséquence, en 1997, avec l’aide de la coopération danoise (DANIDA), l’UNFA s’est transformée en une fédération de 60 organisations juridiquement indépendantes, constituées au niveau des districts. Une famille de paysans paie une cotisation de l’ordre de 1 500 shillings ougandais (environ 1 e) pour appartenir à une de ces organisations. Trois instances régissent désormais l’UNFA. Le conseil des paysans, composé de trois délégués de chaque organisation membre, est l’organe de décision suprême. Pour assurer une représentation équilibrée, au moins un délégué de chaque organisation doit être une femme. Les membres du conseil n’hésitent pas à exprimer leurs points de vue : il leur arrive souvent de rejeter ou d’amender les propositions avancées par le comité exécutif de l’UNFA ou par le secrétariat. Un comité exécutif national de 11 membres est élu par le conseil des agriculteurs et dirigé par un président. C’est le conseil d’administration de l’UNFA, en quelque sorte. Un secrétariat exécutif central, à Kampala, aide le comité à mettre en œuvre le programme. Il comporte 34 agents dont 13 techniciens et gestionnaires. Ils ont en charge l’administration, l’information, le service d’appui-conseil, la commercialisation, le genre, le crédit et la comptabilité. 123 Paul Mundy La Voix du Paysan « Le magazine trimestriel de l’UNFA, La Voix du Paysan, est un important moyen de communication avec les adhérents, les décideurs institutionnels et les autres organisations », dit Jane Batte, rédactrice adjointe, un des deux agents chargés du magazine. Chaque numéro comporte 32 pages et trois parties principales. La première, « Nouvelles du secrétariat Les bureaux de l’UNFA à Kampala (Ouganda) central », décrit les activités du siège de l’organisation : (Photo : Paul Mundy) un compte rendu des récents conseils des agriculteurs, par exemple, ou un rapport sur un stage de formation des vulgarisateurs organisé au Danemark par DANIDA. « Nouvelles de nos adhérents » est la deuxième partie : elle se compose d’articles provenant des organisations membres de l’UNFA. L’article principal de l’édition de décembre 1999, par exemple, relate l’histoire d’un paysan qui a utilisé une simple pompe à pédale pour irriguer son potager de 1,2 ha. Dans le même numéro, on pouvait trouver des articles sur une session de formation sur la culture attelée, l’histoire d’un ex-prêtre de 87 ans qui gère une laiterie avec succès, des paysans qui exploitent le café ou la vanille, des projets initiés par des organisations membres à Iganga et Bushenyi, et bien d’autres encore. La troisième partie, qui représente près de la moitié du magazine, est consacrée à des informations techniques. Ainsi, le numéro de décembre 1999 contenait des recommandations sur l’élevage porcin (en réponse à une lettre de lecteur), des informations sur l’analyse économique d’un élevage de volaille, des recettes pour le séchage des fruits et des légumes en vue de leur conservation, des conseils sur la culture du manioc et de l’arachide, une rubrique sur l’élevage des lapins, etc. Couverture du numéro de décembre 1999 de La Voix du Paysan 124 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés Les articles sont rédigés par les équipes de l’UNFA et un journaliste professionnel pigiste. Ils veillent à ce que la couverture géographique du pays soit assurée : chaque numéro met en valeur un district différent. L’équipe s’y rend pour recueillir des interviews et des témoignages et pour prendre des photos. Le magazine encourage les lecteurs à s’exprimer. « Les agriculteurs envoient des articles qu’ils ont écrits eux-mêmes. Lorsqu’ils contribuent à La Voix du Paysan, ils contribuent aussi à l’UNFA globalement », dit Jane, bien qu’elle ajoute que ces articles nécessitent souvent un gros travail de réécriture. Un choix de lettres des lecteurs est publié en page 3 et certains numéros comportent également un questionnaire que les lecteurs doivent remplir et renvoyer à la rédaction. « Le comité éditorial est très attentif à ce feed-back », dit Jane Batte. « Les lettres contiennent souvent des demandes de reportage sur des thèmes spécifiques et l’équipe de rédaction fait tout ce qu’elle peut pour satisfaire ces demandes ». Finie, la gratuité Lorsque La Voix du Paysan a été lancée, il y a neuf ans, elle était distribuée gratuitement aux membres de l’association. Le magazine était tiré à 7 000 exemplaires et distribué à travers des comités dans chaque paroisse du pays. Ceci prit fin en même temps que l’assistance financière de DANIDA en 1998. Depuis, l’UNFA tente de donner une autonomie financière au magazine. Une source de revenus est constituée par les ventes. Le magazine est désormais vendu 700 shillings (0,46 e). Cela ne couvre que partiellement les frais de production. L’obligation d’acheter le magazine a un inconvénient important : la diminution du nombre de lecteurs, qui a entraîné une chute du tirage de 7 000 à 3 000 exemplaires. Mais cela a aussi des avantages et notamment celui de contraindre l’équipe de rédaction à produire un magazine plus attractif et plus en rapport avec la demande des lecteurs. « Quand nous trouvons un paysan qui est prêt à consacrer 700 shillings à l’achat du magazine, cela nous encourage beaucoup car c’est la preuve de son utilité », dit Jane Batte. Une autre source de revenus La publicité est une autre source de revenus. Un industriel spécialisé dans la fabrication de tuyaux en plastique est un annonceur habituel du journal ; parmi les autres annonceurs, on trouve des fournisseurs d’équipements comme les pompes, les moulins, les glacières, une usine d’égrenage de coton ou une société à la recherche de producteurs de piments pour l’exportation. La quantité d’annonces publicitaires est très variable. Certains numéros peuvent en contenir plusieurs pages et procurer des ressources équivalentes à des milliers d’euros, d’autres n’en contiennent presque pas. Le coût des annonces publicitaires est également très variable. Jane Batte explique que les rédacteurs pourraient trouver beaucoup d’annonceurs s’ils se déplaçaient personnellement pour aller prospecter les clients potentiels mais ça prend trop de temps. Ils ont essayé de passer par une agence spécialisée, qui a recommandé de relever les prix, mais qui n’a trouvé aucun client. 125 Résoudre un casse-tête Comme pour les autres publications destinées à des publics ruraux, la distribution est un véritable casse-tête. Vous ne pouvez pas (encore aujourd’hui) acheter un exemplaire de La Voix du Paysan chez un vendeur de journaux : « courir après les vendeurs pour récupérer l’argent de la vente est très difficile », dit Jane Batte. Le magazine est un excellent outil de promotion ; l’UNFA en distribue un certain nombre d’exemplaires gratuitement ; par ailleurs, quelques organisations ont souscrit un abonnement. Mais la plus grande partie du tirage est vendue à travers les organisations membres. Les coordonnateurs de districts viennent régulièrement à Kampala pour des réunions ou des sessions de formation. Ils prennent à cette occasion un paquet de journaux et les ramènent chez eux. Ils encouragent les organisations locales à vendre le magazine en les autorisant à prendre une commission de 200 shillings (0,13 e). Ils doivent remettre le reste du produit de la vente à l’UNFA. Qui achète La Voix du Paysan ? « Beaucoup de femmes, mais aussi des hommes, sont encore analphabètes », dit Jane. « Ce sont en général les hommes qui achètent le magazine ». Les paysans qui assurent des fonctions de formateurs sur le terrain reçoivent un exemplaire du magazine ; cela leur permet de trouver des informations qu’ils pourront utiliser dans leur travail de formateur. Des bulletins locaux De nombreuses organisations membres de l’UNFA éditent des bulletins en langues locales pour leurs adhérents. En général, il s’agit d’un bulletin ronéotypé et agrafé de trois ou quatre pages. On y retrouve quelquefois des articles provenant de La Voix du Paysan et traduits dans les langues locales. L’information peut ainsi atteindre un public plus vaste que les seuls lecteurs de La Voix du Paysan. En avril 1999, le département de l’information de l’UNFA a organisé une session de formation sur la gestion de l’information et de la diffusion pour 74 personnes provenant des organisations membres. Peu d’entre elles ont par la suite produit leur propre bulletin. Cela montre qu’il y a encore du chemin à parcourir pour que les 90 000 paysans de l’association aient un accès régulier à une source d’information écrite. Des formations à la demande Quel est l’intérêt des paysans à dépenser 1 500 shillings pour adhérer à l’UNFA ? Une des principales motivations est que cela leur ouvre l’accès aux conseils et à la formation. Les paysans peuvent demander aux formateurs de proximité sur le terrain, également appelés « relais de vulgarisation paysan », des conseils pour résoudre tel ou tel problème. Si le « formateur-relais » domine le sujet, il peut le résoudre directement, proposer une mini-session de formation ou organiser une démonstration ou une expérimentation, à laquelle les paysans non membres seront invités. Si le formateur-relais n’a pas suffisamment d’éléments pour répondre à la demande, il s’adresse au coordonnateur de district pour qu’il assure lui-même la formation ou le conseil. 126 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés Si la réponse n’existe toujours pas à ce niveau, le coordonnateur de district saisit le service « Suivi Conseil » de Kampala qui mettra à disposition un spécialiste ou un chercheur pour effectuer la prestation de formation. Tous les ans, en juillet, l’UNFA organise une foire agricole à Jinja, dans le centre du pays. La foire de 1999 a regroupé plus de 30 exposants représentant des sociétés commerciales, 23 organisations paysannes et 10 institutions gouvernementales. Elle a attiré plus de 80 000 visiteurs. La foire a une excellente image : en 1998, le président Museveni l’a honorée de sa présence et il a remis un taureau au lauréat du concours d’élevage bovin. Des groupes d’écoute L’UNFA produisait ses propres programmes radio mais elle les a interrompus car c’était trop coûteux et de nombreux paysans se plaignaient de la tranche horaire inadaptée. Une nouvelle approche est désormais privilégiée. Il s’agit d’encourager les paysans à se constituer en groupes d’écoute pour écouter collectivement les programmes de radio relatifs à l’agriculture et au développement rural. Après la diffusion du programme, les auditeurs discutent de l’émission et envoient leurs observations écrites au siège de l’UNFA. La même approche peut être utilisée avec des audiocassettes produites par l’UNFA sur des sujets spécifiques comme la production du café ou de la banane. Les groupes peuvent emprunter les cassettes au bureau de l’association au niveau du district, les écouter collectivement et faire parvenir leurs réactions à l’UNFA. Lobbying Le lobbying est une autre stratégie mise en œuvre par l’UNFA pour servir les intérêts de ses adhérents. C’était même, à l’origine, une des raisons qui a motivé la création de l’association. C’est le comité exécutif qui assure la responsabilité de cette activité. Les efforts entrepris dans ce domaine ont porté leurs fruits. En voici un exemple. La décision du gouvernement d’interdire l’importation de semence de taureau en raison de la maladie de la « vache folle » en Europe a fait l’objet d’interventions de l’UNFA. Depuis le début de 1999, le gouvernement a partiellement suspendu cette mesure, permettant ainsi aux éleveurs ougandais de continuer leurs efforts d’amélioration de leur filière. Les agriculteurs ont cependant encore beaucoup à apprendre en matière de lobbying ; ils ne sont pas encore aussi efficaces que l’association des transformateurs ou celle des exportateurs agricoles, qui représentent les grands propriétaires produisant pour l’exportation. Toutefois, l’UNFA est potentiellement très puissante car les petits paysans qu’elle représente sont beaucoup plus nombreux et constituent un élément vital de l’économie du pays. Financement Le financement de l’UNFA constitue sans doute son talon d’Achille : une grande partie de ses ressources proviennent encore du financement de DANIDA et son activité fait l’objet d’une assistance de conseillers danois. Il est indispensable pour l’UNFA, si elle veut rester une organisation forte et représentative des agriculteurs d’Ouganda, qu’elle trouve les moyens de se sevrer de cette dépendance extérieure. 127 INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Uganda National Farmers Association (UNFA), Farmers Centre, Plot 27 Nakasero Road, PO Box 6213, Kampala (Ouganda). Tél. (256) 41 230705/ 41 255250/ 41 255242 ; fax (256) 41 230748 ; e-mail unfa@starcom.co.ug 128 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés FONGS – organiser les producteursOrrguarnaisuaxtiodnus pSaéysnaéngneasl Au Sénégal, l’équivalent de l’UNFA ougandaise s’appelle la FONGS, la Fédération nationale des organisations non gouvernementales du Sénégal. Comme l’UNFA (voir p. 123), c’est une fédération d’organisations paysannes : 29 à travers tout le Sénégal regroupant 150 000 adhérents dans environ 3 000 groupements villageois. Si l’on comptabilise les familles des adhérents, la FONGS peut dire qu’elle touche environ 900 000 personnes, soit 10 % de la population sénégalaise. Près des deux tiers des adhérents sont des femmes. Créée en 1976 et basée à Thiès, une ville vouée au commerce et un important nœud de communication à l’est de Dakar, la FONGS a une structure similaire à celle de l’UNFA. Une assemblée générale est convoquée tous les trois ans, le conseil d’administration tous les deux mois et la commission exécutive chaque mois. L’équipe dirigeante de l’organisation est composée d’agents à temps partiel, élus par les adhérents. Les responsables ne reçoivent pas de salaire mais leurs frais sont pris en charge et ils perçoivent une indemnité pour chaque journée qu’ils consacrent à l’organisation. Une petite équipe de sept salariés est chargée de l’administration, des finances, des questions de genre et de la formation. Chaque fois que des compétences spécifiques sont requises, la FONGS fait appel à des consultants extérieurs. Les responsables de la FONGS sont eux-mêmes des exploitants agricoles : par exemple, Demba Keita, le responsable de l’équipe de formation en communication, est un paysan originaire du sud du Sénégal où il pratique l’arboriculture fruitière (mangues, oranges) et la culture de l’arachide, pour l’exportation et les patates douces ou le manioc pour la consommation familiale. Un changement salutaire Lancé en 1996, Action Paysanne est le journal de la FONGS. Trois mille exemplaires de cette publication trimestrielle de 8 pages, en français, sont distribués dans tout le pays. Action Paysanne poursuit trois objectifs : informer les lecteurs sur la politique et les grands thèmes du développement rural, favoriser les échanges entre les différents groupes d’adhérents de l’organisation et diffuser des techniques novatrices. « Informer les adhérents sur les sujets d’ordre politique est important », dit Demba Keita, « pour qu’ils disposent des éléments nécessaires pour se forger leurs propres opinions. C’est un changement salutaire par rapport aux pratiques unilatérales et descendantes que l’on connaît ». Action Paysanne propose des analyses et des articles sur les politiques et les programmes de développement, les politiques publiques et les sources de financement pour les producteurs ruraux. Action Paysanne est un outil essentiel pour les échanges entre les organisations membres de la FONGS. « Le journal doit véhiculer des informations sur nos membres, sinon ils ne s’y intéresseront pas », ajoute Demba Keita. 129 Paul Mundy Chacune des dix régions du Sénégal dispose d’un responsable de communication. Ils rédigent des articles sur les activités dans leurs régions et les envoient à la FONGS. Les articles sont ensuite mis en forme définitive par Demba Keita et un journaliste professionnel. La mise en page et l’impression sont confiées à des prestataires extérieurs. Les représentants régionaux de la FONGS sont membres d’un comité de gestion du journal, pour garantir son ancrage local. Les représentants régionaux sont également responsables de la distribution. Le prix du journal est fixé à 200 F CFA (0,30 e) ; les distributeurs ajoutent de 50 à 100 F CFA à ce prix, les bénéfices réalisés étant réinvestis dans des activités locales. Ils sont aussi encouragés à traduire les articles dans les langues parlées dans les régions (sept langues principales sont parlées au Sénégal), mais ils ne le font pas souvent, selon Demba Keita, car cela représente un travail trop lourd. La troisième grande fonction d’Action Paysanne est d’informer les lecteurs sur les innovations technologiques. Comme de nombreux adhérents sont des adhérentes, des thèmes comme la transformation agroalimentaire, les recettes de cuisine et la nutrition sont souvent abordés. Pas seulement des journaux Les activités de communication de la FONGS ne se limitent pas à Action Paysanne. Pour renforcer les compétences des responsables locaux, le journal produit des manuels techniques, d’une dizaine de pages, sur des sujets comme la gestion institutionnelle, la négociation, le développement des organisations ou l’échange d’informations. Il produit également des livrets techniques de 2 à 4 pages sur des sujets comme le traitement du lait, l’utilisation du « neem » comme pesticide et la conservation des fruits et des légumes. La FONGS produit aussi des vidéos. Fin 1999, trois vidéos avaient déjà été réalisées : deux sur la culture du riz et une sur les activités des organisations membres de la FONGS. Elles sont réalisées par des prestataires professionnels extérieurs et diffusées par la télévision nationale. La formation est une composante importante des activités de la FONGS : de 1985 à 1990, elle a formé des centaines de formateurs dans chacune de ses organisations membres sur des sujets comme l’agriculture, l’élevage et la gestion des organisations. Mais une évaluation, entreprise en 1991, a relevé que les formateurs n’étaient pas d’une grande efficacité. En conséquence, la FONGS a modifié son approche pour s’appuyer davantage sur les potentialités de chacune de ses organisations membres. Un programme d’échanges de formation et d’appui (PFEA) a été mis en place pour permettre à chaque organisation de demander aux autres de mener des sessions de formation dans leurs Un bulletin préparé par une organisation champs de compétences respectifs. membre de la FONGS 130 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés Les membres de la FONGS collaborent étroitement avec les vulgarisateurs des services de l’État. Comme dans le cas de l’UNFA en Ouganda, les équipes de la FONGS prennent en charge les moyens et la logistique et les vulgarisateurs apportent leurs compétences techniques spécialisées. Pour améliorer la disponibilité de l’information dans tout le pays, la FONGS est en train de mettre en place 11 centres de documentation, un dans chaque région, plus un centre à vocation nationale. Elle développe également les échanges d’informations par messagerie électronique en s’appuyant sur les nombreux télécentres équipés d’ordinateurs que l’on trouve maintenant un peu partout au Sénégal. Inverser le sens de la recherche La FONGS est partie prenante à un processus particulièrement intéressant et original de restructuration de la recherche agronomique au Sénégal. Habituellement, ce sont les chercheurs ou les décideurs politiques qui choisissent les thèmes et arrêtent les modalités de la recherche. Les chercheurs conduisent leurs expérimentations, développent de nouvelles techniques et les transmettent aux agents de la vulgarisation qui, à leur tour, forment les paysans. Il arrive bien souvent que les chercheurs se concentrent sur des sujets qui présentent un intérêt scientifique pour eux mais qui n’ont aucune utilité pratique pour les producteurs. Le Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR), une organisation faîtière regroupant la FONGS et 8 organisations paysannes, a décidé de prendre cette question en mains pour inverser les choses. Les paysans, à travers le CNCR, décideront par eux-mêmes les thèmes prioritaires de recherche et commissionneront les chercheurs de l’Institut sénégalais de recherche agronomique (ISRA) pour les mettre en œuvre. Ceci confère à la FONGS et aux autres organisations paysannes un rôle de poids : elles s’assurent que leurs intérêts sont pris en compte en maîtrisant, au moins en partie, les programmes de recherche. Ce système est proche de ce qui est développé en Europe ou aux États-Unis, où les organisations de producteurs agricoles sont relativement puissantes. Dans l’État de l’Iowa, par exemple, l’association des producteurs de soja consacre une part des cotisations de ses adhérents au financement de recherches qui les concernent directement. Les chercheurs de l’université leur soumettent des projets de recherche pour financement. Le CNCR est en train de peaufiner cette approche et, si elle réussit, elle constituera un modèle pour la recherche agronomique dans d’autres pays africains. Quelle durabilité à long terme ? Comme l’UNFA en Ouganda, la FONGS est très dépendante d’une assistance technique extérieure. En termes de ressources propres, elle génère environ 20 à 25 millions de francs CFA par an (30 à 40 000 e), à partir des cotisations des adhérents et d’autres revenus. Mais la plus grande partie de ses ressources proviennent d’un consortium d’ONG européennes, coordonnées par SOS Faim. 131 Pour atteindre une indépendance véritable et pérenniser ses activités, la FONGS doit progressivement réduire la part des ressources qui provient de ses partenaires extérieurs, en développant des activités de services rémunérés, comme la formation, et en recrutant davantage de membres. Mais son indépendance financière à long terme ne sera acquise que lorsque ses membres deviendront plus solides. Et cela dépend aussi de la capacité de la FONGS à dynamiser ses activités et à développer ses capacités d’autofinancement. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES FONGS, BP 269, Thiès (Sénégal). Tél. (221) 951 1237 ; fax (221) 951 2059 ; e-mail fongs@telecomplus.sn 132 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés Pour uneRgeensfotricoenr letrsacnaspapcaitréesndteegdesetiol’nardgesenprtodduecstepurasyrsuaranusx Dans les villages du Sud Mali, tous les ans, au mois de novembre, au moment des premières pesées du coton, le calcul de ce qui est dû à chaque producteur est établi, en retenant le montant des intrants que chacun a prélevés. Et c’est à ce moment qu’apparaissent les conflits : les quantités indiquées dans les cahiers des producteurs ne sont pas les mêmes que celles qui sont consignées dans le cahier du secrétaire de l’association villageoise ; des intrants ont été comptabilisés mais n’ont pas été livrés ; certains producteurs n’ont pas noté les intrants qu’ils ont reçus ou les sous-évaluent. Dans de nombreux villages de la zone cotonnière du Sud Mali, les paysans ont constitué des associations villageoises pour gérer collectivement la production de coton, s’approvisionner en intrants, accéder au crédit et commercialiser la récolte. Ces associations ont été créées à l’initiative de la Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT), l’organisme semi-public chargé de la production cotonnière au Mali. Tous les ans, les intrants nécessaires à chaque producteur sont distribués par l’association villageoise. Les seuls outils de gestion dont l’association et les paysans disposent sont le cahier du secrétaire de l’association, qui indique les quantités livrées à chaque producteur, et le cahier du producteur où il reporte ces indications. Les conflits sont presque inévitables. Les autres ressources générées par les associations villageoises (rémunérations pour la collecte du coton, commercialisation et stockage des céréales, gestion du crédit) ne sont pas non plus gérées de façon efficace ni transparente, ce qui encourage les détournements et les malversations. Il arrive enfin bien souvent que les producteurs contractent des crédits auprès des banques, à travers les associations villageoises, pour des montants importants, sans connaître leurs capacités réelles de remboursement et qu’ils se retrouvent dans l’impossibilité de payer leurs dettes. L’insuffisance des outils de gestion des associations villageoises crée un climat de suspicion en leur sein, décourage les initiatives des producteurs et conduit à des baisses de production quelquefois très importantes. À qui la faute ? La responsabilité de cette situation n’est pas à mettre systématiquement sur le compte des dirigeants des associations villageoises mais plutôt sur l’absence d’outils de gestion appropriés et un effort d’alphabétisation insuffisant pour permettre une véritable maîtrise de ces outils. 133 Jacques Sultan ENCADRÉ 12 « Ina cogo nyena » (en français « Tu es venu à temps »)1… C’est le nom que les villageois de la zone de Kignan ont donné à leur centre de gestion rurale. Il faut dire qu’en 1994, lorsque le centre de gestion a été mis en place, la production avait chuté de plus de 50 %. Les producteurs ne percevaient plus leurs revenus du coton depuis 2 ans en raison du surendettement de l’association villageoise de Kignan et de son incapacité à faire face à ses dettes. Il en allait de même dans la plupart des autres associations villageoises de la zone. Avec l’arrivée du centre de gestion et la reprise en main des comptes de 60 associations villageoises sur la centaine que compte le secteur, la production a progressivement repris, les dettes ont été épongées et, en 1999, la production de coton atteignait le chiffre record de 973 tonnes. Le centre appuie maintenant la gestion de 60 associations villageoises sur la centaine que compte le secteur ; il a bâti ses propres locaux et les a équipés avec un investissement de 5 millions de F CFA. La confiance est rétablie ; désormais les producteurs maîtrisent la gestion de leurs activités et sont capables d’envisager des investissements éducatifs, sociaux et sanitaires. 1 Témoignage extrait du journal des centres de gestion rurale N°1, octobre 1999. L’arrivée des centres de gestion rurale a changé beaucoup de choses dans le fonctionnement des associations villageoises et dans les modes de gestion communautaire. Des centres de gestion au service des associations villageoises… Les centres de gestion rurale ont été mis en place en 1992, à l’initiative d’une organisation populaire d’épargne et de crédit en milieu rural (Kafo Jiginew) et de la Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT), avec le soutien de la coopération française. Il s’agissait de favoriser une plus grande autonomie des organisations paysannes par la maîtrise de leur gestion et d’obtenir une transparence des comptes, base de la confiance entre les membres des associations villageoises. L’approche du projet a consisté à impliquer les associations villageoises dans la conception, la gestion et le suivi des centres, y compris dans leur financement, pour répondre à la demande réelle des producteurs. Cette démarche visait à favoriser une appropriation du système par les paysans et une pérennisation du dispositif. L’autre originalité de l’approche mise en place réside dans le fait qu’il s’agit d’un service payant pour lequel l’association villageoise doit faire une démarche volontaire d’adhésion et satisfaire à des critères d’éligibilité. Des outils simples, transparents et appropriables Les centres proposent aux associations villageoises qui le souhaitent, les services de conseillers en gestion qui les aident à mettre en place un système comptable adapté à leurs besoins et transparent. Les conseillers assurent également le suivi de la comptabilité de l’association et aident à la préparation d’un compte rural qui fait l’objet, chaque année, d’une restitution publique à travers une assemblée générale des producteurs. Les secrétaires et les comptables des associations villageoises reçoivent une formation pour poursuivre l’activité de façon plus autonome. 134 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés Il existe un centre de gestion pour environ 40 associations villageoises, qui sont représentées dans le conseil d’administration des centres. L’adhésion des associations villageoises est volontaire. Elle est soumise à deux conditions : les associations candidates doivent accepter la vérification complète de leurs comptes et doivent payer une cotisation dont le montant est calculé en fonction du volume de coton commercialisé. La CMDT incite à l’adhésion à ces centres en remboursant une partie importante de la contribution par le biais d’une prime donnée aux associations adhérentes, pour chaque tonne de coton produit. Les cotisations sont destinées à rémunérer le conseiller et à financer les frais de fonctionnement du centre : déplacements du conseiller (une moto et du carburant), achat des documents de gestion. Surmonter la méfiance Une campagne d’information et de sensibilisation a été organisée et la mise en place des centres de gestion a été progressive. Il fallait en effet surmonter la méfiance des producteurs, qui craignaient que cet outil ne soit un moyen de contrôler leurs activités. Par ailleurs, certains responsables d’associations villageoises, qui redoutaient de voir leurs comptes vérifiés par des personnes de l’extérieur, avaient tendance à freiner la mise en place des centres de gestion. La transparence des comptes et l’amélioration de la gestion ont eu des effets importants : diminution des conflits et des suspicions, disparition des irrégularités comptables, réduction des mauvaises créances et meilleure gestion des crédits. Les associations peuvent effectuer leurs investissements en toute liberté et maîtriser leurs frais généraux. Le renforcement de leur situation financière leur procure une capacité de négociation accrue. Par ailleurs, la production de coton a augmenté, de même que les ressources des paysans. Vers la création d’une fédération nationale des centres de gestion… Les centres de gestion continent à se multiplier. À la fin de 1999, on comptait 23 centres, couvrant environ 1 000 des 4 500 associations villageoises recensées dans 5 régions CMDT. L’objectif est de couvrir 1 900 associations d’ici la fin 2001 et 2 500 en 2003. Plusieurs mesures sont programmées pour garantir la durabilité des centres de gestion. Des unions régionales de centres sont en voie de constitution ; chacune de ces unions sera assistée par un centre régional d’appui. Une fédération de ces unions régionales aura pour tâches de programmer l’implantation de nouveaux centres, d’assurer les relations avec les partenaires, de mobiliser les compétences externes et de mettre en place un système de suivi-évaluation. Les partenaires de la filière, comme la CMDT, les organisations paysannes, les chambres d’agriculture, les banques et les établissements de crédit, seront associés à toutes les étapes. Des outils d’information et de communication Des outils d’information et de communication seront mis en place ou renforcés pour accompagner l’évolution des centres, organiser des campagnes de sensibilisation, rendre compte des expériences de terrain et donner la parole aux producteurs et à leurs associations. Les 135 responsables du projet de gestion rurale se sont rendu compte que si l’information parvenait bien aux dirigeants des associations villageoises (présidents et secrétaires), elle n’était pas systématiquement répercutée au niveau des producteurs dans les villages et que l’information dont disposaient les paysans sur le fonctionnement du système n’était pas suffisante. Par ailleurs, le changement de rythme d’implantation de nouveaux centres et les objectifs quantitatifs du projet impliquent la mobilisation de moyens plus systématiques d’information et de communication. Deux vecteurs principaux ont été identifiés : un support interne, le journal des centres de gestion rurale et un support plus ouvert sur l’ensemble de la population rurale, les radios de proximité des différentes régions concernées. Un numéro de Yeelen, un journal local en bambara Intitulé Yeelen (la lumière, en bambara), le journal a vu le jour en octobre 1999 et paraît 4 fois par an. Son tirage est de 3 000 exemplaires en bambara et de quelques centaines en français. Il est distribué gratuitement aux associations villageoises membres du centre de gestion et servira également à sensibiliser les villages qui n’ont pas encore adhéré. Le contenu éditorial du journal est essentiellement fourni par les membres des centres de gestion dont la contribution est sollicitée. Le premier numéro apportait une information concrète sur la vie des centres de gestion : comment ils ont été créés, quels ont été les principaux obstacles rencontrés pour leur mise en place et quels sont les premiers résultats. Les articles s’appuyaient essentiellement sur des témoignages des acteurs des centres (conseillers en gestion, responsables des centres régionaux d’appui) ou des responsables d’associations villageoises. Une page était réservée aux activités du centre de formation. Le deuxième numéro traitait de la mise en place des nouveaux centres régionaux d’appui. Les radios de proximité sont nombreuses dans les différentes zones de production cotonnière et elles constituent le support idéal pour apporter une information directe à l’ensemble de la population rurale sur l’utilité et le fonctionnement des centres de gestion, en faisant appel à des techniques vivantes et interactives de production : émissions publiques villageoises, reportages sur l’impact des centres de gestion sur la production et le revenu des paysans, témoignages, débats, information sur les mécanismes et techniques de fonctionnement des centres. Le recours à la radio permettra à la fois d’informer et de sensibiliser les associations villageoises sur la démarche des centres de gestion et leur intérêt à y adhérer, et de mieux apprécier l’opinion des producteurs, utilisateurs finaux du système. Des contacts ont été pris avec l’ensemble des radios de proximité des différentes régions concernées pour négocier des accords de partenariats et le traitement régulier des thèmes de la gestion rurale sur les antennes des radios de Mali Sud (voir l’article « Apporter aux producteurs ruraux une information de proximité », p. 21). INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Fousseini Coulibaly, Centre régional de Sikasso, Sikasso (Mali). Tél. (223) 62 05 93 Idrissa Sidibe, Directeur, Centres de gestion rurale, Bamako (Mali). Tél. (223) 24 18 02 ; fax (223) 21 27 52 136 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés Apprendre et échangLe’rassusrol’acgiarictiuoltnurPe EduLraUbMle Maintenir le foyer allumé Juin 1992. C’est l’hiver au Zimbabwe. L’air extérieur est glacé, le local modeste. Les 14 participants à l’atelier s’installent chacun à son tour près du feu. Ils proviennent de cinq pays d’Afrique orientale et australe et sont réunis pour discuter des moyens d’améliorer la formation des agents des ONG qui travaillent avec les communautés rurales dans le domaine de l’agriculture durable. C’est ainsi qu’a démarré PELUM, « l’Association pour une gestion écologique et participative de la terre » (Participatory Ecological Land-Use Management Association). Bien qu’elle comprenne maintenant plus de 100 organisations membres provenant des pays d’Afrique orientale et australe, l’association a conservé les mêmes modes de fonctionnement que lors de sa création. Le foyer est resté allumé. Les origines Le groupe installé autour du foyer était en train d’identifier les compétences, les connaissances et les comportements nécessaires à un animateur communautaire amené à travailler avec des paysans sur la gestion de l’agriculture et des ressources naturelles. Il fallait connaître leur profil pour bâtir un programme de formation pour ces animateurs. Comment cette question a-t-elle émergé ? Pendant les années 70 et 80, l’approche classique du développement rural consistait à former le plus grand nombre de paysans aux techniques agricoles « modernes ». Ces méthodes préconisaient l’utilisation de semences améliorées, d’engrais et de pesticides pour maximiser les rendements. Ce système a relativement bien fonctionné tant que les intrants étaient fournis gratuitement ou subventionnés. Mais les politiques « d’ajustement structurel » furent mises en œuvre par les différents gouvernements et ces incitations ont été supprimées. De nombreux paysans ont alors découvert qu’ils n’étaient plus en mesure de payer des intrants qui leur étaient pourtant devenus indispensables. Un autre problème dans l’approche classique du développement était son ignorance, voire même son mépris des compétences ou des savoirs paysans. Ces agriculteurs avaient pourtant, pendant des années, accumulé une somme importante de connaissances sur les sols et les climats, ce qui marchait et ce qui ne marchait pas. Ils possédaient des exploitations de tailles diverses et savaient calculer les risques par rapport à leurs objectifs de rendement et de niveau de vie. Ils avaient développé entre eux des relations d’affaires complexes et des solidarités mutuelles fondées sur l’amitié. L’approche conventionnelle « descendante » ignorait tout cela. Les vulgarisateurs disaient aux paysans ce qu’ils avaient à faire et constataient avec amertume que ceux-ci ne suivaient pas leurs « conseils ». Dans le courant des années 80, de nombreux organismes de développement 137 John Wilson prirent conscience de la réalité et changèrent leurs méthodes de travail. D’abord, ils commencèrent à utiliser des approches « participatives » où les paysans (et non les organismes de développement) définissaient eux-mêmes leurs propres besoins et planifiaient les changements de leurs pratiques agricoles en fonction de leurs compétences et de leur savoir. Les organismes de développement devaient jouer un rôle d’animateur plutôt que de professeur : au lieu de dire aux paysans ce qu’ils devaient faire, ils les accompagnaient dans la recherche et la mise en œuvre des innovations qu’ils avaient eux-mêmes conçues. Toute une gamme de méthodes participatives ont été mises au point pour aider les agriculteurs à identifier les problèmes, construire les solutions, assurer la mise en œuvre et le suivi de leurs activités. Ensuite, les organismes de développement ont commencé à promouvoir le concept d’agriculture durable basée sur les ressources locales : variétés traditionnelles, compost et engrais disponibles localement et ainsi de suite. Cette approche avait de nombreux avantages : elle permettait de réduire le niveau des intrants que les paysans avaient à payer et elle limitait les effets nocifs des pesticides et engrais chimiques. Cependant, il existait peu d’animateurs communautaires capables de promouvoir cette nouvelle approche participative. La plupart des vulgarisateurs provenaient des écoles d’agriculture où on leur avait appris les méthodes descendantes classiques. Il fallait donc à la fois conceptualiser toutes les nouvelles idées en matière de participation et d’agriculture durable et former les agents des ONG à leur mise en œuvre. Neuf mois après la première réunion, le groupe qui avait conçu le programme de formation originel se retrouva à nouveau. Le projet avait circulé, il avait été largement discuté et amendé. Il était temps de faire un pas supplémentaire. Le groupe examina une idée qui avait été formulée pendant la réunion précédente : il fallait aller au-delà de la simple conception d’un programme de formation. Il fallait profiter de cette opportunité pour mettre en commun les initiatives des différentes ONG locales en matière d’agriculture durable afin que les expériences des uns et des autres puissent être partagées et profiter à tous. Pourquoi échanger ? Les ONG travaillent souvent de façon isolée. Elles apprennent beaucoup en développant leurs propres activités mais elles n’ont pas souvent l’occasion d’échanger leurs expériences. Cet état de choses est apparu comme une évidence pour les membres du groupe. Ils décidèrent donc de lancer une association qui favoriserait les échanges entre toutes ces ONG. Un comité de pilotage a été désigné, comprenant un membre provenant de chacun des pays représentés. Ce comité, appuyé par une équipe légère de coordination (une personne et demie) accompagna la création de l’association PELUM. La construction se poursuivit prudemment pendant deux années et en octobre 1995, 30 délégués représentant des ONG de la région lancèrent l’association PELUM avec comme devise « faciliter la formation et bâtir un réseau pour une gestion participative et écologique de la terre en Afrique orientale et australe ». Le réseau qui précède le réseau La force et le potentiel de l’association reposent sur les groupes de travail nationaux, composés de tous les membres de chaque pays. Le président de chacun de ces groupes représente le pays au sein du conseil d’administration de l’association. Les réunions du conseil, 138 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés l’assemblée générale semestrielle et le bulletin trimestriel de l’association permettent à tous les membres de s’informer sur les réalisations des uns et des autres. Les activités varient d’un pays à l’autre. Dans certains pays, le démarrage a été difficile. Au départ, les activités reposent sur une ou deux personnes. Petit à petit, la base s’élargit. L’association a compris qu’un réseau formel ne peut fonctionner que si l’information a d’abord été échangée de façon informelle entre les membres. Ce préalable du réseau informel constitue une garantie pour la mise en place du réseau formel et l’installation d’un secrétariat national. Les ONG locales dépendent le plus souvent de financements extérieurs. Leurs conditions difficiles de survie ne les incitent pas à donner une grande priorité à l’échange d’informations avec les autres. De plus, les jeunes organisations doivent d’abord se préoccuper de leur propre gestion avant de chercher à échanger avec d’autres organisations. Cela signifie que ce sont souvent les organisations les plus anciennes et les plus solides qui ont le temps de contribuer aux activités d’un réseau. Une série d’ateliers Les ateliers sont une part importante des activités du réseau et ils sont très appréciés par ses membres. Chaque année, l’association mène une enquête auprès de ses membres pour identifier leurs besoins prioritaires. Sur cette base le programme d’ateliers est établi pour l’année. Quatre à sept ateliers sont organisés chaque année. Ils durent d’une à trois semaines. Ils se déroulent dans différents pays et sont en général accueillis par une organisation membre de l’association. À titre d’exemple, des ateliers ont été organisés sur des thèmes comme le suivi participatif, la gestion de l’information, les techniques d’animation, la production de matériel didactique et la gestion intégrée des terroirs. Les participants sont invités à venir à l’atelier avec leurs propres expériences sur le sujet pour les échanger avec les autres. Des intervenants extérieurs apportent les connaissances complémentaires nécessaires. Des exercices pratiques sont organisés pendant l’atelier lui-même pour permettre aux participants d’appliquer concrètement ce qu’ils ont appris. Les participants à un atelier sur la conservatiion du sol et l’aménagement de Comme les ateliers sont organisés par les membres de l’association elle-même, il ne l’espace rural organisé par l’association s’agit pas d’activités limitées dans le temps. Au contraire, les ateliers contribuent à la PELUM apprennent à employer un « cadre en consolidation de l’association en construisant un réseau toujours plus cohérent, pierre A », un niveau de conception rudimentaire destiné à déterminer les courbes de niveau sur après pierre. Le défi qui reste à relever est l’amélioration de la surveillance et du suivi une pente du réseau. (Photo : PELUM) 139 Élargir le marché de l’information L’association PELUM distribue également des livres et du matériel didactique, notamment ceux qui sont produits dans la sous-région. Au départ, l’association voulait produire son propre matériel de formation. Toutefois, ses responsables se sont rapidement rendu compte que ce matériel existait déjà et que le problème à résoudre était davantage celui de la distribution. L’objectif à long terme reste d’encourager la production de matériel pour satisfaire le marché potentiel créé par l’association. Par exemple, quelqu’un qui produit un ouvrage sur le suivi Un numéro du magazine Ground Up participatif en Ouganda sera assuré de voir cette publication distribuée dans toute la sous- région et pas seulement en Ouganda. Le magazine de l’association Ground Up était au départ un simple bulletin interne. Le premier numéro a été publié en 1999. Il contient des articles sur l’agriculture durable, donne le calendrier des programmes de formation et informe sur les nouveaux titres des publications. L’école PELUM du Zimbabwe En novembre 1995, les membres de l’association du Zimbabwe se sont réunis pour discuter des meilleures façons de mettre en œuvre le programme de formation mis au point par l’association. Des représentants de l’université ainsi que des services de vulgarisation du gouvernement ont été associés à cette rencontre. « Comment ce programme peut-il être enseigné par nos organisations de base ?», se demandait à haute voix un des participants. « Chacune de nos associations pourrait réaliser une partie du programme mais aucune d’entre elles n’a les compétences nécessaires pour le mettre en œuvre dans son intégralité ». « Vous avez trouvé ! » s’exclama un autre participant. « C’est exactement ça ! Si chacun d’entre nous en prend une part, la part qu’il maîtrise, alors, ensemble, nous pouvons assurer l’intégralité du programme de formation ». Et c’est ainsi que naquit l’idée de « l’école sans murs ». Comme pour l’association elle-même, l’idée du collège, basée sur un partage des savoirs, fit l’objet d’un suivi méticuleux et de nombreux débats. Des responsables de formation provenant des organisations participantes affinèrent le programme. Une mission se rendit dans toutes les organisations pour identifier leurs compétences respectives et décider qui couvrirait chacun des aspects du programme. La direction de l’organisation mit au point une stratégie de développement pour le collège et discuta de son organisation. Les aspects pratiques d’hébergement et de restauration furent également discutés dans un comité spécialisé. Au moment où elle fut lancée, l’école PELUM du Zimbabwe comprenait des ONG nationales et communautaires, des départements des deux universités et des éléments des services nationaux de formation et de vulgarisation. Les premiers étudiants entamèrent un cycle de cours intercalaires en 1998. Un groupe provenant des organisations fondatrices vint aider à défricher le terrain et à aplanir les difficultés de démarrage. La deuxième promotion démarra dès le début de l’an 2000. 140 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés Les étudiants avaient à leur programme des cours d’agro-écologie, de gestion des ressources naturelles, de gestion des organisations et de techniques d’animation. Les cours se déroulaient au sein des différentes organisations membres, ce qui leur permettait également de se familiariser avec leurs activités et leur fonctionnement. L’apprentissage, essentiellement pratique, se déroulait à partir de l’observation de la façon dont les organisations mettaient en œuvre leurs programmes, approchaient les questions en grandeur réelle, sur le terrain : l’organisation des communautés, l’animation, l’agro-écologie. Un autre avantage de cette approche résidait dans le fait que ces équipes, composées de spécialistes qui disposaient d’une inestimable expérience dans le domaine du développement, pouvaient échanger leur savoir et leur expérience avec les nouvelles générations d’acteurs. Le plus souvent, ces connaissances et cette expérience sont perdues car rien n’est prévu pour qu’elles soient transmises de génération en génération. Les étudiants n’ont pas été les seuls bénéficiaires du système. Les organisations membres y ont trouvé l’opportunité d’échanger énormément d’informations dans leurs champs d’expériences respectifs. Par exemple, pendant la mise en place de l’école, toutes les organisations membres se sont rendu des visites d’étude mutuelles, ce qui a offert une opportunité unique d’apprendre les uns des autres. L’école du Zimbabwe peut être considérée comme une référence dans la sous-région. Toutes les étapes de sa mise en œuvre ont été consignées et échangées avec les membres de l’association dans les autres pays. Sécurité semencière Les semences sont la base de la sécurité alimentaire. Les paysans doivent disposer des bonnes variétés, au bon moment et en quantités suffisantes. Si ce n’est pas le cas, ils risquent de semer trop tard par rapport à l’arrivée des pluies, d’exploiter des variétés susceptibles d’être ravagées par les insectes et les rongeurs ou de récolter des produits que personne ne voudrait acheter. La sécurité en matière de semences se joue à différents niveaux : national, communautaire et familial. Au niveau national, un pays doit disposer d’une réserve suffisante de semences pour satisfaire la demande. Mais ceci ne garantit pas la disponibilité des semences pour les agriculteurs. En conséquence, la sécurité semencière doit être renforcée au niveau communautaire et familial, en s’assurant que les semences pourront être multipliées et stockées au niveau local afin que les paysans puissent en disposer en temps utile pour les semis. La question de la sécurité semencière a constitué une préoccupation importante pour les membres de PELUM. Vers la moitié de l’année 1997, un réseau d’ONG britanniques approcha l’association pour qu’elle héberge un programme consacré à la sécurité semencière. PELUM manifesta son intérêt mais demanda à être associée à la conception du programme. Elle ne voulait pas être seulement l’hôte d’un programme conçu ailleurs. Cette exigence retarda la mise en œuvre du programme mais cela n’avait pas d’importance pour l’association. Une enquête sur les besoins des membres de PELUM fut entreprise et les organisations firent à leur tour une enquête sur les besoins de leurs adhérents paysans. Les résultats furent exploités à l’occasion d’un atelier de programmation mené conjointement avec le réseau britannique. Pendant cette période, le bulletin du PELUM multiplia les articles sur ce programme et le conseil de l’association en discuta pendant ses sessions. Le programme de sécurité semencière devint ainsi, grâce à cette approche prudente et progressive, un élément important du plan d’action de l’association. Depuis, un programme de formation et un manuel de sécurité semencière ont été produits. En 1999, le programme a obtenu un prix pour la façon dont il a été mis en œuvre. 141 Des perspectives Il y a maintenant dix ans qu’une poignée de personnes firent les premiers pas dans la constitution de l’association PELUM. C’est encore une organisation très jeune mais elle a déjà fait beaucoup dans le domaine de l’échange de l’information. Désormais, la priorité consiste à renforcer le réseau pour permettre à l’information de circuler plus facilement. Cette échéance permettra à l’association de jouer un plus grand rôle de lobbying et de défense de ses membres. Beaucoup poussent l’association à adopter cette stratégie rapidement et notamment les partenaires de coopération. Toutefois, PELUM résiste à ces pressions et s’engagera dans cette voie seulement lorsqu’elle disposera de tous les éléments pour le faire avec des chances de succès. Les principaux enseignements tirés L’association PELUM a tiré un certain nombre de leçons, souvent douloureuses, de son expérience. En voici quelques exemples : • Avoir un programme conjoint comme objectif est une bonne façon de garantir le bon fonctionnement d’un réseau ; • Avancer avec prudence permet d’impliquer les membres au maximum. Mais il faut aussi que la réalisation du programme progresse. C’est une question d’équilibre entre la nécessité d’aller de l’avant et l’objectif à long terme, qui est de maintenir des liens forts entre les membres de l’association ; • Obtenir des résultats à court terme et les faire connaître est important car cela maintient l’intérêt des membres pour le réseau. C’est vrai, à la fois pour les nouveaux membres et pour les plus anciens. Les ateliers, les ouvrages publiés par l’association et le magazine sont les meilleurs supports pour cette valorisation ; • L’activité de réseau, même informelle, est un préalable indispensable à la mise en place d’une structure d’échange ; • L’existence d’un secrétariat est importante mais il doit demeurer léger. Le danger d’un secrétariat excessivement dominateur dans un réseau doit être pris en considération. Il peut s’avérer nécessaire de procéder à des changements dans l’équipe pour éviter ce danger. Dans le cas de PELUM, quand le premier coordonnateur quitta ses fonctions, son remplacement fut l’occasion de réduire la tendance du secrétariat à être au centre de tout, à se mêler de tout ; • Les bonnes idées arrivent toujours quand la situation a suffisamment mûri. Il est indispensable de créer l’environnement favorable à leur éclosion. PELUM, par exemple, a commencé en créant un programme de formation et, grâce à ce processus, elle a évolué le moment venu en une association. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Mutizwa Mukute, Coordinator, 6 Groombridge Road, PO Box MP 1059, Mount Pleasant, Harare (Zimbabwe). Tél. (263) 4 744 117 ; fax (263) 4 744 470 ; e-mail pelum@zimsurf.co.zw John Wilson, Flat 2, 6 West Street, Ashburton, Newton Abbot, Devon TQ13 7DU (Royaume-Uni). E-mail jwilson@spiritvaults.freeserve.co.uk 142 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés MLoedceransisedrelelsamKaArcChéEs Le rêve d’Adrian Mukhebi C’était en 1976. Le jeune étudiant kenyan était inscrit en économie rurale à l’université de l’État du Kansas, aux États-Unis. Les étudiants suivaient un cours sur la bourse de commerce de Chicago, un des plus importants marché des matières premières du monde. Ils devaient simuler des investissements financiers sur le marché, acheter et vendre de la poitrine de porc et essayer de faire des bénéfices. Adrian Mukhebi était fasciné. Il parcourait chaque matin les pages du Wall Street Journal, décidait ce qu’il allait acheter, en quelles quantités et, bien sûr, quand et où il allait revendre. À la fin du cours, il avait amassé un magot, malheureusement en « monnaie de singe ». « Cela devrait être possible au Kenya », pensait-il. Mais quand, à son retour au pays, il retrouva son poste au ministère de l’agriculture, il se rendit compte que ce n’était pas le cas. Les offices de commercialisation des matières premières du gouvernement contrôlaient les prix : ils disaient aux agriculteurs ce qu’ils devaient cultiver, achetaient leur production au prix qu’ils avaient décidé et se chargeaient du transport et de l’entreposage. Pour les paysans, c’était généralement une mauvaise affaire mais ils n’avaient pas le choix. Ils ne pouvaient vendre à personne d’autre en dehors peut-être des marchés locaux. Attendre le passage du camion En 1992, les choses commencèrent à changer. Le gouvernement commença à lever les restrictions et à libéraliser le marché des produits agricoles. La plupart des offices de commercialisation furent abolis et les paysans, pour la première fois, avaient la liberté de négocier eux- mêmes le prix de leur production. Mais à qui allaient-ils vendre ? La suppression des offices de commercialisation avait laissé un grand vide dans la filière des matières premières. Les producteurs pouvaient toujours proposer leur récolte aux marchés locaux, mais des centaines d’autres paysans qui avaient cultivé les mêmes produits étaient aussi en train d’essayer d’écouler leur production. La seule alternative était d’attendre l’arrivée du camion de l’entreprise de transformation locale qui chargeait leurs sacs et leur donnaient le prix qu’elle avait décidé de leur donner. Qui veut acheter du blé ? Adrian Mukhebi alla au Zimbabwe et vit comment fonctionnait le ZIMACE, une nouvelle bourse des matières premières agricoles. Il en revint très impressionné et convaincu que le moment de mettre en place de telles structures au Kenya était venu. 143 Paul Mundy Il lança alors formellement la KACE (Kenya Agricultural Commodity Exchange), la bourse des matières premières agricoles du Kenya, en 1997. C’est l’unique bourse de matières premières gérée par une société privée en Afrique de l’Est. Elle traite les transactions commerciales entre les producteurs et les négociants locaux d’un côté et les acheteurs de matières premières dans la région et sur le marché mondial de l’autre. Elle Adrian Mukhebi explique le fonctionnement de la KACE, la bourse des matières fournissait aussi des informations fiables sur les premières agricoles (Photo : Paul Mundy) cours des matières premières. Moyennant un coût de 500 shillings (environ 7 e), quiconque a quelque chose à vendre, par exemple 2 000 sacs de blé, peut utiliser le grand tableau de la salle des transactions de la KACE, située dans le centre des expositions internationales de Nairobi, au Parc Jamhuri, pour afficher les caractéristiques du produit à vendre (quantité, qualité, prix demandé, etc.). On y trouve également des espaces d’exposition, où les vendeurs proposent des échantillons de leurs produits pour que les acheteurs puissent les voir et les comparer. La KACE apporte un appui aux acheteurs pour négocier une transaction. Ceux-ci peuvent également afficher leur offre sur le tableau, bien en vue des vendeurs potentiels. Les acheteurs et les vendeurs n’ont pas besoin d’être présents dans la salle des transactions. Ils peuvent faire leurs offres et leurs enchères par téléphone ou par fax. Les agents de la KACE s’occuperont de mettre en relation les vendeurs et les acheteurs. Ils peuvent théoriquement négocier n’importe quel type de produit agricole, depuis le maïs, le blé, le bétail ou les noix de cajou, jusqu’aux intrants comme les semences, les engrais et autres produits chimiques. La KACE peut également aider à trouver des sociétés prestataires pour l’enlèvement, l’expédition, le camionnage ou le transport. Elle peut enfin trouver des sociétés de crédit pour faciliter les transactions financières. Lorsque la bourse sera définitivement mise en place, les transactions entre acheteurs et vendeurs seront totalement transparentes, avec un système d’enchères publiques entre l’offre et la demande dans la salle des transactions. Au fur et à mesure de son développement, la bourse autorisera les contrats à terme. Les services de la bourse sont rémunérés par prélèvement d’un pourcentage sur la valeur de chaque marché conclu : au maximum 2 % pour les petits marchés et moins pour les plus gros. À cela, il faut ajouter les 500 shillings payés pour figurer sur le tableau des ventes. Cette somme permet d’éviter les offres faites par des spéculateurs, qui en réalité, n’ont rien à vendre. Problèmes de croissance La KACE est encore une très jeune organisation. En 1999, le niveau des échanges était seulement de l’ordre de 1,5 millions de shillings (environ 20 000 e), ce qui correspond toutefois à un doublement des chiffres de 1998 et un triplement du volume de 1997. Adrian Mukhebi 144 Les révolutions de l’information Les groupements paysans et les marchés ne s’inquiète pas. Il sait que les premières années sont nécessairement dures et que les structures similaires en Zambie et au Zimbabwe ont mis 4 ou 5 ans à décoller. Il prévoit un niveau de transaction de l’ordre de 5 millions de shillings (70 000 e) pour 2000 et espère multiplier ce chiffre par dix l’année suivante. Le principal problème est de trouver des vendeurs fiables. Contrairement au Zimbabwe et à l’Afrique du Sud, avec leurs gigantesques exploitations agricoles, 80 % des céréales du Kenya sont produits par de petits exploitants peu compétents, chacun d’entre eux offrant de minuscules productions, de qualités très variables et à des périodes différentes. Cela rend difficile le regroupement des productions, le respect des normes de qualité et la garantie des quotas. « Il faut être patient et confiant », dit Adrian Mukhebi. « Pour les producteurs, ce sont des modalités d’achat et de vente complètement nouvelles. Les gens avaient l’habitude des anciennes procédures. S’habituer à acheter ou à vendre à quelqu’un qui n’est pas physiquement présent, ce n’est pas évident, ça demande un long apprentissage ». Se regrouper La réponse de la KACE consiste à aider les petits exploitants à se regrouper en coopératives commerciales. Avec l’appui de la fondation allemande Hanns Seidel et l’organisation américaine ACDI/VOCA, la bourse essaie d’inciter les producteurs à se constituer en coopératives et de les former à la gestion pour qu’ils améliorent leur pouvoir de négociation. Ce n’est pas facile : les coopératives ont mauvaise réputation au Kenya parce qu’elles ont longtemps été imposées par le gouvernement plutôt que d’être suscitées par les producteurs de base. De nombreux produits n’ont pas de cahier des charges définissant leurs normes de qualité. Les informations du gouvernement sur les prix ne sont pas fiables et il n’y a pas suffisamment d’entrepôts pour stocker les céréales. Malgré cela, les producteurs qui participent aux ateliers de la KACE sont enthousiastes. Deux coopératives ont déjà été constituées dans les districts de Trans Nzoia et Bungoma ; deux autres, dans les districts de Uasin Gishu et Kiambu sont en cours d’établissement. Ces coopératives pourraient théoriquement regrouper des centaines de milliers de producteurs. La KACE espère travailler avec les coopératives pour bâtir des entrepôts où les différents produits pourront être regroupés, classés, labellisés et convenablement conservés. Disposer d’une production de meilleure qualité et en plus grande quantité signifie pour les producteurs avoir un plus grand pouvoir de négociation, trouver plus de clients et obtenir de meilleurs prix. La KACE travaille également à la mise en place d’un réseau national couvrant les principales régions de production du pays pour assurer un meilleur contrôle des prix et recueillir toutes les informations utiles sur l’état du marché. Une nouvelle impulsion pourrait être apportée si le gouvernement décidait de mettre fin au monopole de commercialisation qui s’applique encore aux deux principaux produits d’exportation, le thé et le café. Il s’agit de produits à haute valeur ajoutée, faciles à entreposer, qui disposent de normes de qualité bien établies et d’une clientèle traditionnelle. « Les producteurs se battent pour que les restrictions imposées par l’État soient levées », dit Adrian Mukhebi. S’ils y parviennent, la KACE pourrait abriter les transactions sur ces produits. 145 Du commerce, pas d’aide La saison agricole 1996–97 a connu une sécheresse sévère, qui a gravement réduit la production de maïs. Pendant la même période, l’Ethiopie voisine produisait des surplus. En 1998–99, c’est le Kenya qui produisait des surplus, alors que la famine faisait rage dans le sud de la Tanzanie. « Un marché des matières premières bien organisé aurait pu permettre de prévenir ces crises », dit Adrian Mukhebi. Des informations auraient dû circuler entre acheteurs et vendeurs sur les déficits et les surplus. Les céréales auraient dû être acheminées des zones excédentaires vers les zones déficitaires voisines, évitant un recours à l’aide alimentaire extérieure ». Adrian Mukhebi est convaincu que le système sera favorable aux petits producteurs. « Un marché bien organisé est synonyme de meilleurs prix pour eux », dit-il. « De meilleurs prix signifient des revenus plus élevés ; aujourd’hui, les producteurs ont un choix très limité : ils n’ont accès qu’au marché local. La bourse des matières leur donne accès à un marché plus large et à de meilleurs prix ». « Si ça marche » ajoute-t-il, « cela va considérablement valoriser leurs productions et donc augmenter de façon significative leurs revenus. « C’est la meilleure façon de lutter durablement contre la pauvreté ». INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Dr Adrian Mukhebi, Executive Director, Kenya Agricultural Commodity Exchange (KACE), Brick Court Building, 4th Floor, Mpaka Road, Westlands, PO Box 59142, Nairobi (Kenya). Tél. (254) 2 441829/ 2 441830 ; fax (254) 2 441831/ 2 448486 ; e-mail kace@eafex.or.ke 146 Les révolutions de l’information Valoriser la tradition : experts traditionnels et vétérinaires aux pieds nus dans le nord du Kenya Promouvoir les expérimentations paysannes : à la Trinité, des poulets sous surveillance Sauvegarder les savoirs locaux : forêts nourricières Savoirs paysans Au cours des 20 dernières années, une sorte de révolution est intervenue dans les approches du développement. Les décideurs, les chercheurs et les vulgarisateurs avaient pris l’habitude de considérer les paysans comme des ignorants. Ils s’employaient donc à mettre au point des techniques agricoles « améliorées » et à les faire adopter par les agriculteurs, de gré ou de force. Malheureusement pour eux, cette approche n’a pas donné de résultats très positifs car elle ne prenait pas en compte des éléments essentiels. Les agriculteurs sont confrontés à toutes sortes de contraintes biophysiques que les chercheurs ne connaissent pas ou ne veulent pas connaître : des précipitations irrégulières, des sols dégradés, des parasites, des maladies... ; la liste est longue. La situation des producteurs varie d’une région à une autre, d’une exploitation à une autre. Il est impossible pour les chercheurs de mettre au point des paquets technologiques pour améliorer les rendements en couvrant tous ces cas d’espèces. Sans parler des particularités socioéconomiques : les agriculteurs ont des niveaux d’éducation très disparates, des cultures et des croyances multiples, des tailles d’exploitation et des ressources très variables. Les cours des produits subissent des fluctuations violentes, s’effondrant au moment des récoltes, quand les agriculteurs ont des productions à écouler. Les prix des intrants connaissent aussi des fluctuations importantes (généralement orientées vers le haut). Bien souvent, les producteurs n’ont pas les moyens d’acheter les engrais ou les médicaments nécessaires pour améliorer leurs rendements ou maintenir leurs troupeaux en bonne santé. Aujourd’hui, on découvre que les paysans ont un « savoir propre » sur leur environnement, leurs cultures, leurs troupeaux et que ce savoir s’est construit au cours de siècles d’observation et d’expérimentation. Ce savoir est vital ; s’ils ne l’avaient pas, ils mourraient de faim. Et ils continuent à expérimenter et à accumuler, jour après jour, de nouvelles connaissances : pour un paysan, chaque champ, chaque animal, chaque saison est une occasion d’expérimenter. Ce savoir est un capital incomparable pour le développement. En l’exploitant, en identifiant les technologies prometteuses qu’il contient, en encourageant les agriculteurs à expérimenter et à échanger les résultats de leurs recherches, on libérerait la créativité de millions de paysans au bénéfice de tous. C’est cette valorisation des savoirs paysans qui caractérise les approches novatrices en matière de recherche et de vulgarisation. 148 Les révolutions de l’information Savoirs paysans Experts traditionnels et vétérinairesVaalourixsepr ilaedtrsadnitiuosn dans le nord du Kenya Votre meilleure vache a un problème… Imaginez que vous êtes un éleveur nomade turkana dans les brousses arides du nord du Kenya. Une de vos meilleures vaches a mis bas un beau et vigoureux veau. Mais le placenta ne veut pas sortir. Une partie pend de la vulve de la vache ; elle sent mauvais et semble pourrie. Douze heures plus tard, il est clair que la vache mourra si vous ne faites rien. Mais que faire ? Le vétérinaire le plus proche est à 200 kilomètres d’ici. Il vous est impossible d’y parvenir et, de toute façon, vous n’avez pas d’argent pour le payer, même s’il entrait dans votre case maintenant. Alors, qu’allez-vous faire ? Vous allez demander de l’aide à Alice Lorot. Cette vieille femme est très connue comme guérisseuse et elle est particulièrement réputée pour sa compétence dans les problèmes de vêlage. Elle possède elle-même 10 chameaux et 6 vaches et elle sait de quoi elle parle. Elle s’occupe également des femmes enceintes : elle vous a assisté pour la naissance de votre propre fils, alors vous avez un respect particulier pour ses compétences. Alice Lorot prend une longue racine d’une plante qu’elle appelle sokotei, en racle la peau dans une calebasse d’eau et la laisse tremper pendant plusieurs heures. Quand le liquide est devenu jaune, elle oblige la vache à le boire. Après quelques heures, le placenta est enfin sorti et la vache rumine d’un air satisfait, tandis que le petit veau la tète. Mobilité Près de 30 à 40 millions de personnes dans le monde sont des pasteurs nomades. La moitié d’entre eux, environ 20 millions de personnes, vivent en Afrique. Ils transhument en petits groupes avec leurs troupeaux de bœufs, de chèvres, de moutons ou de chameaux, à travers les zones desséchées du Sahel et de la corne de l’Afrique, à la recherche d’eau et de pâturages. D’un point de vue économique et environnemental, le nomadisme se justifie. Il n’y a pas assez d’eau pour cultiver. Si les troupeaux restent au même endroit, ils brouteront rapidement toute la végétation et piétineront les sols dans tout le voisinage. Ils accentueront ainsi l’érosion et, en l’absence d’arbres, la terre deviendra désertique. 149 Paul Mundy Les nomades qui se déplacent avec leurs troupeaux peuvent profiter des pluies occasionnelles et se déplacer ailleurs en cas de sécheresse. Ils jouent un rôle essentiel dans l’économie : ils vendent la viande et le lait de leurs bêtes aux citadins et les agriculteurs utilisent l’engrais naturel produit par leurs troupeaux pour fertiliser leurs champs. Les gens qui vivent dans les villes et les villages trouvent certaines choses naturelles, comme envoyer leurs enfants dans une école voisine, se rendre au dispensaire pour soigner les maladies, consulter le vétérinaire pour traiter les animaux. Ils peuvent même quelquefois se payer le luxe de routes, d’électricité, de téléphones ou d’eau potable. Mais il est difficile, pour un gouvernement, de fournir de tels services aux populations nomades. Les zones où elles vivent sont très vastes et très peu peuplées. Elles se déplacent souvent, couvrant de longs parcours en franchissant même quelquefois des frontières. Elles sont pauvres et n’ont Entretien sur les herbes médicinales utilisées par les pas les moyens de payer ces services. Enfin, les nomades sont endurcis, guérisseurs (Photo : ITDG) indépendants et se méfient des étrangers, quelquefois à juste titre. Illettrée, mais experte Les pasteurs comptent d’abord sur leurs troupeaux : ils n’ont pas d’autre choix pour ne pas mourir de faim. Au fil des siècles, ils ont acquis une mine de connaissances sur leurs bêtes : comment gérer les troupeaux, comment les nourrir, quelles sont leurs maladies et comment les soigner. Ce savoir a été transmis oralement, de génération en génération. Quelques-uns d’entre eux, comme Alice Lorot, ont acquis des compétences spécifiques pour traiter certains problèmes. Bien qu’elle ne sache ni lire ni écrire, Alice Lorot est un véritable expert, au même titre qu’un médecin, un chercheur ou un juriste sont des experts dans leur propre domaine de compétences. Cependant, il y a certaines maladies qu’Alice Lorot convient ne pas savoir traiter. Face à une épidémie de trypanosomiase ou de pleuropneumonie contagieuse, ses remèdes à base de plantes sont insuffisants. Sans médicaments modernes, les animaux mourront. Et s’ils n’ont pas assez de bêtes pour survivre, les pasteurs deviendront dépendants de l’aide alimentaire et de la charité des bailleurs de fonds. Exploiter les savoirs ITDG-Kenya est une ONG internationale basée à Nairobi. Elle valorise le savoir d’Alice Lorot et d’autres personnes comme elle, pour combler un vide dans les services vétérinaires du gouvernement. ITDG est l’acronyme de « Intermediate Technology Development Group ». 150 Les révolutions de l’information Savoirs paysans Les vétérinaires d l’ITDG forment les guérisseurs traditionnels aux principes de base de la médecine moderne : comment diagnostiquer une maladie, comment choisir le bon remède et les bons dosages, comment faire une piqûre à un animal malade. Mais la formation ne s’arrête pas là. L’ITDG encourage Alice Lorot à partager son expérience avec d’autres guérisseurs. Comme ses collègues, elle est totalement disposée à transmettre son savoir et ses compétences : elle donne, sans aucune compensation, des conseils aux autres sur la préparation des remèdes ou les traitements appropriés à chaque type de maladie. Avec l’aide des guérisseurs, l’ITDG a établi une liste des plantes qu’ils utilisent et analysé les ingrédients contenus dans chacune d’entre elles. Lorsque l’efficacité d’un traitement est mise en évidence, il est considéré comme validé et recommandé à tous les éleveurs. L’ITDG s’assure par ailleurs que la communauté qui a découvert les vertus de la plante s’en voie attribuer les mérites. Alice Lorot et plusieurs autres guérisseurs ont participé à un atelier et contribué à rédiger un manuel sur la médecine vétérinaire traditionnelle (l’atelier, organisé par l’ITDG et l’Institut international pour la reconstruction rurale est décrit p. 179). Des milliers d’exemplaires de ce manuel ont été vendus, permettant ainsi de diffuser largement, ailleurs en Afrique et dans le monde, les mérites des savoirs locaux et traditionnels. Appuyer les services gouvernementaux Le travail de l’ITDG avec les pasteurs ne se limite pas aux guérisseurs traditionnels. L’ONG collabore aussi étroitement avec les vétérinaires des services gouvernementaux dans les districts de Marsabit et Turkana, dans le nord du Kenya. Ces vétérinaires ont des budgets très limités, insuffisants pour couvrir leurs frais de transport, de médicaments et les autres éléments nécessaires à l’accomplissement normal de leur mission. L’ITDG les soutient en leur fournissant des moyens de transport et en organisant des campagnes de vaccination du bétail contre des maladies comme la peste bovine. Les équipes de l’ITDG assurent également la formation des vétérinaires aux pieds nus, ou para-vétérinaires, connus en swahili sous le nom de wasaidizi. Ces personnes sont formées au diagnostic des maladies les plus courantes et à la prescription des médicaments de base ; elles savent lorsqu’il convient de s’adresser à des vétérinaires qualifiés. Elles vivent au sein des communautés et perçoivent un petit salaire du gouvernement, qu’elles complètent en vendant des médicaments à leurs clients. Depuis 1986, l’ITDG a formé plusieurs centaines de para-vétérinaires et de pasteurs. D’autres organisations, comme le projet communautaire de vaccination et de santé animale, proposent des formations de même Une femme turkana traite un chameau contre la trypanosomiase nature. (Photo : Alphonse Emuria, ITDG) 151 « L’arbre des hommes » Quelques projets de développement organisent les communautés en groupements locaux, pour la formation ou l’obtention de crédits. Mais ces groupes ne fonctionnent pas toujours très bien : lorsque les soutiens extérieurs se tarissent et que l’encadrement extérieur se retire, ils se désagrègent rapidement et la plupart des acquis sont perdus. Plutôt que de former de nouveaux groupes, l’ITDG préfère travailler en collaboration étroite avec les organisations traditionnelles, appelées adakhars en Turkana et yaa en Marsabit. Ces groupes, constitués par les anciens et les notables, se réunissent sous un arbre sacré appelé « l’arbre des hommes » pour débattre des questions importantes et prendre des décisions qui engagent toute la communauté. Il y a plusieurs avantages à travailler avec ces responsables des communautés. Les adakhars et les yaa décident de l’opportunité d’une collaboration avec les vétérinaires de l’ITDG. Ils désignent les participants aux sessions de formation proposées par l’ITDG et les membres des comités de gestion des pharmacies communautaires. Comme ces activités ont obtenu l’aval du conseil des anciens, elles ont beaucoup plus de chances de se poursuivre après un éventuel retrait de l’assistance de l’ITDG. Les adakhars et les yaa sont exclusivement constitués d’hommes. Les femmes ne sont pas autorisées à s’asseoir sous « l’arbre des hommes » et leur point de vue n’est pas pris en compte. C’est un problème pour la santé du bétail car ce sont souvent les femmes qui assument la responsabilité des troupeaux de chèvres et de moutons et qui achètent les médicaments pour traiter les animaux malades. L’ITDG est en train d’essayer de changer cela, en s’assurant que les femmes soient systématiquement associées aux sessions de formation et qu’elles soient présentes au niveau des instances de décision. En 1998–99, deux cinquièmes des 200 personnes formées étaient des femmes et elles siègent désormais dans les comités de gestion des pharmacies commu- nautaires, au même titre que les hommes. Lentement, mais sûrement, le statut des femmes s’améliore et elles sont Un guérisseur kamba montre les herbes à utiliser pour traiter les cas de rétention du placenta de plus en plus souvent impliquées dans (Photo : ITDG) la gestion des activités des communautés. 152 Les révolutions de l’information Savoirs paysans Tenir sur ses quatre pattes Le suivi des projets de développement est important pour juger de leur efficacité et apporter les changements nécessaires en cours de route. Mais comment assurer ce suivi lorsque les personnes avec qui vous travaillez ne savent ni lire ni écrire ? L’ITDG a mis au point une approche innovante, toujours basée sur l’exploitation des savoirs locaux. Les Turkana ont quatre espèces d’animaux : les chameaux, les bœufs, les moutons et les chèvres. Lorsque tout va bien, ils disent qu’ils « tiennent sur leurs quatre pattes », chaque patte représentant une espèce. Mais les choses ne vont pas toujours très bien : les Turkana disent alors qu’ils « tiennent sur trois pattes ». Si la situation est plus grave, en raison par exemple d’une sécheresse ou d’une épidémie, ils disent qu’ils « reposent sur deux pattes ». Enfin, s’ils traversent une crise majeure ou que les gens meurent de faim ou de maladies, ils disent alors qu’ils « tiennent sur une seule patte » ou même sur « aucune patte ». À Marsabit, les Gabbra utilisent un système différent basé sur les couleurs. Le blanc représente la situation la plus favorable, l’équivalent des « quatre pattes » des Turkana. Le bleu (ou le gris) est moins satisfaisant, comme les « trois pattes ». Le rouge signifie l’imminence d’une crise (deux pattes) et le noir indique que la crise est bien là (une patte ou pas de patte). L’ITDG utilise les systèmes de mesure traditionnels pour assurer le suivi des épidémies, des sécheresses ou de la sécurité (les vols de Utilisation de systèmes traditionnels de suivi pour évaluer le bien-être bétail sont fréquents). Les équipes de projets combinent le système des communautés dans le nord du Kenya de « nombre de pattes » et de « couleurs » pour d’autres informations comme le niveau des précipitations, les taux de malnutrition à partir des données des centres de santé et les épidémies, afin de construire une image globale de la situation du district. Ces éléments sont essentiels pour prendre les bonnes décisions comme, par exemple, l’organisation d’une campagne de vaccination d’urgence ou pour gérer les conflits entre groupes rivaux. 153 Adapter les lois aux réalités Le Kenya a des lois très strictes sur la prescription de médicaments. Par exemple, seuls les vétérinaires qualifiés sont habilités à utiliser les médicaments du « tableau 1 », une catégorie de médicaments qui inclut les antibiotiques injectables. Mais il y a peu de vétérinaires sur le terrain et les médicaments se trouvent facilement : les frontières nord du Kenya sont perméables ; les hommes et les médicaments circulent librement entre le Soudan, l’Ethiopie, la Somalie et l’Ouganda. Les propriétaires des petites boutiques qui vendent les médicaments n’en connaissent pas les propriétés. Ils peuvent vendre des médicaments inadaptés ou en quantités inappropriées, occasionnant des dépenses inutiles ou provoquant des sous-dosages qui conduisent au développement de souches de maladies résistantes aux antibiotiques. Quinze années d’expérience ont montré que lorsqu’ils sont convenablement formés, les para-vétérinaires et les guérisseurs peuvent soigner le bétail de façon correcte et sûre. Les services vétérinaires du gouvernement et le ministère sont en train de réaliser qu’en autorisant ces acteurs à traiter les maladies animales et en les formant pour qu’ils le fassent correctement, ils apportent la seule réponse réaliste pour maîtriser les maladies du bétail dans le nord du Kenya. Grâce au travail de l’ITDG et d’autres ONG, il y a maintenant une chance pour que les pasteurs de ces régions reculées aient enfin accès à des services de santé animale efficaces. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Intermediate Technology Development Group (ITDG), 22 Chiromo Access Road, off Riverside Drive, PO Box 39493, Nairobi (Kenya). Tél. (254) 2 442108/ 2 446243/ 2 444887 ; fax (254) 2 445166 ; e-mail itkenya@itdg.or.ke ; Internet www.itdg.org.pe/h_kenya/ 154 Les révolutions de l’information Savoirs paysans Á la TrinPriotém,oduveosirpleosuelxeptésrimsoenutsatisounsrvpeayilslaannncees En 1988, les éleveurs de poulets de Trinité et Tobago étaient confrontés à un sérieux problème. L’ajustement structurel conduit sous la houlette du FMI rendait les prix des produits importés imprévisibles : une vraie préoccupation pour un secteur où pratiquement tout, du soja et du maïs servant à nourrir les volailles jusqu’aux équipements et aux médicaments (et même une partie des poussins) était importé des États-Unis. Certains éleveurs pensèrent alors à utiliser des plantes médicinales pour soigner leurs animaux. Ils pouvaient cultiver ces plantes (aloès, courge amère et citron) dans leurs exploitations et éviter d’avoir à acheter de coûteux médicaments. Des voisins, parents ou collègues leur avaient vanté les mérites de ces médecines traditionnelles. Mais étaient-elles efficaces ? Les éleveurs entreprirent des expérimentations informelles pour s’en assurer. Ils extrayaient le jus de ces plantes et l’ajoutaient à l’eau que buvaient les poulets ou plaçaient les plantes directement dans les abreuvoirs. Ils enrayèrent ainsi des maladies courantes chez les poulets : manque d’appétit, stress dû à la chaleur, rhumes et autres problèmes respiratoires, ce qui conduisit à une diminution de la mortalité. ENCADRÉ 13 Remplir les assiettes Comme dans beaucoup de pays en développement, les poulets sont une importante source de protéines pour la population de Trinité et Tobago. Pour remplir les assiettes de la population, il y a deux grands types d’élevage. En premier lieu, il y a des éleveurs sous contrat, qui travaillent pour deux grandes usines de traitement des volailles et qui produisent entre 5 000 et 90 000 poulets de chair par an. Ces usines fournissent les institutions gouvernementales, les supermarchés et les hôtels. Et puis, il y a de petits élevages indépendants qui fournissent des animaux vivants aux petites boutiques installées au bord des routes. Là, les poulets sont gardés dans un hangar jusqu’à ce qu’ils soient abattus, plumés et préparés pour les clients. Et si vous avez envie de manger des œufs pour votre petit déjeuner ? Comme dans de nombreux pays, la production d’œufs est séparée de l’industrie de l’élevage. Il y a moins de producteurs d’œufs que d’éleveurs de poulets de chair. 155 Cheryl Lans Faire passer le mot Les conseillers en santé animale de l’unité de surveillance avicole du gouvernement (voir encadré 14) apprirent que les éleveurs menaient ces expérimentations. Ils ont entrepris de les aider à conduire leurs tests, ont assuré le suivi des progrès accomplis et ont informé leurs collègues de l’unité de surveillance à l’occasion de leurs réunions hebdomadaires habituelles. Mais l’information circulait aussi dans l’autre sens, des conseillers vers les éleveurs. L’unité avicole diffusait auprès des éleveurs les résultats des recherches entreprises sur les plantes médicinales, hors de la zone Caraïbe, pour leur adoption éventuelle à la Trinité. L’équipe de l’unité a diffusé l’information sur les expérimentations vers une centaine d’autres éleveurs de poulets. Trois critères de sélection de l’information à diffuser ont été définis : • Est-ce que l’usage de la plante améliore la production ? • Est-ce qu’elle a des effets secondaires indésirables ? • Est-ce que les éleveurs qui ont expérimenté la plante continuent à l’utiliser ? Quel dosage des plantes médicinales devait être utilisé pour être introduit dans l’eau de boisson des volailles ? L’équipe de l’unité a défini un dosage type pour chaque plante mais il était donné à titre indicatif et non pas comme une norme obligatoire. La plupart des éleveurs utilisent des hangars grillagés avec des sols couverts de « bagasse » (le résidu d’extraction des cannes à sucre). Les oiseaux disposent d’abreuvoirs automatiques alimentés par un réservoir placé au-dessus des hangars. Ce système permet de distribuer les médicaments à tout l’élevage en même temps : il n’y a qu’à les répandre dans l’eau du réservoir et chaque oiseau est traité en buvant. ENCADRÉ 14 L’unité de surveillance avicole L’unité de surveillance avicole est une structure spécifique au sein du ministère de l’agriculture et des ressources maritimes et terrestres de Trinité et Tobago. Mise en place en 1981 pour assurer des services techniques et vétérinaires, cette unité comptait en 1995 huit assistants de santé, dont deux femmes, affectés dans les différents districts de la Trinité. Le responsable de l’unité est un vétérinaire. Les résultats sont impressionnants : en 1994, l’unité a rendu 544 visites à 55 élevages qui produisaient plus de 450 000 poules pondeuses, pour une production totale de 43 millions d’œufs par an. Ils ont également visité plus de 2 000 élevages de poulets de chair, qui ont produit près de 6 millions de poulets. En plus de cela, l’unité s’occupe également de canards, de pintades et de dindes, en quantités moins importantes. 156 Les révolutions de l’information Savoirs paysans Comme tous les éleveurs utilisent le même système, ils sont en mesure de mettre en œuvre les recommandations faites par l’équipe de l’unité avicole. D’autres facteurs facilitent cette adoption : les plantes sont robustes et faciles à cultiver ; les éleveurs y sont habitués ; les médicaments sont faciles à préparer. Des poulets en pleine santé et une diminution de la mortalité, c’est facile à observer, dans les hangars d’élevage et indirectement dans les portefeuilles des éleveurs. Un autre service proposé par l’unité a également contribué à la diffusion des plantes médicinales traditionnelles. Le Dr Gabriel Brown, directeur de l’unité, avait la responsabilité d’autopsier les oiseaux malades pour identifier les raisons de leur mort. Il disposait donc d’informations spécifiques pour chaque élevage et pouvait donner des conseils appropriés. De leur côté, les éleveurs pouvaient saisir l’unité pour qu’elle trouve des solutions aux problèmes de leurs élevages. Des poulets en bonne santé réduisaient le nombre d’autopsies que le Dr Brown aurait à faire : un vrai gage de réussite ! Quelles leçons ? L’unité de surveillance avicole est très attentive à faire la distinction entre les connaissances utiles et celles qui ne servent à rien. Curieusement, de nombreuses agences de vulgarisation n’y parviennent pas et donnent aux paysans des conseils inapplicables ou font la promotion de technologies qui ne peuvent pas fonctionner dans certains contextes spécifiques sur le terrain. L’unité a particulièrement soigné la qualité de ses relations avec les principaux éleveurs et les a aidés à mener leurs expérimentations. Elle a pris en compte les résultats positifs et les a diffusés auprès des autres éleveurs, qui disposaient ainsi de solutions locales et peu coûteuses à leurs problèmes. En définitive, plutôt que de chercher à promouvoir des technologies étrangères pour résoudre des problèmes clairement identifiés, il a aidé les éleveurs à mettre en œuvre des solutions d’éleveurs. Chacun des partenaires, éleveurs comme l’unité avicole y a apporté sa contribution. Le partage des savoirs est un facteur clé de la nouvelle approche de la vulgarisation qui commence à être mise en œuvre un peu partout dans le monde en développement. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Dr Gabriel Brown, former Head, Poultry Surveillance Unit, c/o National Animal Disease Centre (NADC), Caroni North Bank Rd, Centeno (Trinité et Tobago). Tél. (1 868) 645 4673/ 645 2640 (ext 4315) ; fax (1 868) 645 7428 ; e-mail ghbrown@tstt.net.tt Cheryl Lans, 17 Cadiz Road, Belmont, Port-of-Spain (Trinité et Tobago). E-mail cheryllans@netscape.net 157 Savoirs paysans SauvegFaordreêrtlsesnsoavuorirrisclioècraeusx Le bâtiment au toit de chaume au bord de la mer abrite l’unité de soins de santé primaires de l’hôpital de Sasamunga. À l’intérieur, un petit groupe d’hommes et de femmes sont installés. Ils viennent des villages voisins, à Lauru, une île de l’archipel des Salomon. Ils discutent des différentes sortes d’igname sauvage que l’on peut trouver dans les zones de « Piara püu ». Les habitants de ces îles récoltent les ignames et d’autres plantes sauvages pour se nourrir. Piara püu est un des 14 types de végétation locale qui couvrent la forêt originelle et les forêts qui repoussent sur les sites abandonnés par les cultures itinérantes. Le groupe interroge la personne la plus âgée, Reggie Pitisopa, et les autres anciens. Après quelques débats, on parvient à une conclusion et un participant en prend soigneusement note en langue babatana. Gwendlyn Pitavavini, la coordonnatrice du projet anime les débats avec l’aide d’un villageois. Elle montre au groupe des dessins réalisés par un artiste du village voisin de Papara. Certains dessins illustrent des récits traditionnels à propos des plantes. Le groupe discute de leur pertinence et rédige une légende pour chacun d’entre eux. La pauvreté au cœur de l’abondance Le babatana est une des sept langues parlées par les 16 000 habitants de Lauru. Appelée également Choiseul, Lauru est une grande île montagneuse, couverte de forêts au nord-est de l’archipel des îles Salomon., dans le sud-ouest du Pacifique. L’océan, qui est responsable de l’isolement des îles Salomon du monde extérieur et des autres îles de l’archipel, en a fait des espaces très diversifiés sur le plan biologique, linguistique et culturel. Mais cette richesse ne parvient pas à se traduire en prospérité économique. 80 % de la population de Lauru vivent dans des communautés rurales isolées, où chaque famille produit pratiquement sa propre nourriture. Les paysans dégagent une parcelle de forêt, y établissent leurs cultures pendant quelques années, puis se déplacent vers une autre parcelle quand la fertilité des sols décline et que les mauvaises herbes deviennent difficiles à maîtriser. Dans ces communautés, la malnutrition est courante, notamment chez les jeunes enfants. Confrontés à cet état de chose, les responsables de l’unité de soins de santé primaires de l’hôpital ont décidé d’étudier plus attentivement le type de nourriture que ces communautés cultivent et consomment. Cette étude est entreprise en collaboration avec une ONG australienne, Appropriate Technology for Community and Environment (APACE – Technologies appropriées pour les communautés et l’environnement). Cette dernière vise à promouvoir de petits jardins potagers attenants aux maisons des villageois. Mais l’intérêt s’est rapidement porté sur d’autres sources de nourritures, presque oubliées : les plantes comestibles de la forêt. 159 Tony Jansen Les nourritures de la forêt Dans le passé, les forêts constituaient un espace de sécurité contre la sécheresse, la guerre, les troubles sociaux, les cyclones ou les mauvaises récoltes. Elles sont aussi parties intégrantes de la culture de Lauru, où la terre et la forêt sont étroitement associées. Mais les produits alimentaires importés, comme la farine de blé, le riz blanc, les nouilles, ont été progressivement introduits dans les habitudes alimentaires de la population et les produits de la forêt ont disparu des cuisines de Lauru. Ces changements alimentaires ont conduit à des problèmes de santé, comme le diabète, apparu récemment, ou certaines pathologies cardiaques. La connaissance des plantes de la forêt et de la façon de les accommoder est en train de disparaître. Le groupe réuni dans la maison au toit de chaume est en train d’achever la sixième ébauche d’un ouvrage rédigé par la population babatana. Appelé Petanigaki ta siniqa ni Lauru ou Nourritures de la forêt de Lauru, ce livre a été rédigé par plus de 60 personnes de la communauté grâce à une série d’ateliers organisés sur une période de plus de trois ans. Le livre sera un outil éducatif sur les plantes comestibles de la forêt pour les jeunes de la région : où les trouver, comment les préserver et les récolter, comment les accommoder. Moins de la moitié de la population de Lauru est alphabétisée et pour beaucoup, l’anglais représente la deuxième, voire la troisième langue. Le livre est donc rédigé dans les langues locales et en anglais. Il comporte de nombreuses illustrations réalisées par un artiste local. Les élèves des écoles ont décalqué les feuilles pour aider les lecteurs à identifier les plantes. Des légendes explicatives ont été produites à l’intention des lecteurs peu instruits. Le livre comporte différents chapitres sur les noix comestibles, les fruits, les ignames, les champignons et les légumes verts que l’on trouve dans la forêt. Il ne traite pas seulement des plantes comestibles : il inventorie aussi la végétation, les types de sols, les saisons et les variétés de plantes. Juste derrière les villages côtiers de Lauru, les arêtes escarpées de la forêt humide tropicale s’élèvent abruptement depuis la chaîne centrale de l’île. C’est dans ces montagnes accidentées que travaille l’équipe du projet, sous la direction des villageois, pour prélever des échantillons de plantes comestibles dans les arbustes et autres espèces utiles. Une fois revenus au village, on expose les spécimens recueillis afin que les villageois disposant de connaissances sur les plantes, généralement les vieux, les identifient et indiquent leurs noms. Les ateliers sont alors organisés pour montrer comment préparer et cuire les plantes. Le processus de production du livre a été aussi instructif et motivant que le sera le livre lui-même. Les élèves des écoles, les notables et les groupes de femmes ont été associés au travail de collecte, d’identification et de traitement. L’exercice a relancé l’intérêt de la population pour l’usage de ces plantes. Les villageois ont entrepris de les cultiver et les instituteurs ont introduit l’étude des plantes dans leurs programmes scolaires. Forêts et sécurité alimentaire À la fin de 1997 et au début de 1998, les effets du phénomène El Niño ont provoqué une sécheresse sévère dans les îles Salomon, habituellement humides. Des récoltes ont été perdues et des pénuries d’eau se sont produites dans des zones où les précipitations sont habituellement de l’ordre 3 500 mm, réparties sur presque toute l’année. 160 Les révolutions de l’information Savoirs paysans Le travail de réhabilitation de l’usage des plantes comestibles de la forêt a pris alors tout son sens pour la population. Quand les patates douces et le taro venaient à manquer, il y avait une réserve abondante de nourriture dans la forêt (plus de 80 espèces ont été identifiées dans le manuel) qui ne demandaient qu’à être cueillies et qui pouvaient nourrir les gens, à condition, bien sûr qu’ils sachent les identifier et les utiliser correctement. La nourriture disponible dans la forêt fournissait par ailleurs un argument important pour inciter à une gestion « durable » de cette ressource. Il n’y a pas si longtemps, les forêts des îles Salomon avaient été décimées par des exploitations commerciales. Il fallait rappeler aux villageois que la forêt était utile à bien d’autres choses et qu’elle n’était pas seulement une source de bois-d’œuvre. Collaboration Le projet est le fruit d’une collaboration entre le conservatoire national des plantes des îles Salomon, l’APACE et le programme communautaire de soins de santé primaires de l’hôpital de Sasamunga. Myknee Sirikolo travaille pour le conservatoire national des plantes, à Honiara. Il inventorie et répertorie les spécimens de plantes collectés dans la lointaine Lauru. Il assure les fonctions de botaniste et d’animateur communautaire principal pour le projet. Il répertorie très soigneusement les plantes et contrôle la conformité de leur description en babatana, sa langue maternelle, par rapport à la documentation en anglais, disponible au niveau du conservatoire. Il note quelques questions qu’il posera aux anciens à l’occasion de sa prochaine visite à Lauru. De l’autre côté de la ville, une petite maison au toit de chaume héberge le bureau de coordination de l’APACE. L’électricité, fournie par des panneaux solaires, alimente un ordinateur sur lequel Florence Nodoro, une jeune femme de Lauru recrutée par l’APACE, saisit les textes en babatana et en anglais, scanne les illustrations et prépare la mise en page du manuel. L’APACE et le conservatoire national des plantes ont réuni leurs expertises respectives, en ethnobotanique et en développement communautaire, pour mettre en place le projet de « nourriture forestière de Lauru » qui pilote le travail de production du manuel avec la population. Le projet est soutenu par l’initiative « Population et plantes » (une collaboration entre le WWF, l’Unesco, le Royal Botanic Gardens de Kew et la coopération australienne). Le manuel sera distribué dans les communautés où il représentera la mémoire permanente du patrimoine des plantes comestibles de la forêt. Il pourra être utilisé pour des formations en nutrition destinées aux adultes et dans les écoles. Il sera à la fois une mémoire du passé et une base pour construire l’avenir. 161 INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Appropriate Technology for Community and Environment (APACE), c/o UTS, PO Box 123, Broadway 2007 (Australie). Tél. (61) 02 9514 2554 ; fax (61) 02 9514 2611 ; e-mail apace@uts.edu.au Kastom Garden Program, c/o Development Services Exchange, PO Box 556, Honiara (Îles Salomon) 162 Les révolutions de l’information Rentabiliser la recherche agricole : comment l’ENDA lie la recherche, la formation et la vulgarisation Vaincre la famine par la recherche et la vulgarisation : maîtriser la mosaïque du manioc en Ouganda Campagnes d’information : combattre la co V ch u en l i g lle a de ri l’ s hib e is r cu l s e langage scientifique : ateliers Liv d r ’ e é ts cr d i e tu v r u e lgarisatio T n ra : n d s e m s e in tt s r e e c d te e s s n in u f is o i r b m le a s ti d o a n n s s s l c e ie P n a t c if i i f q iq u u e e s aux chercheurs : La Revue africaine de recherche agricole Liens entre la recherche et la vulgarisation La recherche et la vulgarisation traditionnelles sont en train de changer. Les vieilles approches, encore trop présentes dans le monde en développement, consistaient, pour les chercheurs, à se calfeutrer dans leurs laboratoires et leurs fermes expérimentales et à en sortir de temps à autre pour annoncer une nouvelle découverte. Et il appartenait alors aux vulgarisateurs de porter la bonne nouvelle aux paysans. Ce modèle a évidemment ses limites : comment s’assurer que les chercheurs sont en train d’étudier des choses utiles ? Bien souvent la recherche est tournée sur elle-même et les chercheurs sont plus motivés par la publication d’un nouvel article dans une revue scienti- fique ou la participation à un séminaire, que par la résolution des problèmes des paysans. Et comment les vulgarisateurs peuvent-ils prendre connaissance des résultats de la recherche ? Ils ne lisent pas les revues scientifiques et s’ils le faisaient, ils n’en comprendraient probablement pas le jargon. Sans ce lien vital avec les autres acteurs, la recherche agricole gaspille du temps et de l’argent, tout simplement. Plusieurs institutions essaient de trouver des passerelles entre la recherche et la vulgarisation. Quelquefois, une crise, comme une épidémie ou l’apparition d’une nouvelle espèce de parasite peut être l’occasion qui oblige les chercheurs à repenser leurs procédures, leurs relations avec les autres et à adopter de nouvelles approches. Dans d’autres cas, c’est une organisation nouvelle, souvent une ONG, qui dispose de la liberté d’initiative nécessaire pour réunir les chercheurs, les vulgarisateurs et les agriculteurs et les faire travailler ensemble à la rédaction de documents qui ne pourraient pas être produits autrement. N’oublions pas que les chercheurs eux-mêmes sont des usagers de l’information et de la communication. Ils doivent publier : une des rares récompenses pour un chercheur, qui trime dans son laboratoire, c’est la reconnaissance du monde scientifique, à travers la publication d’articles. Mais publier, c’est beaucoup plus que cela : cela permet de montrer les avancées de la science, cela offre au chercheur des occasions d’apprendre des choses nouvelles, en s’appuyant sur des découvertes faites de son laboratoire éloigné, mais sur lesquelles il bâtit son propre travail. Sans revues scientifiques, conférences et publications sur l’Internet (une dernière nouveauté), beaucoup d’avancées technologiques n’auraient tout simplement pas vu le jour. 164 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation Comment l’ENDA lieRleanrtaebcilhiseerrclahree,chlaerfcohermagarticioolne et la vulgarisation Un ensemble de problèmes… Observons un ensemble de problèmes ruraux que l’on rencontre dans tous les pays en développement. Premier problème. Les producteurs veulent connaître de meilleures techniques culturales pour améliorer leur production. Mais ils ont difficilement accès à l’information dont ils ont besoin pour cela : les institutions de recherche sont inaccessibles et elles ne traitent pas souvent des sujets qui intéressent le plus les paysans. Deuxième problème. Pour conduire leurs essais sur le terrain, les organismes de recherche ont besoin de champs expérimentaux et de producteurs volontaires pour participer à la recherche. Mais les chercheurs sont généralement cloîtrés dans leurs laboratoires et ils ont peu de contacts avec les paysans pour négocier cette collaboration. Troisième problème. Les organismes de vulgarisation ont la mission de diffuser les nouvelles techniques agricoles auprès des paysans. Mais ce n’est pas facile. Les démonstrations nécessitent des parcelles et il faut les aménager ; tout cela prend du temps et de l’argent et il y en a de moins en moins. …et une solution ? L’ENDA est une ONG internationale basée au Sénégal. Ses responsables pensent qu’ils ont trouvé une solution à ces trois problèmes. Elle se fonde sur un accord entre l’ENDA (Environment, Development and Action) et les producteurs ruraux organisés au niveau villageois. Les paysans fournissent une parcelle libre (de 5 à 10 hectares environ) et, en contrepartie, l’ONG y établit un centre de formation pour le village. L’équipe de vulgarisation de l’ENDA et quatre paysans en cours de formation vivent dans le centre. Ils travaillent la terre, récoltent et élèvent le bétail, comme tous les autres paysans. Mais ils s’occupent aussi d’expérimenter de nouvelles techniques agricoles et d’organiser des séances de démonstration pour les autres producteurs du village. Par exemple, ils vont planter des rangées de nouvelles variétés de maïs à côté d’une parcelle semée avec des variétés traditionnelles et ils invitent les villageois à venir comparer les résultats par eux-mêmes. 50 à 60 visiteurs peuvent être ainsi reçus, chaque jour, dans ces parcelles expérimentales. « Le centre de formation communautaire constitue un site idéal pour les chercheurs », dit Chierro Bak Seck de l’équipe action-recherche de l’ENDA, « ils peuvent y conduire leurs expérimentations et comme les centres sont installés sur des terres appartenant au village, il est 165 Paul Mundy La bibliothèque de l’ENDA offre à ses lecteurs une mine de renseignements sur la thématique du développement (Photo : Paul Mundy) facile de trouver de l’aide pour planter et désherber. Les résultats peuvent être directement observés par les paysans du village, qui peuvent ainsi se faire une idée par eux-mêmes et adopter les pratiques qui leur conviennent ». Les chercheurs de l’ISRA (Institut sénégalais de recherche agronomique) et de l’université de Dakar peuvent demander l’assistance de l’ENDA pour entreprendre des recherches au niveau des centres. L’ENDA a signé un accord avec l’université du Minnesota pour permettre à des étudiants américains d’entreprendre des recherches au Sénégal en bénéficiant des équipements des centres. « Et bien entendu, les producteurs ruraux des localités concernées peuvent eux-mêmes suggérer des thèmes de recherche », dit Chierro Bak Seck. Citons, parmi les recherches conduites, la multiplication rapide des espèces végétales produites par bouturage comme les pommes de terre, le manioc et les fraises, l’expérimentation du contrôle des nématodes de la tomate et du gombo et l’optimisation des importantes quantités de biomasse produites par le leucaena, un arbre très répandu, qui améliore la fertilité des sols en fixant l’azote. Quatre centres de ce type ont déjà été implantés à Sébikotane, près de Dakar, à Sandiara (dans l’ouest du pays), Merina Diop (centre est) et Nguénienne (centre ouest) avec l’appui du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et la Caisse française de développement. Créés en 1998–99, ces centres ont déjà accueilli des hauts responsables d’organisations comme la Banque mondiale et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Le centre de Merina Diop est particulièrement intéressant. La partie centrale du Sénégal est une zone particulièrement pauvre, frappée par la désertification. Le chômage y est important et de nombreux jeunes partent vers Dakar ou émigrent vers les États-Unis, où quelques-uns se trouvent pris dans les circuits de la drogue ou de la prostitution. L’ENDA et le PNUD pensent que le centre de formation dont ils soutiennent le fonctionnement contribuera à résoudre ces problèmes. L’implantation de dix autres centres du même type est programmée pour un avenir proche. Chierro Bak Seck affirme que s’ils donnent satisfaction, l’ENDA espère installer 640 centres dans tout le pays, soit deux centres pour chaque communauté rurale du Sénégal. L’objectif de l’ENDA est de permettre à ces centres d’acquérir leur indépendance financière et de subvenir à leurs besoins en générant leurs propres ressources. Cela signifie qu’ils devront produire et vendre suffisamment pour assurer leurs coûts de fonctionnement, y compris le salaire des agents et le coût de la formation. Jusqu’ici, les centres parviennent à assurer 70 % de leurs coûts en vendant leurs produits ; ce pourcentage augmentera lorsque les activités d’élevage auront atteint un taux de production optimal. Les centres pourront également passer des accords de production avec des commerçants locaux et des exportateurs. 166 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation À propos de l’ENDA L’ENDA est une ONG internationale qui s’est spécialisée dans les questions d’environnement et de développement dans le monde en développement. Son siège social se trouve à Dakar (Sénégal). Il a ouvert des bureaux dans 21 pays en développement : 14 en Afrique, 5 en Amérique latine et 2 en Asie. L’ENDA a été créé en 1972, à l’issue d’une conférence internationale sur l’environnement, à Stockholm. Son activité s’articule autour de 24 équipes semi-autonomes. Chacune d’entre elles investit un champ de travail spécifique dans le secteur du développement : santé, énergie, genre, problèmes urbains et édition. Les ressources de l’ENDA proviennent principalement d’agences bilatérales, d’ONG européennes et de l’Union européenne. « Ils ne se déplaceront pas seulement pour admirer vos choux… » « L’ENDA travaille en collaboration étroite avec les médias sénégalais pour assurer une large diffusion de ses travaux », dit Simon Meledge, responsable des relations publiques. « Il produit des communiqués, tient des conférences de presse et prépare des dossiers contenant des éléments d’information que les journalistes peuvent utiliser comme base pour rédiger leurs articles ». Chaque année, Simon Meledge organise plusieurs visites de journalistes dans des sites où l’ENDA travaille avec les communautés villageoises. Il passe beaucoup de temps à identifier les sujets de reportage intéressants pour la presse. Il est important de choisir le bon moment et le bon endroit : « Vous ne pouvez pas les déplacer seulement pour leur faire admirer les choux que vous avez plantés », dit-il avec un sourire. Contrairement à ce qui se passe dans certains pays, il n’est pas nécessaire de payer les journalistes, au Sénégal, pour vous assurer qu’ils traiteront d’un sujet. Si Simon Meledge organise une visite de presse, il assure le transport des journalistes mais c’est à eux qu’il appartient de décider s’ils vont écrire quelque chose. Les conférences et les cérémonies de lancement de livres constituent de bonnes occasions pour rencontrer les journalistes et les inciter à couvrir un sujet. Simon Meledge a une liste de journalistes qu’il invite systématiquement à ces manifestations. L’ENDA mobilise également les radios. Il produit deux ou trois programmes par mois et paie les stations pour leur diffusion. De plus, Simon Meledge et ses collègues sont souvent invités à participer à des tables rondes à la radio. L’ENDA est un des pionniers de l’Internet au Sénégal. Il a construit un site très complet et très documenté (http ://www.enda.sn). 900 000 livres en 25 ans Une des 24 équipes qui constituent l’ENDA s’occupe d’édition « ENDA éditions ». Cette unité publie environ 10 livres par an, en anglais et en français, sur tous les sujets couverts par l’ONG. 167 De 1974 à 1997, l’ENDA a distribué près de 900 000 ouvrages. Environ 70 % ont été vendus en Afrique et 20 % en Europe. Le titre le plus populaire ? C’est la version française d’un guide de santé intitulé Là où il n’y a pas de docteur, par David Werner. 134 000 exemplaires de cet ouvrage ont été vendus. Le tirage habituel des publications de l’ENDA oscille entre 1 500 et 6 000 exemplaires. L’ENDA coédite de nombreux titres en collaboration avec des agences des Nations unies, comme l’UNICEF ou d’autres organismes internationaux, comme le CTA. Les prix sont maintenus intentionnellement bas. Il s’agit davantage de couvrir les coûts d’édition et de publication que de faire des bénéfices. Les ouvrages sont vendus à deux niveaux de prix : Là où il n’y a pas de docteur est vendu 5 000 F CFA (7,62 e) dans les pays en développement et trois fois plus cher (22,87 e) dans les pays du Nord. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES ENDA, 4–5 Rue Kléber, BP 3370, Dakar (Sénégal). Tél. (221) 8 216027/8 224229 ; fax (221) 8 222695 ; e-mail enda@enda.sn ; Internet http ://www.enda.sn 168 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation MaîtrViasiencrrelalamfaomsinaeïqpuareladruecmhearcnhieoect elanvuOlguagriasantidoan Une mystérieuse maladie Les paysans de Luwero, au nord de Kampala, ont été les premiers à remarquer cette mystérieuse maladie en 1988. Des taches jaunes apparaissaient sur les feuilles du manioc et stoppaient leur croissance. Les feuilles tombaient et quand les paysans retiraient les tubercules de terre, ils ne trouvaient rien à manger. Les conseillers agricoles suspectèrent d’abord l’acarien vert du manioc mais les chercheurs trouvèrent le vrai coupable : la mosaïque du manioc, une maladie transmise par un virus connu partout en Afrique, mais qui, jusque-là, n’avait pas provoqué de dégâts sérieux. Cette fois-ci pourtant la situation était grave. Près de 2 000 hectares de plantations de manioc étaient dévastés par la maladie en 1988. Transporté par les aleurodes, le virus se répandait de façon régulière vers le sud à raison de 20 km par an environ, décimant la deuxième culture vivrière du pays. En 1999, le mal s’était répandu dans tout le pays et continuait sa progression vers les pays voisins. Juste après la banane Le manioc représente environ 30 % de la nourriture consommée par les Ougandais, juste après la banane. Les paysans constatèrent qu’ils ne pouvaient rien contre le virus. Toutes les variétés locales étaient affectées. Ils abandonnèrent le manioc pour se tourner vers d’autres cultures comme la patate douce. Dans le district de Kumi, dans l’est du pays, les producteurs avaient planté plus de 30 000 hectares de manioc par an en 1986–88 ; en 1992, ils n’exploitaient plus que 5 000 hectares. Au point culminant de l’épidémie, en 1996, la production de manioc de l’Ouganda avait chuté de 80 %, passant de 4 millions de tonnes à 500 000 tonnes par an. L’effondrement de la production de manioc entraîna la famine dans son sillage. En 1994, environ 3 000 personnes moururent de faim dans l’est et le nord de l’Ouganda. Des jeunes filles furent contraintes à des mariages précoces parce que leurs parents avaient besoin de la dot pour acheter de la nourriture. On rapporte même des cas d’échange de jeunes filles contre du manioc. L’union fait la force L’organisation nationale ougandaise de recherche agricole (NARO – National Agricultural Research Organization) était sur la sellette. Il fallait trouver une solution rapidement. Le Dr William Otim-Nape, un virologiste qui dirigeait l’équipe du NARO chargé du manioc et des chercheurs de l’Institut des ressources naturelles (NRI) en Grande-Bretagne se lancèrent dans un programme intensif de recherche. Ils rassemblèrent des contributions financières provenant de plusieurs bailleurs de fonds dont le Centre de recherche pour le développement 169 Paul Mundy Plants de manioc sains et, en gros plan, plants présentant les symptômes de la mosaïque du manioc (Photo : CTA) international (CRDI) du Canada, la Fondation Gatsby, le ministère britannique du développement international (DFID), l’Agence américaine de développement international (USAID) et la Banque mondiale. Petit à petit, ils réussirent à identifier précisément les caractéristiques de la maladie et trouvèrent les moyens d’y remédier. Le gouvernement tenta d’abord d’enrayer la progression de la maladie en détruisant les plants infestés. Sans succès : dans une parcelle expérimentale, 4 hectares de la variété principale ont été décimés par la maladie, malgré de strictes mesures sanitaires. Il était clair qu’une autre réponse devait être recherchée, sur la base de variétés de manioc résistant à la maladie. Mais ces nouvelles variétés n’existaient pas en Ouganda. Aussi, William Otim-Nape et son équipe s’adressèrent-ils à l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA) au Nigeria. Ils parvinrent à produire des variétés hybrides en croisant des variétés résistantes provenant de l’IITA avec des variétés locales. Ils testèrent ces hybrides dans des champs expérimentaux et constatèrent qu’elles résistaient bien à la maladie. En1996, William Otim-Nape et des chercheurs de l’Institut écossais de recherche sur les cultures (Scottish Crops Research Institute) firent une autre percée en étudiant la structure génétique du virus. Ils découvrirent qu’il s’agissait d’un hybride de deux virus connus qui avaient déjà causé des dégâts auparavant : c’était la première fois que l’on mettait en évidence ce type d’hybridation dans cette famille de virus. Associer les producteurs ruraux à la recherche Habituellement, la multiplication d’une nouvelle variété peut prendre jusqu’à 10 ans, en raison des précautions nécessaires en matière de test, de sélection et de contrôle. Mais face à la famine imminente, les chercheurs devaient faire des économies de temps. Ils invitèrent les paysans à les aider à évaluer les nouvelles variétés. Les paysans testèrent avec soin chacune d’entre elles et firent cuire les tubercules pour les goûter. Ils prélevèrent des boutures des variétés qu’ils avaient préférées pour les planter dans leurs propres champs. À la fin de la saison, les chercheurs se rendirent dans les villages pour discuter des avantages et des inconvénients de chaque variété avec les paysans. En procédant ainsi, ils purent réduire de moitié le temps nécessaire pour mettre au point, multiplier et diffuser une nouvelle variété, c’est-à-dire quatre ou cinq ans au lieu des huit à dix ans habituellement nécessaires. Le manioc est une culture particulière dans le sens qu’elle n’est pas produite à partir de graines. À l’inverse, les paysans coupent la longue tige noueuse du manioc en petits tronçons, chacun contenant plusieurs nœuds et plantent ces boutures dans le sol. Les nœuds germent et forment des racines produisant ainsi de nouvelles plantes de manioc. Cette caractéristique a des avantages et des inconvénients. L’avantage principal est que chaque plant de manioc est génétiquement identique au plant dont il est issu ; c’est un clone. Cela signifie que lorsque les chercheurs ont mis au point une variété résistante que les paysans apprécient, ils n’ont plus à se préoccuper de sa pureté (comme cela est nécessaire dans le cas d’une reproduction sexuée comme 170 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation pour le riz ou le blé). L’inconvénient, c’est qu’une tige de manioc peut produire seulement environ six boutures, à l’inverse des centaines de semences produites par une plante de riz ou de blé. Cela signifie que multiplier les boutures nécessaires pour planter un champ de manioc prend beaucoup de temps. Heureusement, les chercheurs du Centre international d’agriculture tropicale (CIAT), en Colombie, ont mis au point une méthode de culture du manioc à partir d’une toute petite partie de la tige contenant un seul nœud au lieu des nombreux nœuds nécessaires pour une bouture standard. En utilisant un local avec un taux d’humidité appropriée, il a été possible de faire pousser plus de plantes à partir d’une simple tige, ce qui a permis d’accélérer la multiplication des variétés résistantes. Associer les producteurs Les recherches avaient fait clairement apparaître que les nouvelles variétés pouvaient être affectées par la maladie si elles étaient plantées dans des petites parcelles isolées : le virus pouvait simplement se disperser à partir des variétés atteintes dans les environs, submergeant les plantes nouvelles malgré leur potentiel de résistance. Il était donc nécessaire de planter ces nouvelles variétés sur de grandes superficies. Mais pour cela il fallait organiser une vaste campagne d’information des producteurs et multiplier les boutures. Les chercheurs du NARO firent appel aux services de la vulgarisation pour apporter une assistance dans ce domaine. Les responsables de l’agriculture de chaque district furent invités à coordonner le programme manioc. La Fondation Gatsby apporta un soutien financier pour permettre la formation des vulgarisateurs par les chercheurs en fournissant les moyens de transport et les indemnités. C’est ainsi que fut créé le réseau national des producteurs de manioc (NANEC – National Network of Cassava Workers). Les animateurs du NANEC entamèrent alors un ambitieux programme de formation des producteurs. Ces sessions comprenaient des informations sur la mosaïque du manioc (comment elle se répand et comment la maîtriser), les variétés résistantes, la nécessité de détruire les plantes affectées et d’utiliser uniquement des plantes saines et les façons d’utiliser des chambres humides à faibles coûts. Plus de 35 000 agriculteurs ont ainsi été directement formés et la démultiplication de la formation par leur intermédiaire a permis d’atteindre le chiffre de 200 000 paysans formés au total. Les animateurs du NANEC ont collaboré étroitement avec les organisations communautaires, comme les groupements féminins et les associations de jeunes producteurs. Ces groupes ont multiplié et distribué les boutures, conduit les essais des nouvelles variétés dans les champs (environ 600 essais en six ans) et géré les parcelles de démonstration qui pouvaient être utilisées comme lieux de formation de leurs propres membres. Les terres appartenant à l’État et les fermes des prisons ont également été utilisées pour produire des boutures. Lorsqu’ils ont compris qu’il était important de se débarrasser de la source de la maladie, les paysans ont pris eux-mêmes l’initiative de sanctionner ceux d’entre eux qui continuaient à cultiver des variétés suspectes. Ils instituèrent un système d’amende ou exercèrent une pression sociale sur les récalcitrants. Une « police communautaire » traditionnelle était chargée de détruire les cultures infestées. Les groupes communautaires déjà constitués en tant que tels ont été les plus efficaces ; il s’agissait de groupes de 20 ou 30 paysans qui avaient choisi de s’unir pour labourer et désherber mutuellement leurs parcelles. Ils ajoutèrent la formation à la culture du manioc à leurs activités. Le NANEC a aidé à la création de nouveaux groupes mais, en général, ils n’ont pas été aussi durables que les groupes déjà constitués. 171 Les médias ont également été mobilisés. Le NARO a fait appel à des journalistes pour rédiger des articles et produire des émissions de radio sur le manioc et a financé la diffusion de ces programmes. La rançon du succès Le succès de cette approche est clairement reflété par les statistiques. En 1998, la production de manioc avait retrouvé les niveaux précédant l’épidémie. En 1999, le rendement était supérieur de 16 % à celui de 1989, année record avant l’épidémie. Paradoxalement, le pays se trouve maintenant confronté à une surabondance de manioc qui pousse les prix vers le bas. L’Ouganda a commencé à exporter des tubercules et des cossettes de manioc vers les pays voisins. Des usines pour transformer les surplus des récoltes ont été construites. Les succès dans la lutte contre la mosaïque du manioc ont également conduit à des changements dans l’organisation du système de recherche et de vulgarisation agricole. Le NARO a été restructuré, des centres régionaux de recherche ont été implantés dans chacune des 12 zones agro-écologiques du pays afin de rapprocher les chercheurs et les agriculteurs. Pour renforcer davantage ces liens, la responsabilité de la diffusion des nouvelles techniques agricoles a été transférée du ministère de l’agriculture au NARO, qui dispose d’un statut semi- autonome. La coordination avec les vulgarisateurs s’est améliorée et les chercheurs du NARO utilisent désormais une approche participative. L’épidémie a également eu comme résultat indirect la décentralisation des services de vulgarisation, désormais placés sous la responsabilité des autorités des districts. De nombreuses ONG engagées dans le développement rural ont adopté l’approche du NANEC pour développer leurs propres activités. Le NARO est maintenant en train d’adapter « l’approche manioc » à d’autres cultures. William Otim-Nape, qui est désormais le directeur général adjoint du NARO chargé des programmes extérieurs, dit que le prochain objectif est une maladie parasitaire du café. Comme le manioc, le café est une culture très importante en Ouganda. Il se plante également par bouturage. La même approche pourrait donc être appliquée. La lutte contre l’épidémie de la mosaïque du manioc a laissé des traces durables : « cela a changé la façon de penser de tout le monde dans le domaine de la recherche et de la vulgarisation », dit le William Otim-Nape. Et cela montre également que les compétences scientifiques, une bonne organisation et de modestes ressources peuvent être mises à profit pour surmonter une crise en un temps relativement court. Voilà qui peut servir de leçon aux nombreux pays qui cultivent le manioc ou d’autres plantes similaires. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Dr G.W. Otim-Nape, Deputy Director-General (Outreach), National Agricultural Research Organization (NARO), PO Box 295, Entebbe (Ouganda). Tél. (256) 41 320178/41 320264 ; fax (256) 41 321070 ; e-mail narohq@imul.com Mastering Mosaic: The Fight for Cassava Production in Uganda. Gatsby Occasional Paper, December 1997. Gatsby Charitable Foundation, 9 Red Lion Court, Londres EC4A 3EB (Royaume-Uni) 172 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation Combattre la cocChaemnpilalgenedsedl’’inhfiobrmisactiuosn Le majestueux arbre « samaan », avec son gigantesque déploiement de branches, est un repère symbolique dans la ville de Port-of-Spain depuis plus de 150 ans. Il avait résisté aux éléments pendant tout ce temps et semblait destiné à être encore là pour les futures générations. En réalité, il se meurt doucement. Il est devenu la proie de « la cochenille de l’hibiscus », un insecte parasite qui a fait une apparition malencontreuse dans l’île au milieu de l’année 1995. L’histoire a en fait commencé deux ou trois ans auparavant, quand le même insecte causa des dégâts considérables aux cultures et à d’autres plantes de l’île voisine de la Grenade. Mais ensuite, plus rien ne se produisit et tout le monde pensa que la menace était partie vers d’autres horizons. Puis on observa quelques petites attaques à Port-of-Spain où se situait le port d’entrée dans le pays. Les autorités pensèrent que des commerçants étaient responsables de l’introduction du parasite et elles prirent des mesures restrictives à leur encontre. Dans le même temps, elles tentaient d’éradiquer le parasite dans les poches où il avait été localisé, en utilisant un système de « pulvérisation, coupe et brûlage ». Malgré cela des rapports alarmants arrivaient : la cochenille se répandait rapidement. Elle semblait avoir une prédilection pour l’hibiscus, une jolie fleur que l’on trouve dans tous les jardins. Au fur et à mesure que l’insecte se répandait, la nécessité d’alerter la population en utilisant les médias devint évidente. Le ministère de l’agriculture entreprit donc de diffuser une campagne d’information pressante, pour inciter la population à « pulvériser, couper et brûler ». Sans une action rapide, la cochenille pouvait se répandre très rapidement. Le ministère recruta des équipes pour faire le nécessaire mais il fallait aussi se fier au civisme de la population et lancer une offensive nationale. Aimez vos ennemis Les cochenilles ne semblèrent pas être affectées par tous ces efforts : elles continuèrent à se développer touchant désormais les cultures, les arbres et les autres plantes. L’oseille, utilisée pour fabriquer une boisson traditionnelle de Noël, fut également affectée. La cochenille était devenue une vedette des médias. Il était évident que le procédé de « pulvérisez, coupez et brûlez » ne fonctionnait pas. Il fallait trouver autre chose. La nouvelle approche s’appuyait sur une gestion intégrée des parasites, fondée sur la lutte biologique. Elle s’appuie sur les ennemis naturels : araignées, libellules, hémérobes, guêpes parasites et autres insectes. Deux des ennemis naturels de la cochenille ont été introduits à la Trinité et ils sont parvenus à la maîtriser. 173 Joseph Seepersad Wayne Ganpat Anatomie d’une campagne Comment la modeste cochenille est-elle devenue si largement connue par la population ? Ce n’est pas étonnant si on analyse le soin avec lequel la campagne a été planifiée. Deux comités ont été institués : un comité technique scientifique consultatif et un groupe de travail opérationnel. Les deux comités étaient dirigés par la même personne, Cynthra Persad, du ministère de l’agriculture. Le comité technique était composé de représentants de la division de la vulgarisation du ministère et des principales organisations de recherche agricole (locales, régionales et internationales) opérant à la Trinité. Il a formulé des recommandations et des stratégies pour venir à bout du problème. Le comité opérationnel était constitué des représentants des principales divisions du ministère de l’agriculture. Son rôle principal consistait à coordonner la mise en œuvre des stratégies élaborées et de tenir informé l’autre comité de l’avancement de la campagne. Les deux comités avaient compris que l’organisation d’un programme de sensibilisation et de vulgarisation sur la cochenille et les dégâts qu’elle occasionne était essentielle. La division de la vulgarisation a mobilisé toutes sortes de médias, et plus particulièrement la radio et la télévision, pour informer la population et lui demander d’informer les autorités de la présence de la cochenille ici ou là. Plus tard, lorsque la stratégie est passée de l’approche « pulvérisez, coupez, brûlez » à la lutte biologique, il était toujours important de rester en contact avec la population pour savoir où les prédateurs devaient être répandus et pour suivre les progrès de l’opération d’éradication. Des programmes de trois et cinq minutes étaient diffusés par différentes stations de radio. Pour faciliter l’identification de l’insecte par la population, des fiches descriptives et des photos ont été largement diffusées. Des affiches en couleurs et des tracts ont été distribués. Au point culminant de la campagne, de courtes émissions de télévision ont également été produites. Comme les messages devaient toucher le plus grand nombre de personnes le plus rapidement possible, le ministère se rendit compte qu’avec ses moyens limités en termes de production audiovisuelle, il ne pouvait pas assurer la réalisation des programmes. La télévision par ENCADRÉ 15 Microprogramme pour une cochenille Un microprogramme radiophonique a été produit pour la campagne. Il disait ceci : Si vous voyez la cochenille, faites le savoir immédiatement, Ne tardez pas, Arrêtez sa destruction… 174 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation câble avait rendu les téléspectateurs de la Trinité très exigeants et il était important que la production ait un caractère vraiment professionnel. L’équipe de la division de la vulgarisation conçut le contenu technique des programmes et les scénarios ; la production fut confiée à des organismes de production professionnels, à l’extérieur. De même, les affiches ont été étudiées pour montrer les symptômes de la manière la plus réaliste possible, l’impression étant également effectuée à l’extérieur. Par contre, les fiches descriptives et les tracts ont été élaborés et réalisés au sein du ministère. Une diffusion appropriée en temps opportun était essentielle. Habituellement, les radios et télévisions commerciales diffusent les émissions éducatives des services publics en dehors des heures de forte écoute. Mais des enquêtes d’audience ont montré qu’avec ces horaires les messages n’auraient pas d’impact. Les mêmes études indiquèrent quelles étaient les stations qui étaient les mieux à même de toucher des publics spécifiques. Par exemple, certains programmes de radio s’adressaient aux habitants des faubourgs et aux jeunes qui présentaient certaines caractéristiques culturelles. Pour la télévision, les programmes sur la cochenille ont été diffusés aux heures de grande écoute ou au moins à des moments où l’on savait que de nombreux téléspectateurs seraient présents. De l’argent bien dépensé L’opération a été coûteuse : les stations privées n’ont pas assuré la diffusion des programmes gratuitement. Mais il s’avéra que l’investissement n’avait pas été inutile. Des enquêtes ont montré que beaucoup de gens avaient pu être informés sur la cochenille à travers les médias. Comment a-t-il été possible d’obtenir si rapidement de telles ressources du gouvernement ? Peut-être parce que les destructions occasionnées par ce parasite dans d’autres pays étaient impressionnantes et que la même chose pouvait se produire à la Trinité. La stratégie d’information et d’éducation ne s’est pas seulement appuyée sur les médias. Les vulgarisateurs de terrain ont également été mobilisés pour s’attaquer au parasite, particulièrement dans les zones touchées par l’épidémie. Ils se rendaient dans les familles, faisaient des interventions dans les écoles, donnaient des conférences aux réunions du Rotary Club et au sein d’organisations communautaires. Ils ont distribué toutes sortes de documents d’information et de vulgarisation. Ils ont organisé des expositions dans les centres commerciaux et sur les marchés publics. Enfin, et ce n’est pas le moins important, ils ont assuré une permanence téléphonique pour répondre aux appels de la population : les numéros de téléphone que les gens pouvaient appeler pour donner des informations sur la présence des cochenilles ou pour poser des questions figuraient sur les documents distribués. Les raisons du succès Le programme a été un franc succès : les dégâts ont été limités. L’arbre « Samaan » de Port-of-Spain a été sauvé et il fleurit à nouveau aujourd’hui. Les éditoriaux des journaux ont félicité le ministère de l’agriculture et son équipe. Grâce à un appui de la FAO, l’expérience a pu être partagée largement dans les Caraïbes et au-delà. 175 Les raisons du succès ? Le choix d’une technologie appropriée et la façon dont la campagne a été conduite ont été les deux facteurs principaux de réussite. La méthode de lutte biologique a été introduite à temps et cela a été possible parce que les comités nationaux ont été mis en place dès que les autorités ont compris qu’ils avaient affaire à un problème sérieux. Le fait d’avoir un président unique pour les deux comités a contribué à maintenir un lien constant entre recherche et vulgarisation. La campagne de communication a également joué un rôle primordial en sensibilisant la population de différents horizons et en permettant la mobilisation de ressources financières. L’efficacité de cette campagne tient sans doute au fait que certains aspects de la production et de la diffusion ont été confiés à des professionnels de la communication. Mais il faut également en attribuer le mérite aux « fantassins de la vulgarisation », trop souvent brocardés mais qui ont su apporter le message jusqu’au cœur de la population. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Dr Wayne G. Ganpat, Extension Training and Information Division, Ministry of Agriculture, Land and Marine Resources, PO Box 389, Port-of-Spain (Trinité et Tobago). Tél: (868) 642 0167/646 1966; fax (868) 642 6747; e-mail waygan@trinidad.net Dr Joseph Seepersad, Dept. of Agricultural Economics and Extension, Faculty of Agriculture and Natural Sciences, University of the West Indies, Circular Rd, St Augustine (Trinité et Tobago). Tél: (868) 645 3232–5 ext 3204; e-mail seeps@tstt.net.tt 176 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation Vulgariser Aletlealnigeargseds’céiecnrtiiftiuqruee Traduire la science en information Partout dans le monde, des scientifiques travaillent à résoudre les problèmes des agriculteurs dans les centres de recherche agronomique et dans les universités. Ils mettent au point de nouvelles variétés végétales, testent différents types d’engrais sur tous les types de sols et cherchent des solutions pour lutter contre les parasites, les maladies et les mauvaises herbes qui peuvent réduire de façon importante les récoltes des agriculteurs. Généralement, lorsqu’ils ont mis au point une nouvelle technologie, les chercheurs rédigent un article décrivant leur expérimentation et le publient dans une revue scientifique. Mais traduire des concepts scientifiques dans un langage accessible aux agriculteurs (et aux vulgarisateurs) n’est pas facile. En voici un exemple : Les résultats de l’expérimentation ont mis en évidence un taux élevé de phénol dans les résidus organiques de différentes espèces. Cela a eu comme conséquence un taux de décomposition lent qui a inhibé la libération des nutriments. C’est difficile à comprendre pour un agriculteur ou même un conseiller agricole et encore plus à appliquer. Il faut le traduire en quelque chose comme cela : Si vous voulez savoir si une plante donnera un bon compost, vous devez en goûter une feuille. Si votre langue se contracte, c’est que ça ne fera pas un bon compost. Traduire la langue scientifique en un langage que tout le monde peut comprendre est un défi majeur. Il est difficile pour les chercheurs de le faire eux-mêmes : ils sont immergés dans leur domaine et bien souvent ils ne savent pas exprimer autrement leurs idées. En fait, ils utilisent le langage scientifique à dessein car ils veulent s’assurer que leurs propositions sont formulées de manière rigoureuse avec toutes les précautions de langage nécessaires. Traduire des données scientifiques dans un langage et des concepts de tous les jours et les illustrer de manière concrète est difficile pour les vulgarisateurs et les producteurs agricoles ; peu d’entre eux possèdent un bagage scientifique suffisant pour le faire. Il en résulte que ces données scientifiques ne sont souvent pas reformulées et prennent la poussière sur les rayonnages des bibliothèques des centres de recherche. Des ateliers participatifs Comment faire cette traduction ? Une méthode intéressante est utilisée par l’Institut international de reconstruction rurale (IIRR) à Nairobi (Kenya). Elle consiste à organiser des ateliers qui regroupent des chercheurs, des vulgarisateurs, des animateurs d’ONG et des paysans, pour 177 Paul Mundy En haut: les participants à un atelier organisé par l’ITDG à Bogoria, au Kenya (dans le respect de la démarche de l’IIRR mais sans sa participation directe), étudient un manuscrit sur la médecine para-vétérinaire (Photo : Paul Mundy) À droite : le Dr Jacob Wanyama (debout), spécialiste en médecine ethnovétérinaire, discute du format d’un manuscrit avec des employés du service informatique lors d’un atelier à Bogoria (Kenya) (Photo : Paul Mundy) construire ensemble, à partir d’une matière première scientifique, des documents d’information adaptés. Un groupe d’animateurs, de rédacteurs, d’artistes graphiques et de spécialistes de la mise en page apportent une assistance technique aux participants pour qu’ils parviennent à rédiger et corriger leurs manuscrits, puis à les mettre en page et à les illustrer. Un atelier de deux semaines peut ainsi déboucher sur la production d’un ensemble de livrets de vulgarisation ou d’un manuel pratique de 200 pages. Les ateliers de l’IIRR n’ont rien à voir avec les conférences scientifiques auxquelles les chercheurs sont habitués (voir encadré 16). Il s’agit d’un processus très souple. Chaque manuscrit est présenté, critiqué et amendé au moins deux fois au cours de chaque atelier. Cette procédure permet aux participants de travailler de façon approfondie sur le contenu, d’écarter un manuscrit s’il n’est pas exploitable, de le diviser en plusieurs éléments si nécessaire ou de regrouper des informations provenant de deux sources différentes dans un même texte. Tous les participants à l’atelier, qu’il s’agisse d’agriculteurs ou de chercheurs de haut niveau, apportent une contribution à la formulation finale du document. Les chercheurs garantissent la pertinence scientifique des informations ; les vulgarisateurs et animateurs d’ONG s’assurent qu’elle est formulée dans des termes qui permettent sa diffusion ; les agriculteurs veillent à ce que les textes et les illustrations soient adaptés aux critères de compréhension des utilisateurs finaux et que le contenu corresponde bien à leurs besoins. Dès le début de l’atelier, une réflexion collective est organisée, afin de proposer des sujets à traiter (en plus de ceux qui sont déjà prévus) pour enrichir la publication. Des participants individuels ou des groupes de participants sont encouragés à rédiger de nouveaux manuscrits qui seront examinés et amendés pendant l’atelier. Le format de la publication fait lui-même l’objet d’une discussion et d’une décision collective pendant l’atelier. Pendant un atelier, par exemple, les participants ont eu à choisir entre trois options : une série de livrets, un manuel ou des fiches techniques sur feuilles volantes. Le choix final a porté sur le manuel parce que les participants ont pensé que ce serait le format le plus pratique pour les agents de vulgarisation. 178 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation ENCADRÉ 16 Comment fonctionnent les ateliers ? Préparation Avant l’atelier, un comité de pilotage établit la liste des sujets possibles et invite les collaborateurs à préparer des brouillons sur chaque thème, à partir d’un canevas commun à tous. Ces brouillons et d’autres éléments de référence constituent la matière première de l’atelier. Première ébauche Pendant l’atelier lui-même, chaque participant présente chaque page de son manuscrit, en utilisant un rétroprojecteur. Des copies de chaque manuscrit sont également distribuées à tous les autres participants qui apportent leurs critiques et suggèrent des amendements. Après cette présentation, un rédacteur aide l’auteur du manuscrit à reprendre et à amender sa première version. Un graphiste réalise des illustrations pour accompagner le texte. L’ensemble est alors mis en page et constitue une deuxième version. Pendant ce temps, les autres manuscrits font l’objet du même travail de présentation et de correction avec l’appui technique des rédacteurs et des illustrateurs. Deuxième ébauche Chaque participant présente alors son manuscrit remanié une deuxième fois, toujours avec le rétroprojecteur. De nouveaux commentaires et amendements sont proposés par le groupe de travail. Sur cette base, le rédacteur et le graphiste sont à nouveau invités à apporter leur appui technique pour la mise au point d’une troisième version. Troisième ébauche Pendant la dernière partie de l’atelier, la troisième version est proposée aux participants pour les ultimes commentaires et modifications. Finalisation La version finale peut être achevée, imprimée et distribuée aux participants immédiatement après l’atelier. Rapide, efficace Produire des documents d’information en utilisant des méthodes conventionnelles peut prendre beaucoup de temps : il faut écrire une première ébauche, la réviser, corriger le texte final, préparer les illustrations et procéder à la mise en page. Le prototype ainsi réalisé doit être examiné par des spécialistes du sujet traité avant que les corrections finales ne soient apportées. Il se peut que les correcteurs ne soient pas d’accord, que les collaborateurs ne soient pas disponibles… C’est un processus qui peut sembler interminable. 179 Théoriquement, les documents d’information destinés aux producteurs agricoles doivent être pré-testés pour s’assurer de leur pertinence et de leur adaptation au niveau de compréhension des lecteurs. Mais ce schéma idéal est rarement réalisé : les délais de publication sont souvent trop rapprochés ou il n’y a pas suffisamment de ressources financières pour permettre le pré-test. L’approche par l’atelier d’écriture permet de surmonter ces problèmes car tout le monde travaille sur le manuscrit en même temps. Les uns et les autres peuvent dialoguer, échanger des idées, confronter des points de vue, s’entraider, se contrôler mutuellement. Les agriculteurs et les vulgarisateurs permettent d’intégrer le pré-test et la production. Toutes les phases d’écriture, de pré-test et de correction s’articulent dans le processus continu et intensif de l’atelier. Combattre les pannes d’écriture De nombreuses personnes éprouvent des difficultés à écrire. L’atelier les aide à coucher leur savoir sur le papier. Il aide les organismes de développement à rendre compte de leurs expériences, à en tirer les leçons et à les partager avec d’autres acteurs. Lorsque la production de l’ouvrage est terminée, chacun peut mesurer sa propre contribution. Il peut en assurer la promotion auprès de ses collègues ou auprès d’autres organisations et participer à la plus large diffusion possible. Pendant l’atelier, tous les participants travaillent à la réalisation d’un produit commun. L’ouvrage est réalisé collectivement ; personne n’est passif ; chacun apporte sa contribution. Ce processus crée le sentiment de poursuivre un objectif commun avec une vision partagée. C’est un bon indicateur du désir de poursuivre la collaboration après la fin de l’atelier. Les paysans sont des experts Les paysans jouent un autre rôle essentiel. Les chercheurs et les vulgarisateurs oublient bien souvent que les paysans ont une connaissance approfondie et détaillée des cultures qu’ils font pousser, des animaux qu’ils élèvent et des sols qu’ils labourent. Les recommandations technologiques produites par les chercheurs ignorent ce « savoir local ». Impliquer les producteurs dans la production de matériel d’information est un excellent moyen de s’assurer que leur voix est entendue : les chercheurs peuvent prendre en compte le point de vue des paysans et ceux-ci peuvent apporter leur contribution à l’information contenue dans le livre. L’atelier qui a abouti à la production d’un livre sur la médecine vétérinaire traditionnelle au Kenya en est un parfait exemple. En 1966, l’IIRR organisait cet atelier en collaboration avec l’ITDG (Intermediate Technology Development Group), une ONG qui coordonne un important réseau de spécialistes de santé animale dans le nord et le centre du Kenya (voir p. 225). Les participants étaient des chercheurs de l’université de Nairobi, des agents du ministère de l’élevage et des musées nationaux du Kenya, des vétérinaires de terrain, des para- vétérinaires et des éleveurs ainsi que des guérisseurs provenant de 12 groupes ethniques répartis dans tout le pays. Ces guérisseurs utilisent des plantes médicinales pour traiter les maladies du bétail et sont très respectés. Les éleveurs font souvent appel à eux. Dans beaucoup de 180 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation zones, là où l’accès aux vétérinaires modernes est très difficile, ces guérisseurs représentent le seul recours pour prendre en charge la santé du bétail. Pendant l’atelier, les chercheurs ont présenté à tour de rôle des manuscrits sur les principales maladies. Durant les discussions qui ont suivi chaque présentation, les guérisseurs pouvaient décrire les maladies avec les symptômes qu’ils avaient eux-mêmes établis. Les symptômes employés par les chercheurs pour décrire une maladie ne sont pas toujours les mêmes que ceux retenus par la population et cette situation conduit à de nombreux malentendus sur le terrain. Les guérisseurs ont été invités à décrire les méthodes qu’ils utilisent pour traiter les maladies. Les chercheurs ont également donné leur avis sur ces pratiques : par exemple, le tabac contient de la nicotine qui est très toxique pour les tiques et les mites. Ainsi, certains traitements utilisés par les guérisseurs ont été retirés du manuel car l’ensemble des participants à l’atelier avaient des doutes sur leur efficacité. Toutefois, de nombreuses autres pratiques ont été validées. Le résultat constitue un manuel unique, qui combine de façon remarquable les données scientifiques et les savoirs locaux. Intitulé Ethnoveterinary medicine in Kenya: A field manual of traditional animal health care Profitant d’un moment de repos, Lokuriana Lopuwa (à gauche), une practices et publié en 1996 par l’IIRR et l’ITDG, avec le soutien du CTA, il aborde plus de 60 maladies responsable turkana de l’IIRR, et Alice ordinaires des bovins, des chèvres, des chameaux et d’autres animaux d’élevage. Prenons par exemple Lorot (à droite), une « accoucheuse » le chapitre consacré à la gale : une maladie causée par des tiques qui s’introduisent sous la peau des traditionnelle et une guérisseuse d’animaux originaire de Samburu, posent animaux en créant une démangeaison intense et des infections de la peau qui peuvent conduire à la en compagnie d’un garçon de l’hôtel de mort. Le chapitre donne 11 noms locaux de la maladie, en 7 langues différentes, une liste des Machakos où se déroulait l’atelier de symptômes et des causes de la maladie, décrit plusieurs méthodes de prévention et énumère une médecine ethnovétérinaire série de 11 traitements par les plantes médicinales qui peuvent être utilisés par les éleveurs qui n’ont (Photo : IIRR) pas accès aux médicaments de la médecine moderne. Une structure d’appui L’équipe d’encadrement apporte une contribution essentielle au bon fonctionnement de l’atelier. L’IIRR travaille avec une équipe compétente composée de rédacteurs, d’artistes graphiques et de spécialistes de la mise en page pour que le matériau informatif soit rapidement traité et maquetté par des professionnels. Chaque manuscrit est confié à un rédacteur qui travaille avec l’auteur pour le corriger et s’assurer qu’il est en conformité avec les directives éditoriales préétablies. De nombreux documents d’information et de vulgarisation dans les pays en développement sont constitués de simples textes. Pas d’illustrations. Ceci les rend rébarbatifs et difficiles d’accès. Il n’en va pas de même pour les publications de l’IIRR. Un groupe de trois ou quatre illustrateurs participent à l’atelier ; leurs dessins au trait constituent une des caractéristiques des publications de l’IIRR. Les auteurs, rédacteurs et graphistes conçoivent chaque image ensemble ; l’auteur ou le rédacteur fait une rapide esquisse tracée en quelques traits pour indiquer les éléments essentiels ; le dessinateur la transforme en une illustration professionnelle. 181 Comme les artistes assistent à l’atelier, ils peuvent écouter et voir les présentations, discuter des projets d’illustrations avec les auteurs et les corriger si nécessaire. Les participants vérifient chaque dessin pour s’assurer de sa précision et de son intelligibilité. Chaque image peut être reprise trois ou quatre fois avant d’obtenir une validation finale. Les illustrateurs ont un sens de l’humour aiguisé. Ils font souvent des caricatures des participants et les affichent sur les murs, pour la joie de tous. C’est même devenu une sorte de tradition dans ces ateliers. L’équipe chargée de la mise en page met les textes et les images en forme finale. Ils disposent d’un équipement complet : ordinateurs, photocopieurs, scanners, imprimantes à laser, un groupe électrogène (indispensable dans les endroits où les coupures d’électricité sont fréquentes) et des disquettes de sauvegarde. Des résultats tangibles Le bureau de l’IIRR à Nairobi a produit de nombreux ouvrages en utilisant cette méthodologie depuis 1994, notamment le manuel pratique de médecine vétérinaire traditionnelle évoqué plus haut, un manuel sur l’agriculture durable en Afrique orientale et australe (Sustainable Agriculture Extension Manual for Eastern and Southern Africa, publié en 1998 avec le soutien du CTA) et un guide des méthodes d’agroforesterie au Ghana sous forme de tableaux à feuilles mobiles (Agroforestry in Ghana : A Technology Information Kit, publié en 1994 conjointement avec le Ghana Rural Reconstruction Movement). Ces ouvrages ont été très appréciés. Les 2 000 exemplaires du manuel vétérinaire ont été vendus et une réédition est envisagée. Des exemplaires ont été distribués aux vétérinaires « aux pieds nus » par le réseau de l’ITDG et de nombreux organismes de développement ont acheté l’ouvrage « en gros » pour le distribuer à leurs équipes et leurs partenaires. Le manuel a également connu un succès inattendu auprès des vétérinaires professionnels qui commencent à reconnaître que les éleveurs nomades qui vivent de leurs animaux et en leur compagnie ont acquis depuis des siècles une connaissance approfondie de leurs troupeaux et de leurs problèmes de santé. Le manuel a permis de relancer l’intérêt de l’université et de l’Institut de recherche agronomique du Kenya pour le savoir traditionnel, ce qui a renforcé leurs programmes de recherche ethno-vétérinaire. Le livre sur l’agriculture durable s’est également très bien vendu : plus de 2 200 exemplaires en deux ans. L’université agricole Alemaya en Ethiopie l’utilise comme livre de cours dans son cycle de formation des vulgarisateurs. L’ouvrage a été traduit en kiswahili, la langue régionale de l’Afrique de l’Est. Cette traduction est destinée à rendre le manuel plus accessible dans les zones où le personnel de vulgarisation est souvent plus à l’aise en kiswahili qu’en anglais. L’IIRR a adapté plusieurs parties du livre pour en faire des audiocassettes diffusables par les radios et utilisables par des groupes d’écoute paysans. Il est également en train de construire un site Internet afin que tous ceux qui disposent d’un accès à la Toile puissent télécharger l’information qui leur est utile. Le succès de ces publications a encouragé l’IIRR à planifier davantage d’ateliers d’écriture. Des ouvrages sont prévus sur les soins de santé communautaires, l’agriculture sur les terres arides et la communication pour le développement. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Dr Isaac Bekalo, Director, Africa Regional Office, International Institute of Rural Reconstruction (IIRR), PO Box 66873, Westlands, Nairobi (Kenya). Tél. (254) 2 442610/ 2 446522 ; fax (254) 448148 ; e-mail iirraro@form-net.com 182 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation Des insectes nuisiblesLidvraentssdleevPulagacriifsiaqtiuoen Les insectes nuisibles et les maladies ne menacent pas seulement les cultures mais également les vies humaines. Il ne s’agit pas de quelques euros mais d’épidémies qui peuvent affamer des paysans vivant de leurs récoltes. La section consacrée à la mosaïque du manioc montre comment une maladie peut répandre la famine dans un pays comme l’Ouganda (voir p. 169). Lorsque leurs cultures sont attaquées, les agriculteurs ont besoin que leurs conseillers agricoles leur apportent les bons conseils, au bon moment. Les conseillers doivent eux-mêmes obtenir ces informations pour pouvoir les répercuter auprès des paysans. Mais bien trop souvent, cette information est difficile à trouver, n’est pas actualisée ou n’est pas pertinente. Dans le Pacifique, au cours des années 70, Ivor Firman, responsable de la protection des végétaux dans ce que l’on appelait la Commission du Pacifique Sud (devenue le Secrétariat pour le Pacifique Sud ou SPC), essaya d’apporter une solution à ce problème. Il produisit une série de documents appelés Les fiches-conseils sur les insectes nuisibles (en fait, il les appela seulement Les fiches-conseils ; la mention « insectes nuisibles » fut ajoutée par la suite pour préciser la nature du conseil). Il est sans doute intéressant de voir comment ces fiches ont été produites et quelles leçons on peut en tirer après 25 années de publication. Qui bénéficie des conseils ? Les principaux utilisateurs des fiches-conseils sur les insectes nuisibles sont les spécialistes techniques des ministères de l’agriculture des 22 pays de la région des îles du Pacifique. Qui sont ces spécialistes techniques ? Ils comprennent les agents de vulgarisation, les fonctionnaires responsables des services de quarantaine, les chercheurs et les professeurs d’agriculture qui ont un certain niveau de qualification supérieure : grade universitaire, diplôme ou certificat d’agriculture. Il était en effet essentiel de bien identifier les destinataires des fiches. Sinon, cela revenait à « écrire dans le noir à une personne aveugle qui ne parle pas votre langue ». À l’inverse, connaître le niveau de connaissances et la situation géographique du public cible est un élément déterminant pour pouvoir lui adresser un message pertinent. À titre d’exemple, on savait que tous les responsables techniques pouvaient parler anglais ou français : les fiches étaient donc produites dans ces deux langues. « Ecrire pour un public spécifique » signifie veiller à utiliser des mots et des expressions compréhensibles. Les spécialistes visés avaient tous suivi des cours d’agriculture, ils étaient donc capables de comprendre des termes comme « résistance variétale » ou « infestation ». Mais si vous vouliez présenter la même information à des agriculteurs, vous ne pouviez pas utiliser les mêmes termes. Vous deviez plutôt dire quelque chose comme : « certaines variétés sont moins touchées que les autres » ou « si on ne trouve qu’une petite quantité de charançons sur les plantes, ce n’est pas grave. Mais s’ils sont nombreux, vous devez agir ». 183 Peter Walton Qui prodigue les conseils ? Toutes les fiches techniques sur les insectes nuisibles ont été rédigées par des experts. Le terme « expert » est souvent utilisé de façon un peu abusive mais, dans ce cas précis, les auteurs des fiches étaient vraiment des experts dans leurs champs de compétences respectifs. Cet aspect est important car cela signifie qu’ils étaient capables de décider quelles informations devaient figurer dans les fiches et organiser leur présentation. Ils n’avaient pas besoin de se référer à qui que ce soit pour rédiger les fiches (et pourtant ils le faisaient). Et ils savaient, de par leur propre expérience, quels étaient les points importants à développer. Les fiches ont été rapidement considérées comme des documents de référence : elles contenaient des informations actualisées sur toutes sortes d’insectes nuisibles et de maladies. Et elles étaient spécifiquement conçues pour une région particulière : les îles du Pacifique. Comme les auteurs étaient des experts, il s’agissait généralement de chercheurs, ce qui signifie qu’ils n’étaient pas habitués à écrire pour un public comme celui des agents de vulgarisation. Il était donc nécessaire, pendant le processus de production des fiches de faire appel à des rédacteurs qui reformulaient le texte dans un langage adapté au public visé. Choix des thèmes Quels sujets, quels insectes et maladies étaient traités par les fiches ? Les sujets étaient choisis selon deux procédures : la première consistait à demander aux participants, à l’occasion des réunions régionales de protection des végétaux (qui se tenaient tous les deux ans), d’inventorier les insectes et les maladies qu’ils souhaitaient voir traiter, en les classant par ordre de priorité. De nouvelles fiches pouvaient alors être mises en chantier pour couvrir les problèmes jugés prioritaires. Mais cela n’était pas toujours possible. D’autres sources d’information étaient alors exploitées : par exemple, si un nouvel insecte nuisible commençait à menacer les cultures dans une région, certains agents de protection des végétaux pouvaient ne pas en être informés car leur zone n’était pas encore affectée. Et il y avait une troisième possibilité : même si elle n’est pas vraiment à recommander, elle mérite d’être mentionnée. C’est le cas où un expert était volontaire pour rédiger une fiche sur son insecte nuisible ou sa maladie préférée. Cela ne se produisait que de temps en temps et les manuscrits n’étaient acceptés que lorsque les sujets qu’ils abordaient devenaient utiles. L’avantage d’un auteur proposant lui-même son sujet est qu’il le connaît « sur le bout des doigts » et qu’il dispose en général d’un dossier photographique complet ce qui, on va le voir, est particulièrement utile. Présentation Les documents de vulgarisation doivent être attractifs pour les vulgarisateurs comme pour les agriculteurs. Quel que soit le support choisi, une émission de radio, un programme vidéo ou une fiche technique, le mode de présentation doit chercher à favoriser la communication. En d’autres termes, la façon de présenter un message doit favoriser sa compréhension. Si ce n’est pas le cas, il n’attirera pas son utilisateur potentiel. Les fiches-conseils sur les insectes nuisibles étaient très attractives, dans tous les sens du terme. Elles étaient très bien présentées ; chacune d’entre elles contenait des photos en couleurs et elles étaient imprimées sur du papier glacé, en format A5 (la moitié du format A4 des machines à photocopier). 184 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation Le format des fiches était sans doute l’élément qui les rendait les plus attractives. Le format A5 correspond exactement à la bonne dimension : petit, mais pas trop. Maniable, en somme. Lorsque le format a été récemment modifié pour passer en A4, pour on ne sait quelle raison, les fiches ont perdu quelque chose. C’est difficile à expliquer mais le format A5 avait un plus grand impact. Un volume de quatre à six pages constituait par ailleurs la bonne taille. Elle imposait des contraintes incroyables aux auteurs (et aux concepteurs !), mais c’était un facteur d’impact. Être capable de présenter l’information en quelques pages, avec des photos, signifiait que l’on s’était appliqué à dégager l’information essentielle. C’est très difficile d’écrire sous une telle contrainte. Mais c’est une règle efficace qui donne de bons résultats. Lorsque la production de la série démarra, un système de reliure par anneaux a été mis au point, de façon à ce que chaque utilisateur puisse conserver les fiches dans de bonnes conditions. Malheureusement, le nombre de fiches produites excéda bien vite la capacité de classement des chemises de classement disponibles et beaucoup d’utilisateurs ne furent plus en mesure d’utiliser ce mode de classement. Les photos furent un autre facteur essentiel du succès des fiches. Chaque fiche comprenait au moins une photo avec une légende, sur la première page. Quelques-unes pouvaient compter jusqu’à trois photos, avec leurs légendes. Et à l’intérieur, il pouvait y avoir d’autres photos, souvent des gros plans, ou des photos prises au microscope. La plupart des photos étaient d’excellente qualité. Une des plus célèbres représentait un escargot africain géant avec une goutte d’eau qui glissait lentement le long de sa coquille. Superbe. Cependant, la nécessité de disposer de photos d’excellente qualité constituait aussi l’une des contraintes de la production : comment trouver rapidement des photos de cette qualité ? Dans certains cas extrêmes, des photographes ont été engagés. Le manque de photos pertinentes conduisait quelquefois à retarder de plusieurs mois, voire d’années entières, la publication d’une fiche. Alors, lorsqu’un auteur arrivait avec un texte et des photos, il était vraiment le bienvenu. Après 25 ans, quel est le bilan ? Le principal enseignement réside dans le constat que le public a toujours autant besoin des fiches-conseils sur les insectes nuisibles qu’il y a 25 ans. Les fiches sont toujours aussi appréciées et demandées que lors de la publication de la première d’entre elles. D’une certaine façon, c’est décevant. Pendant tout ce temps, on aurait pu espérer que les ministères de l’agriculture des pays concernés auraient produit des documents équivalents. Quelques-uns l’ont fait, mais c’est loin d’être le cas pour tous. Certaines fiches ont été traduites dans les langues locales et publiées conjointement avec les ministères. Mais la traduction signifiait que l’on ne s’adressait plus aux vulgarisateurs (anglophones ou francophones) mais aux agriculteurs (qui ne maîtrisaient souvent que les langues locales) et ces changements n’étaient pas toujours possibles, compte tenu du niveau de langue utilisé ou des mises en page, sauf dans un cas précis, pour une fiche destinée aux agriculteurs, sur la rouille des feuilles de taro. Par ailleurs, il est apparu que le mode de détermination des thèmes prioritaires et de mise à jour des fiches doit être plus efficace. Un bon exemple de cela est la fiche sur la rouille des feuilles de taro mentionnée plus haut. Elle a été publiée pour la première fois en 1977. Après sa publication, les signes d’identification et les modes de traitement de cette maladie ont évolué. En 1993, une épidémie de rouille 185 atteint les îles Samoa, détruisant l’ensemble des cultures de taro, celles destinées à la consommation locale comme à l’exportation. C’était un coup dur. Il fallait rééditer la fiche sur la rouille de la feuille de taro mais les spécialistes ne parvenaient pas à se mettre d’accord sur l’état des connaissances sur le sujet, ni sur les mesures appropriées pour maîtriser l’épidémie. La nouvelle version de la fiche n’a été publiée qu’en 1999 : six ans après l’épidémie. Evidemment, c’était bien trop tard. Restons sur le même exemple. La fiche destinée aux agriculteurs (qui était basée sur l’ancienne fiche avec quelques données nouvelles) était utilisée comme un élément d’une campagne d’information et de vulgarisation sur la rouille à destination des agriculteurs : comment la reconnaître, ce qu’elle représentait et comment lui faire face. La campagne a été massive, avec une combinaison de journées de formation, des émissions de radio et des émissions de télévision. Cette utilisation combinée de différents médias, pour offrir différents angles de présentation du même sujet, s’est avérée très efficace pour communiquer le message et renforcer son impact. Mais la réussite de telles campagnes implique une planification rigoureuse et un engagement de tous les acteurs concernés. La fiche destinée aux agriculteurs a été réalisée grâce à une collaboration entre les agents de vulgarisation et les paysans et a fait l’objet d’un test préalable sur le terrain, avant d’être éditée (voir p. 177 où une démarche analogue a été adoptée lors des ateliers de l’IIRR). Et l’avenir ? Comme nous l’avons déjà mentionné, il y a toujours une forte demande pour ces fiches sous leur forme imprimée traditionnelle. Elles pourraient également être numérisées et exploitées sur l’Internet ou gravées sur CD-ROM mais ces nouveaux outils ne sauraient être considérés comme une alternative aux fiches imprimées : la plupart des utilisateurs ne disposent pas d’ordinateurs, sans parler d’Internet. Mais cela n’empêche pas d’explorer les ressources offertes par ces nouveaux médias. Il est évident que le transfert des fiches sur l’Internet réduirait de façon sensible les coûts d’actualisation de l’information. Cela ne pourra toutefois être fait que lorsque les procédures de révision des fiches actuelles et de production de nouvelles fiches auront été améliorées. Une suggestion intéressante consiste à s’inspirer de ce qui se fait en Papouasie-Nouvelle-Guinée : une maquette de fiche est produite et distribuée, avec les photos, mais sans les textes, fournis à part, afin qu’ils puissent être traduits dans différentes langues locales (on en dénombre 770 pour la seule Papouasie-Nouvelle-Guinée). De cette façon, de nouvelles fiches peuvent être produites localement. La matière première scientifique est valorisée et rentabilisée. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Plant Protection Service, Secretariat for the Pacific Community (SPC), Private Mail Bag, Suva (Îles Fidji). Tél. (679) 370 733 ; fax (679) 370 021 ; e-mail pps@spc.int 186 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation TransmLeattrRe edevsuienfaorfmriactaioinnsesdcieenrtieficqhueesrcauhxecahegrrcihceoulres Nous nous frayons un chemin à travers la cour, croisons des groupes d’étudiants qui potassent leurs examens, montons les escaliers et passons devant les laboratoires où des techniciens sont penchés sur leur microscope. Le petit bureau situé au deuxième étage du département d’agriculture de l’université Makarere de Kampala déborde de dossiers et de papiers. Derrière une pile de manuscrits, Margaret Ssonko est installée devant un ordinateur, apportant des corrections à un document. Paul Nampala et Moses Osiru se grattent la tête devant un autre manuscrit : mais qu’est-ce que l’auteur a-t-il voulu dire par là ? Bienvenue au secrétariat de la revue africaine de recherche agricole. Margaret Ssonko et ses collègues travaillent dur sur le prochain numéro de cette publication, une des rares revues scientifiques consacrées à l’agriculture en Afrique. Ils sont heureux de prendre quelques minutes de leur temps pour nous expliquer comment fonctionne le journal. Combler un vide La publication des travaux des chercheurs africains constitue un problème majeur. Les revues européennes et nord-américaines consacrent peu d’espace à l’agriculture tropicale. Beaucoup de revues publiées en Afrique ne sont pas diffusées au-delà des frontières des pays ou des régions où elles sont produites. Il n’y a donc pas de couverture globale du continent. En l’absence de supports appropriés, les travaux des chercheurs ne sont pas publiés et le travail acharné qu’ils consacrent à la recherche agricole au service du développement est gaspillé. La Revue africaine de recherche agricole cherche à combler ce vide. Elle constitue une tribune pour les travaux des chercheurs africains et des chercheurs étrangers travaillant sur l’Afrique. Elle couvre tout le spectre de la recherche agricole, depuis l’agronomie et la génétique jusqu’aux traitements après récolte et la recherche en matière de semences. La revue est publiée quatre fois par an. Chaque numéro (80 à 160 pages) comprend une douzaine d’articles. Margaret Ssonko prépare le dernier numéro de la Revue africaine de recherche agricole (Photo : Paul Mundy) 187 Paul Mundy ENCADRÉ 17 Pourquoi les revues scientifiques sont-elles importantes ? L’activité des chercheurs repose sur les revues scientifiques pour trois raisons principales. Premièrement, elles constituent le principal moyen pour consigner et communiquer les découvertes des autres chercheurs. Vous avez trouvé une méthode pour lutter contre la mosaïque du manioc ? Vous avez découvert comment les paysans d’une zone aride parviennent à conserver l’eau ? Vous avez inventé une charrue améliorée ? Faites-en un article pour une revue scientifique et d’autres chercheurs pourront découvrir votre travail et exploiter vos découvertes. Deuxièmement, la revue contribue à la crédibilité des chercheurs. Un article qui décrit un protocole de recherche doit fournir suffisamment d’informations pour permettre à d’autres chercheurs de reproduire l’expérience. Le rédacteur de la revue et les correcteurs vérifient attentivement chaque manuscrit pour s’assurer que la méthodologie est correcte, les résultats valides et que le texte ne contient pas d’erreurs. Cette vérification rigoureuse garantit que les informations délivrées sont de la plus haute qualité. Troisièmement, les revues sont aussi un système de valorisation pour les chercheurs. Hautement qualifiés mais mal payés, travaillant avec des ressources limitées, isolés, les chercheurs doivent faire preuve d’une grande motivation pour continuer à travailler avec enthousiasme. Un article publié dans une revue prestigieuse apporte aux chercheurs la réputation et la reconnaissance de leurs pairs dont ils ont besoin pour entretenir leur motivation. De plus, le salaire et la promotion d’un chercheur sont souvent fonction du nombre et de la qualité des articles publiés. Cela ne signifie pas que les revues sont « l’alpha et l’oméga » de la recherche agricole. Trop souvent, les chercheurs pensent qu’ils ont accompli leur tâche à partir du moment où les résultats de leurs recherches sont publiés dans les colonnes d’une revue. Mais il faut déployer beaucoup d’efforts pour atteindre l’étape suivante : traduire le langage scientifique dans une forme qui peut être comprise par les vulgarisateurs et les paysans. La section consacrée aux « ateliers d’ecriture » (voir pp. 177–182) décrit une approche de ce problème. La Revue africaine de recherche agricole est un magazine de qualité préparé avec professionnalisme et destiné à l’ensemble du continent africain (Photo : Paul Mundy) 188 Les révolutions de l’information Liens entre la recherche et la vulgarisation Qui écrit les articles pour la revue ? La plupart des auteurs sont basés en Afrique dans des universités, des institutions nationales de recherche et des centres internationaux de recherche comme l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA), établi au Nigeria et spécialisé dans le manioc et d’autres cultures, l’Association pour le développement de la riziculture en Afrique de l’Ouest (ADRAO) en Côte d’Ivoire et le Conseil international pour la recherche en agroforesterie (ICRAF), basé à Nairobi. Quelques auteurs travaillent hors d’Afrique mais possèdent des liens étroits avec le continent. Les articles provenant d’Afrique orientale sont les plus nombreux, peut-être parce que le secrétariat de la revue a été créé dans cette région pour des raisons de facilité. La couverture des pays francophones d’Afrique est limitée bien que les articles en français soient acceptés au même titre que les articles en anglais (et que tous les résumés soient publiés dans les deux langues). Des contrôles rigoureux La revue fait appel aux services d’un comité consultatif éditorial international, composé d’environ 40 chercheurs de haut niveau basés dans une vingtaine de pays, en Afrique, en Asie, en Europe et en Amérique du Nord. Chaque manuscrit est contrôlé par trois correcteurs appartenant à ce comité ou à un groupe plus large de chercheurs répartis dans le monde entier. Les correcteurs peuvent rejeter un article ou proposer sa validation moyennant des corrections. Ils aident à maintenir l’objectivité et la conformité avec les pratiques des autres revues scientifiques dans le monde. Les auteurs ne sont pas informés de l’identité des chercheurs qui ont corrigé leurs articles. Certains journaux tirent une certaine gloire du nombre d’articles qu’ils ont refusés : plus il y en a, plus la revue est prestigieuse, pensent- ils. Tel n’est pas l’état d’esprit à la Revue africaine de recherche agricole, où on ne perd pas de vue le fait que l’anglais ou le français ne sont pas la langue maternelle des auteurs, mais leur deuxième, leur troisième, voire leur quatrième langue. Le comité éditorial consacre donc beaucoup d’efforts à les aider à améliorer le vocabulaire et la syntaxe des articles. Mais cela ne signifie pas que tous les articles proposés soient systématiquement publiés. Sur les 200 articles soumis à la revue chaque année, une cinquantaine sont rejetés en raison d’insuffisances techniques. Des données recueillies après une expérimentation portant sur une seule saison ne sont pas pertinentes : des facteurs comme le climat ou la quantité d’insectes nuisibles peuvent varier d’une année à l’autre. Par ailleurs, l’accès limité des chercheurs aux sources d’information peut rendre leurs références dépassées. La revue renvoie ces articles à leurs auteurs en leur suggérant des solutions pour corriger ces imperfections. Attirer des lecteurs Compte tenu de la haute qualité de la revue et de la variété des thèmes couverts, on pourrait s’attendre à ce qu’elle ait plus de 120 abonnés. Mais les budgets des bibliothèques pour acquérir des ouvrages sont en baisse, partout dans le monde, et très peu de chercheurs peuvent se permettre de consacrer 80 $ de leurs propres ressources pour s’abonner à la revue. La revue réagit avec un effort de promotion pour attirer de nouveaux lecteurs : des exemplaires gratuits promotionnels sont envoyés ici et là (les pays francophones étant davantage sollicités) et des résumés d’articles sont diffusés par l’Internet. L’équipe de la revue génère des ressources en publiant des actes de 189 Ces étudiants de la faculté d’agronomie de l’université de Makerere représentent l’avenir de la recherche agricole en Afrique (Photo : Paul Mundy) conférences et en proposant des services éditoriaux à des partenaires extérieurs. Le courrier électronique est de plus en plus utilisé à la place des services postaux pour faire circuler les manuscrits et communiquer avec les auteurs et cela permet des économies substantielles. Les étudiants sont toujours très occupés dans la cour lorsque nous quittons les locaux de la revue. Pour obtenir leurs diplômes et contribuer au développement de leurs pays, ils doivent accéder aux travaux des chercheurs qui travaillent dans le domaine de l’agriculture. La Revue africaine de recherche agricole y contribue. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Adipala Ekwamu, Editor-in-Chief, African Crop Science Journal, Faculty of Agriculture and Forestry, Makarere University, PO Box 7062, Kampala (Ouganda). E-mail acss@starcom.co.ug Tenywa, J.S., Adipala, E., Latigo, O.M., Joubert, G.D., Okuri, P. et Sseguya, H. (sous presse). African Crop Science Journal: A survival kit for African scientists. African Crop Science Journal African Crop Science Journal Internet www.bdt.org.br/bioline 190 Les révolutions de l’information Des réseaux de recherche agricole : partager de maigres ressources Tisser des liens entre les institutions : au service du P U a n c r i é fi s q ea u u e d’information agricole dans le Pacifique : collaborer pour alle B r d â e t l’a ir van d t es réseaux d’information agricole dans les Caraïbes : relever des défis au paradis Réseaux de recherche L’objectif d’un réseau, c’est d’échanger des informations et des ressources au bénéfice de tous. C’est parfaitement adapté à la recherche, secteur où les ressources sont minces mais où les avantages que procurent les échanges sont énormes. Les institutions et les pays qui s’associent à un réseau peuvent résoudre leurs problèmes plus rapidement : mettre les compétences en commun allège le travail de chacun. Un pays peut exploiter les découvertes de la recherche des pays voisins : une nouvelle variété de riz ou une technique de lutte contre un parasite. Cela permet de réduire le volume global des investissements dans la recherche et crée des compétences globales sur lesquelles les pays les plus petits ou les plus pauvres peuvent s’appuyer. Un chercheur qui s’engage dans un réseau peut bénéficier de contacts formels et informels avec des collègues lointains, trouver des occasions de collaboration sur des problèmes communs, découvrir des occasions de voyager pour étudier ou présenter les résultats de ses propres recherches. Les partenaires de coopération apprécient les réseaux car ils permettent de mieux valoriser les investissements qu’ils font dans le secteur de la recherche. Il n’est donc pas étonnant de constater que les réseaux de recherche sont appréciés dans les pays en développement. Mais pour autant, leur mise sur pied et leur fonctionnement ne sont pas toujours évidents : cela demande de la part de chaque membre un engagement fort et de la ténacité. Heureusement, le développement de l’informatique, de la messagerie électronique et de l’Internet offre de nouveaux outils de communication pour mieux gérer et coordonner les réseaux. 192 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche PartaDgeesrrédseeamuxadigerreecshreercshseoaugrriccoelse La plupart des pays en développement ont comme point commun leur dépendance vis-à-vis de l’agriculture. Un autre est la complexité des problèmes que les producteurs ruraux ont à résoudre. Une véritable armée de maladies et de ravageurs prospèrent sous les climats tropicaux. Lorsque la sécheresse sévit et que les sols sont épuisés, peu de variétés végétales pourront augmenter leurs rendements ; l’élevage du bétail produit des résultats dérisoires en termes de lait et de viande. Sécheresses, inondations, érosion, déforestation et désertification menacent la production agricole. La faiblesse des capitaux, de l’offre de crédits, des routes, des marchés n’incitent pas les agriculteurs à investir dans leurs entreprises ni à commercialiser leurs productions. Cela signifie-t-il qu’il faille investir davantage dans la recherche agricole ? Oui, et d’autant plus que les études récentes ont montré que l’investissement dans la recherche produit des résultats spectaculaires, en termes de rendement donc d’augmentation de la production et des revenus des producteurs. Mais cela ne signifie pas qu’il existe suffisamment de ressources financières à cette fin. La recherche agricole est une activité coûteuse qui, malheureusement, attire peu d’investisseurs dans la plupart des pays en développement. Les gouvernements ne peuvent pas (ou ne veulent pas) y consacrer leurs ressources. Mettre les ressources en commun Une solution à ce problème consiste à mettre les ressources en commun. Malgré leurs différences, les pays des grandes régions présentent de nombreuses similarités. Le groupe des pays du Sahel, de la Mauritanie au Tchad, cultivent les mêmes végétaux, élèvent les mêmes types d’animaux, ont des écosystèmes comparables et sont affectés de la même façon par la sécheresse et la désertification. C’est également vrai des pays d’Afrique orientale, australe, ainsi que pour les îles du Pacifique et des Caraïbes. Partager les ressources est particulièrement intéressant pour les petits pays insulaires des Caraïbes et du Pacifique. Un pays qui ne compte que quelques centaines de milliers d’habitants ne peut pas espérer disposer d’un institut de recherche totalement équipé avec des chercheurs de haut niveau ; mais en groupant leurs ressources, une douzaine de pays de ce type peuvent mettre en place une institution de recherche de haut niveau. L’Institut pour la recherche, la vulgarisation et la formation en agriculture (IRETA) dans les Samoa est une institution au service de 12 pays du Pacifique. Il a le statut d’un département de l’université du Pacifique Sud. Il organise des ateliers et des sessions de formation, conduit des recherches, facilite les échanges d’informations et publie un bulletin, South Pacific Agricultural News (voir p. 200). 193 Paul Mundy Le bétail revêt une importance capitale pour l’économie sahélienne et occupe une place prépondérante dans les activités du CORAF (Photo : CORAF) L’institution équivalente dans les Caraïbes anglophones est l’Institut caraïbe de recherches agricoles pour le développement (CARDI – Caribbean Agricultural Research and Development Institute). Situé à la Trinité, il a des correspondants dans les 13 pays associés à ses activités. Il bénéficie de liens étroits avec une autre institution régionale, l’université des Indes Occidentales (the University of West Indies) et assure le secrétariat d’une autre organisation : le PROCICARIBE, un réseau de recherche agricole qui couvre pratiquement tous les pays et territoires des Caraïbes (voir p. 213). Réseaux africains Paradoxalement, de nombreux pays africains doivent affronter les mêmes problèmes que les petites nations des Caraïbes et du Pacifique. Bien que certains d’entre eux soient très étendus, leurs infrastructures de transport et de communication ont des difficultés à maîtriser les problèmes liés aux grandes distances à parcourir. La réponse africaine a consisté à créer des associations liant les institutions de recherche. Trois associations de ce type couvrent le continent au sud du Sahara : l’association pour le renforcement de la recherche agricole en Afrique orientale et centrale (ASARECA – Association for Strengthening Agricultural Research in Eastern and Central Africa), basée en Ouganda, le conseil ouest et centre africain pour la recherche et le développement agricoles (CORAF), basé au Sénégal et couvrant 22 pays, le centre de coopération, de recherche et de formation pour l’agriculture et ressources naturelles en Afrique australe (SACCAR – Southern African Center for Cooperation in Agricultural and Natural Resources Research and Training), basé au Botswana, au service des pays d’Afrique australe. Généralement, ces associations disposent d’un petit secrétariat basé au siège, chargé de coordonner le travail et de faciliter les échanges d’informations entre les pays. L’essentiel des travaux de recherche est mené dans les différents pays concernés à travers des réseaux de chercheurs. Ces réseaux associent les chercheurs (des institutions nationales de recherche, des universités ou des centres internationaux 194 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche de recherche) et des représentants d’organisations paysannes et d’ONG. Le CORAF anime 11 réseaux de ce type : bananes et plantains, manioc, coton, lutte contre la sécheresse, forêts, ressources biogénétiques, arachide, horticulture, élevage, maïs et riz. Chaque réseau coordonne le travail d’environ 200 chercheurs dans les différentes institutions nationales de recherche. Les programmes de recherche peuvent être mis en œuvre par des groupes d’institutions nationales, par des consultants provenant d’organisations comme la GTZ ou par des centres internationaux de recherche. L’AVRDC (Asian Vegetable Research and Development Center) met en œuvre le programme de recherche du SACCAR sur les végétaux en Tanzanie, alors que l’IITA (Institut international d’agriculture tropicale) coordonne les travaux des associations de recherche sur le manioc et la patate douce au Malawi. Les journées agricoles, comme celles organisées par le CORAF au Sénégal, permettent aux responsables et aux agriculteurs de s’informer sur les dernières technologies agricoles Échanges d’informations (Photo : CORAF) Les mécanismes d’échange d’informations sont assurés par des bulletins, comme l’Agriforum de l’ASARECA ou Coraf Action, des revues scientifiques comme le Zimbabwe Journal of Agricultural Research, soutenu par le SACCAR, des publications et des rapports. Depuis peu, des sites Internet ont fait leur apparition dans ce paysage. Le CORAF et le SACCAR ont les sites les plus complets, avec des informations sur les associations, la consultation en ligne de leurs bulletins et les adresses des réseaux. Il est clair que les ressources de l’Internet permettront d’aller beaucoup plus loin : listes de distribution aux membres des réseaux par courrier électronique, sites à accès limité pour permettre l’analyse, l’exploitation et la publication de données réservées à des groupes de chercheurs, liens avec d’autres sites intéressants, envoi de projets d’articles pour recueillir des commentaires avant leur publication, conférences électroniques pour débattre des grands problèmes. Le CORAF comme le SACCAR ont des projets pour développer ce type d’activités. L’échange est-il rentable ? Ces réseaux ne sont pas seulement destinés à coordonner les travaux des chercheurs. Ils couvrent également deux autres fonctions essentielles : d’abord, ils permettent aux décideurs de débattre de problèmes communs et de partager leurs pratiques et leurs expériences ; 195 196 ENCADRÉ 18 Couverture géographique La plupart des pays d’Afrique subsaharienne, des Caraïbes et du Pacifique sont affiliés à au moins un des six réseaux régionaux de recherche. Régions Caraïbes Caraïbes Afrique orientale Afrique occidentale Afrique australe Pacifique et centrale et centrale Institutions CARDI PROCICARIBE ASARECA CORAF SACCAR IRETA Organismes Caribbean Ministères de Instituts nationaux Instituts nationaux Southern African University of the associés Community (Caricom) l’agriculture des de recherche des de recherche des Development South Pacific pays membres pays membres pays membres Community (SADC) Siège St Augustine St Augustine Entebbe Dakar Gaborone Apia (Trinité et Tobago) (Trinité et Tobago) (Ouganda) (Sénégal) (Botswana) (Samoa) (CARDI) Nombre de 13 22 10 21 11 12 pays membres Pays Antigua et Barbuda Antigua et Barbuda Burundi Bénin Afrique du Sud Fidji membres Barbades Bahamas Erythrée Burkina Faso Angola Íles Cook Belize Barbades Ethiopie Cameroun Botswana Íles Marshall Dominique Belize Kenya Cap Vert Lesotho Íles Solomon Grenade Cuba Madagascar Congo Malawi Kiribati Guyana Curaçao Rép. démocratique Côte d’Ivoire Maurice Nauru Îles Vierges Dominique du Congo Gabon Mozambique Niue Jamaïque Guyane française Rwanda Gambie Namibia Tokelau Montserrat Grenade Soudan Ghana Swaziland Tonga St Christophe- Guadeloupe Tanzanie Guineé-Bissau Zambie Tuvalu et-Nevis Guyana Ouganda Guineé Zimbabwe Vanuatu St Lucie Haïti Mali Samoa St Vincent et Îles Vierges Mauritanie les Grenadines Jamaique Niger Trinité et Tobago Martinique Nigeria Montserrat Rép. centrafricaine Rép. dominicaine Rép. démocratique St Christophe- du Congo et-Nevis Sénégal St Lucie Sierra Leone St Vincent et Tchad les Grenadines Togo Suriname Trinité et Tobago Réseaux de recherche ensuite, ils peuvent fournir des conseils pour la réorganisation des systèmes de recherche, de gestion et de communication. Des experts d’un pays donné peuvent demander une assistance à leurs collègues d’un autre pays, au-delà des barrières techniques et bureaucratiques. Les associations présentent aussi des avantages pour les bailleurs de fonds et les partenaires de coopération. Financer des recherches identiques dans des pays voisins est inefficace et coûteux. En mutualisant les ressources à travers des associations régionales de recherche, les bailleurs de fonds, les gouvernements et les institutions de recherche s’assurent que les savoirs et les moyens nécessaires pourront être mis en œuvre pour résoudre les problèmes et que les résultats des recherches seront disponibles pour tous les membres. Les institutions partenaires en matière de recherche (centres internationaux de recherche, agences des Nations unies, institutions de recherche dans les pays développés) trouvent également plus efficace de travailler avec des associations multinationales. Il ne faut pas croire pour autant que la coordination soit chose facile. Il est plutôt difficile de réunir des chercheurs dans un même laboratoire pour les faire travailler ensemble, alors qu’ils se trouvent aux deux extrémités d’un continent ou de part et d’autre d’un océan. Les contraintes de priorités, de calendrier, les réticences à libérer des chercheurs surchargés ou à mobiliser de faibles ressources, des querelles d’affectations de budgets, sont autant d’obstacles à surmonter. Quelques réseaux sont particulièrement efficaces et appréciés tant par leurs membres que par l’extérieur. D’autres sont moins actifs. Malgré leurs limites, les associations de recherche représentent une voie d’avenir pour mieux exploiter des ressources limitées et les mettre au service de tous. Grâce à l’Internet, elles se renforcent et gagnent en efficacité et on peut miser sur un accroissement de leur potentiel dans l’avenir. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Association for Strengthening Agricultural Research in Eastern and Central Africa (ASARECA), PO Box 765, Entebbe (Ouganda). Tél. (256) 42 20212, 42 20556/ 42 321389/ 42 321314 ; fax (256) 42 21126/ 42 21070 ; e-mail asareca@imul.com Caribbean Agricultural Research and Development Institute (CARDI), University of West Indies (UWI) Campus, St Augustine (Trinité et Tobago). Tél. (1 809) 645 1205 to 7 ; fax (1 809) 645 1208 ; e-mail infocentre@cardi.org ; Internet www.cardi.org Conférence des responsables de recherche agronomique africains (CORAF), BP 8237, Dakar-Yoff (Sénégal). Tél. (221) 825 9618 ; fax 825 5569 ; e-mail secoraf@telecomplus.sn ; Internet www.coraf.org 197 Institute for Research, Extension and Training in Agriculture (IRETA), Alafua Campus, University of the South Pacific, Private Bag, Apia, (Samoa). Tél. (685) 21671 ; fax (685) 22933 ; e-mail uspireta@samoa.usp.ac.fj PROCICARIBE Secretariat, CARDI, UWI Campus, St Augustine, (Trinité et Tobago). Tél. (1 868) 645 1205 ; fax (1 868) 645 1208 ; e-mail procicaribe@cardi.org ; Internet www.procicaribe.org Southern African Centre for Cooperation in Agricultural and Natural Resources Research and Training (SACCAR), Private Bag 00108, Gaborone (Botswana). Tél. (267) 328847–8 ; fax (267) 328806 ; e-mail bndunguru@saccar.info.bw ; Internet www.ibis.bw~saccar 198 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche Tisser Adeus slieenrsveicnetredluesPinasctiitfuitqiounes Les pièces d’un puzzle Un système d’information agricole est comme un puzzle. Il se compose d’une grande quantité de pièces : institutions de recherche, agences de vulgarisation, ministères de l’agriculture, ONG, organisations paysannes, universités, agences internationales de recherche, stations de radio…. Chacun de ces éléments joue un rôle particulier : conduire des recherches, produire des programmes radio et ainsi de suite. Pour que le tableau soit complet, chaque pièce doit se trouver à sa place et être reliée aux pièces voisines. Mais qu’est-ce qui maintient la cohérence d’ensemble du puzzle ? Comment les pièces sont-elles liées aux autres ? Comment un agent de vulgarisation situé à un point précis est-il informé des résultats de recherches conduites ailleurs ? Comment le responsable d’un ministère a-t-il accès à l’information mise en mémoire dans une base de données ou sur l’Internet ? Produire le ciment qui consolidera ces liens est le travail d’une petite équipe d’agents de liaison agricoles, les ALO (Agricultural liaison officers) répartis dans neuf pays du Pacifique Sud. Ces agents sont des fonctionnaires des ministères de l’agriculture de chaque pays et leur travail consiste à être l’agent de liaison de l’Institut pour la recherche, la vulgarisation et la formation en agriculture (IRETA – Institute for Research, Extension and Training in Agriculture) à l’université du Pacifique Sud, aux Samoa (voir encadré 19). Plusieurs casquettes Les ALO sont à eux seuls tout un service d’information. Vous voulez avoir de l’information sur les derniers résultats de la recherche sur la rouille des feuilles de taro, une maladie qui affecte ce tubercule qui constitue la nourriture de base de presque tout le Pacifique ? Allez voir un ALO. Vous voulez participer à une session de formation proposée par l’unité de formation de l’IRETA à Alafua ? Demandez à votre ALO. Vous avez un projet de programme radio sur les récifs de corail ? Vous avez trouvé : c’est à l’ALO qu’il faut en parler. C’est le programme régional de développement agricole du Pacifique Sud de l’USAID, qui a mis en place le système des ALO en 1983. Les tâches des ALO étaient d’assurer la diffusion des nouvelles technologies agricoles mises au point par l’école d’agriculture de l’université du Pacifique Sud. Ils ont rapidement joué un rôle de liaison entre l’école et l’IRETA d’une part, et les ministères nationaux de l’agriculture d’autre part. Cette fonction s’est avérée très utile, si utile que lorsque le projet de l’USAID a pris fin après 10 ans, les ministères nationaux ont pris en charge les équipes et leur ont donné un statut permanent de fonctionnaires, chargés de l’information, de la vulgarisation et de l’animation d’émissions de radio ou de la formation. 199 Paul Mundy ENCADRÉ 19 L’IRETA L’IRETA constitue un département de l’université du Pacifique Sud, une institution commune à 12 pays du Pacifique, des îles Salomon et du Vanuatu à l’ouest aux îles Cook à l’est, et des îles Marshall au nord au Tonga, au sud. Ses trois missions principales sont la recherche, la vulgarisation et la formation. Recherche L’IRETA conduit un programme de recherche agricole appliquée pour améliorer la production alimentaire et la productivité agricole. Un numéro du South Pacific Agricultural News, Ses principaux domaines de recherche couvrent la reproduction le bulletin de l’IRETA des tubercules, la production de la soie, les agricultures d’atolls, l’agriculture polynésienne, l’utilisation des produits locaux pour nourrir le cheptel, l’agroforesterie et les techniques post-récolte. Vulgarisation Le programme de vulgarisation comprend le réseau ALO, les services des médias électroniques et la publication. Le service d’édition de documents imprimés dispose d’un équipement de publication assistée par ordinateur : il produit des manuels techniques, des livrets de vulgarisation et des brochures, le bulletin Les nouvelles de l’agriculture dans le Sud Pacifique (South Pacific Agricultural News ), La revue agricole du Pacifique Sud (Journal of South Pacific Agriculture). Formation Le centre de formation de l’IRETA dispose d’une capacité d’accueil de sessions de formation non formelles de courte durée et d’ateliers. Ses équipements comprennent l’hébergement des participants, une salle de formation (un fale traditionnel samoan, d’une capacité de 50 personnes), des services de restauration et des bureaux. L’IRETA héberge également le bureau régional du CTA pour le Pacifique Sud. Les ALO peuvent porter plusieurs casquettes et remplir les fonctions de documentalistes, d’agents d’information, de producteurs radio, de rédacteurs du bulletin, de formateurs et de vulgarisateurs. Ils assurent la gestion des collections d’ouvrages d’information agricole et des publications. Ils collectent de l’information sur des CD-ROM et sur l’Internet. Ils conçoivent et réalisent des programmes de radio pour les agriculteurs et rédigent des articles pour le bulletin de l’IRETA, Les nouvelles de l’agriculture dans le Pacifique Sud. Ils assurent la formation des vulgarisateurs et des agents gouvernementaux, et prodiguent des conseils sur les techniques culturales. 200 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche Des hauts et des bas Il y a eu des hauts et des bas, naturellement. Les financements extérieurs se sont réduits. Les ALO se réunissaient deux fois par an. La première rencontre était consacrée à la formation et à l’actualisation des connaissances et se déroulait dans un pays différent à chaque session pour que les ALO prennent connaissance des nouvelles idées et de la situation de l’agriculture. La deuxième réunion se tenait à Alafua et était consacrée aux questions administratives et financières. Désormais, il n’y a plus qu’une seule réunion par an et elle doit aborder à la fois les questions de formation et les problèmes administratifs et financiers. Les changements intervenus dans les ministères nationaux ont également eu des répercussions sur les ALO. Noo Tokari, l’ALO des îles Cook, dit que l’équipe chargée de l’agriculture a été réduite de 100 à 26 personnes et que le service de vulgarisation du ministère a été supprimé. Au Tonga, l’affectation de l’ALO Sione Hausia est passée de service en service, perturbant la continuité de son travail et la production du bulletin que Sione produisait. Aux îles Logo de l’université du Salomon, le seul poste occupé par le collègue de l’ALO Alfred Maesulia au ministère de l’agriculture a été aboli, Pacifique Sud laissant à Alfred l’ensemble de la charge de travail. Au Vanuatu, le poste d’ALO a été supprimé en 1999. Enfin, à Tuvalu, l’ALO Uatea Vave, comme les autres fonctionnaires de l’agriculture, a quitté la capitale Funafuti pour l’île isolée de Vaiputu, où les difficultés de communication handicapent la qualité de son travail. Un avenir incertain Le réseau des ALO est actuellement l’objet d’un grand débat dans la région. Est-il efficace ? Remplit-il sa mission ? Des réformes importantes seraient sans doute nécessaires pour améliorer son fonctionnement. Pour cela, il est essentiel d’obtenir un soutien effectif des gouvernements nationaux. Un réseau ne peut fonctionner et rendre des services s’il ne dispose pas d’un tel soutien et si, dans le même temps, il n’est pas capable de s’adapter au contexte dans lequel il s’inscrit. Le rôle des ALO est en train de changer, et pas seulement en raison des nouvelles technologies. Les ALO doivent acquérir de nouvelles compétences : mise en page assistée par ordinateur, messagerie électronique, navigation sur l’Internet, recherche d’informations sur ordinateur, etc. Les compétences existantes doivent par ailleurs être actualisées. La réunion annuelle de 1999 comprenait une formation pratique d’une semaine au cours de laquelle les ALO ont réalisé un programme vidéo, se sont entraînés à la rédaction et à la correction de documents de vulgarisation, se sont initiés à la mise en page des documents imprimés et à la recherche d’informations sur CD-ROM. Ils se sont également familiarisés à l’utilisation de la messagerie électronique et à la recherche d’informations sur l’Internet. Au fur et à mesure que les médias électroniques se développent (à travers des services comme l’USPnet, par exemple), d’autres évolutions du rôle des ALO sont prévisibles. Les ordinateurs et l’Internet deviennent des outils familiers et il sera bientôt facile, pour tout un chacun, d’accéder à l’information, au-delà des océans, sans avoir à passer par les ALO. Cela ne les éliminera pas mais conduira à une évolution de leurs activités : ils deviendront davantage des assistants que des intermédiaires pour accéder aux sources d’information. 201 ENCADRÉ 20 Un personnel polyvalent L’information et la communication sont des secteurs de plus en plus spécialisés. Un cadreur compétent n’a qu’une seule chose à faire : tourner des images vidéo. Il (ou elle) n’a pas à s’occuper d’écriture de scénario, de montage ou d’organisation de la production, sans parler de la construction de sites Internet ou de la réalisation de programmes radiophoniques. De la même façon, un bibliothécaire est un bibliothécaire : il (ou elle) n’est pas supposé(e) rédiger un bulletin ou enseigner les techniques culturales à des paysans. Mais, dans les petites institutions, les lieux isolés et les petits pays, il n’y a pas assez de ressources pour payer de nombreux spécialistes. Les structures de communication ont bien souvent des moyens limités et des équipes réduites à une ou deux personnes. Une solution à ce problème consiste à sous-traiter certains aspects qui peuvent nécessiter des équipements coûteux à des organismes extérieurs, comme la production vidéo ou l’impression de documents écrits, par exemple. Cette solution est naturellement préconisée par les projets de développement de courte durée financés par des partenaires extérieurs, qui bien souvent mobilisent des sommes importantes pour financer des services extérieurs, mais ne voient pas l’intérêt de bâtir une compétence technique interne pour les prendre en charge. Certaines institutions plus permanentes, comme les ministères de l’agriculture ou les agences de vulgarisation, doivent gérer avec précaution des budgets limités. Ils ont donc intérêt à disposer d’équipes de communication très polyvalentes et capables de prendre en compte avec compétence toute une gamme de tâches. Cela signifie qu’il faut assurer leur formation en conséquence : production vidéo, mise en page de documents, recherche et gestion de l’information, informatique, etc. Cela signifie également qu’ils auront besoin de l’assistance de spécialistes pour assurer leur formation, leur donner accès aux informations et les conseiller à la demande. Le système des ALO de l’IRETA est une référence dans ce domaine. Les ALO sont des généralistes : ils savent faire un peu de tout. Mais ils devraient pouvoir faire appel à des équipes spécialisées comme celle du service des médias électroniques de l’IRETA, par exemple. Et l’IRETA devrait être en mesure de leur offrir des formations régulières pour actualiser leurs compétences. Vidéo pour le Pacifique La vidéo est un média extrêmement efficace, s’il est exploité convenablement. Mais les institutions de recherche et de vulgarisation agricole qui souhaitent utiliser la vidéo ont un problème : les publics sont habitués aux programmes de télévision produits dans les pays développés et ils sont devenus très exigeants sur la qualité de l’image, de l’éclairage et du son. Ils exigent des mouvements de caméra irréprochables, des comédiens et des narrateurs professionnels, des montages habiles et beaucoup d’effets spéciaux. Comment une institution agricole peut-elle être compétitive dans ce domaine ? Une erreur courante consiste à acheter un équipement vidéo (caméras et banc de montage), de donner une formation minimale à l’équipe et, avec cela, d’espérer remporter des prix de réalisation. Bien trop souvent, certains « détails » sont ignorés : 202 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche • Combien cela coûtera-t-il ? Si l’on comptabilise les salaires, les transports, les équipements, la maintenance et les consommables, un simple programme vidéo peut coûter des milliers d’euros. • Quels types de formation seront nécessaires ? Un équipement professionnel appelle une équipe professionnelle. • De quels types d’équipement a-t-on besoin ? Les stations de télévision sont exigeantes sur les formats vidéo qu’elles acceptent de diffuser. • Comment les vidéos seront-elles distribuées ? Il peut être nécessaire de payer les coûts de diffusion sur les antennes ou de mettre en place un système de copie et de distribution de cassettes pour que les agriculteurs puissent visionner les programmes à l’occasion de sessions de formation. Le résultat ? Des programmes de qualité médiocre ou simplement quelques images hésitantes de dignitaires visitant une station d’essais. De telles images ne peuvent pas être exploitées sur une antenne professionnelle (sauf peut-être dans le journal du soir) et ne présentent aucun intérêt dans des programmes éducatifs. L’unité des médias électroniques de l’IRETA C’est évident, la production de vidéo de qualité professionnelle demande des investissements importants et une planification rigoureuse. C’est typiquement le genre de choses que l’on peut demander à une institution régionale comme l’IRETA. Il ne serait pas rentable de mettre en place une structure de production vidéo pour l’agriculture dans chaque pays du Pacifique : pour produire des programmes de la qualité visée, ces structures auraient besoin d’équipements de prise de vue et de montage sophistiqués et de techniciens hautement spécialisés. Il se trouve que de nombreux programmes sont facilement « transposables ». Un programme sur les récifs de corail ou sur les maladies du bétail dans un pays du Pacifique peut probablement être utilisé tel quel ou moyennant une petite adaptation dans d’autres pays. Il serait donc plus sensé d’avoir une équipe centrale de production qui disposerait de tout le matériel nécessaire, qui pourrait mobiliser toutes les compétences requises pour produire des programmes de premier ordre et envoyer des équipes mobiles ici et là pour tourner des séquences extérieures si nécessaire. L’unité des médias électroniques de l’IRETA présente ces caractéristiques. Elle peut apporter un appui aux activités de vulgarisation, d’éducation et de formation des ministères nationaux de l’agriculture dans le Pacifique, de même qu’à l’école d’agriculture de l’université du Pacifique Sud. Au-delà de la vidéo, l’unité dispose également d’équipements radio et peut assurer une diffusion par satellites. Services vidéo L’unité dispose d’excellents équipements qui peuvent produire des programmes de qualité professionnelle avec des effets spéciaux et des animations graphiques. L’unité produit généralement des programmes éducatifs ou des programmes de formation de courte durée qui sont 203 distribués à travers le réseau des ALO de l’IRETA dans les ministères nationaux de l’agriculture. L’unité actualise également les programmes vidéo existants, au fur et à mesure des nouvelles découvertes des chercheurs. Cette unité dispose d’un catalogue de plus de 400 titres sur l’agriculture, dont 80 produits localement. Ces vidéos sont prêtées aux pays couverts par l’IRETA. L’unité propose également d’autres prestations audiovisuelles, comme des systèmes de sonorisation ou de projection pour les conférences, sessions de formation et expositions. Nouveaux équipements, nouveaux services L’équipement de l’unité de production radio a été récemment renouvelé. Les nouveaux équipements permettent désormais de produire des programmes dignes de ce nom. En effet, pendant des années, cet aspect avait été négligé, en raison de contraintes budgétaires et de manque de personnels qualifiés. L’université du Pacifique Sud est en train de mettre en place un système de communications par satellites pour mettre en réseau ses différents sites dans les 12 pays concernés. Ce réseau propre à l’université, appelé USPnet, permettra de diffuser en direct des conférences données à partir des campus universitaires de Vanuatu, des Fidji et des Samoa, vers les centres USP des autres pays. Il permettra également d’organiser des vidéoconférences pour les responsables des universités et les chercheurs. Ce système offrira enfin des services de téléphone, fax et courrier électronique autonomes, indépendants des compagnies locales de télécommunication. Le réseau USPNet constituera un outil complémentaire qui facilitera la production des programmes vidéo de l’IRETA (à travers un meilleur accès aux sources extérieures d’information) et leur diffusion. Il améliorera également la capacité de communication de l’IRETA avec les ALO et les autres partenaires extérieurs. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Institute for Research, Extension and Training in Agriculture (IRETA), Alafua Campus, University of the South Pacific, Private Bag, Apia (Samoa). Tél. (685) 21671 ; fax (685) 22933 ; e-mail uspireta@samoa.usp.ac.fj 204 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche Un réseau dC’ionlfloarmboatrioenr apgoriucorlealdlaenrsdleePla’acivfiaqnuet À la fin des années 80, dans le Pacifique, plusieurs institutions et projets poursuivaient un même objectif : assurer le développement de l’agriculture. Et toutes avaient en commun la même caractéristique : elles accordaient une place prépondérante aux activités et aux services d’information. Naturellement, cette situation a conduit à une certaine cacophonie car la plupart de ces institutions proposaient les mêmes services ou se lançaient, chacune pour son propre compte, dans la production d’outils qu’elles auraient eu tout intérêt à réaliser ensemble. En 1987 et 1988, les directeurs de l’agriculture de la région se réunirent pour examiner la situation et décidèrent qu’il fallait y mettre un terme : les institutions concernées furent invitées à se rencontrer pour mettre à plat toutes leurs activités, chercher à établir des accords de collaboration et proposer la mise en œuvre de services communs dans le domaine de l’information. Cette réunion fut convoquée à la fin de 1988. Elle réunissait les deux principales institutions agricoles : l’université du Pacifique Sud (qui comprenait l’école d’agriculture et l’IRETA, l’Institut pour la recherche, la vulgarisation et la formation agricole) et la Commission du Pacifique Sud (appelée à présent Secrétariat pour le Pacifique Sud). D’autres partenaires assistaient à cette réunion : l’université de Guam, le projet de développement agricole du pacifique américain (ADAP – Agricultural Development in the American Pacific Project) ainsi que des participants provenant de Papouasie-Nouvelle-Guinée. La réunion décida la création du comité permanent des réseaux d’information agricole dans le Pacifique autrement dit SCAINIP (Standing Committee on Agricultural Information Networking in the Pacific). Si vous cherchez un nom pour un nouveau réseau, pensez d’abord à l’impression que donnera l’acronyme ; sinon, il finira par faire penser au nom d’une maladie effrayante. Pourquoi le SCAINIP a-t-il été créé ? Comme cela avait été suggéré par les ministres, le SCAINIP a été institué pour collaborer et coopérer. Mais qu’est-ce que cela recouvre ? Est- ce que ça signifie que chacun retourne travailler de son côté, comme auparavant, mais qu’on se parle ? Ou cela implique-t-il des changements plus fondamentaux ? La deuxième réponse est la bonne, bien sûr. « Collaborer » signifie travailler avec d’autres. « Coopérer » signifie travailler avec d’autres en partageant une approche conjointe, un objectif commun. Cela signifie dépasser les rivalités existantes entre institutions et projets (qui sont plus courantes qu’on ne pourrait le penser) et 205 Peter Walton ENCADRÉ 21 L’index des revues agricoles du Pacifique L’index des revues agricoles du Pacifique (PIAJ — the Pacific Index to Agricultural Journals), comprend plus de 3 150 références à des articles qui ont été publiés dans 11 revues éditées dans le Pacifique, comme le Fiji Agricultural Journal, publié depuis 1920 ou le Papua New Guinea Journal of Agriculture, Forestry and Fisheries (depuis 1935), le Alafua Agricultural Bulletin et son successeur le Journal of South Pacific Agriculture (depuis 1976). Chaque référence propose une bibliographie complète et dans certains cas, les résumés originaux. L’indexation s’accompagne de mots-clés et de descripteurs. Il y a quelques lacunes et pour certains titres, un ou deux numéros seulement ont été indexés jusqu’ici. Mais sans cet outil, les chercheurs en agriculture de cette région, déjà très isolés, le seraient encore davantage. fonder son action sur les besoins des usagers et non pas sur les services que l’on est en mesure de rendre. Sur cette base il s’agissait d’identifier quelle institution ou quel projet était le plus en mesure de répondre à chacun des besoins répertoriés. Cela signifie travailler pour un objectif commun, avec une vision stratégique. Le démarrage n’a pas été facile. Tous les participants ont senti qu’avec cette démarche, ils avaient quelque chose à gagner et quelque chose à perdre. Chaque institution souhaitait être dans la position du pilote ; personne ne voulait être un passager anonyme. Mais après une semaine, au cours de laquelle un état des lieux a été fait, sans masquer les renoncements que cela impliquait pour les uns ou les autres, des possibilités d’aménagements ont été explorées. Cette analyse a permis aux huit professionnels de l’information présents à l’atelier de proposer un schéma de fonctionnement pour une véritable collaboration entre les institutions et projets. Ce modèle de coopération a résisté à l’épreuve du temps. Qu’est-ce qui a été entrepris ? Au cours de la toute première réunion du SCAINIP, la décision fut prise de se consacrer à des tâches concrètes et utiles, seules garantes de succès. La première priorité était de disposer d’une meilleure maîtrise bibliographique des documents relatifs à l’agriculture dans la région Pacifique. Il s’agissait, en fait, de savoir quels documents étaient disponibles, s’ils avaient été publiés, ou s’ils étaient demeurés sous forme de « littérature grise » (comme les comptes rendus de séminaires ou les rapports de recherche), où ils pouvaient être trouvés et comment en obtenir une copie. C’est ça, la maîtrise bibliographique. Il fut également décidé de concentrer les premiers efforts sur les documents consacrés au Pacifique et en particulier d’indexer toutes les revues agricoles publiées dans la région. Cela semble une tâche immense, mais seulement huit titres furent initialement identifiés (voir encadré 21). Certains d’entre eux existaient depuis 1920 ! Cette priorité se justifiait par le fait qu’il n’existait aucune indexation des articles de ces journaux. Cela signifiait qu’un chercheur dans un pays donné pouvait entreprendre une recherche longue et coûteuse, alors qu’elle avait déjà été conduite dans un autre pays et même fait l’objet d’une publication. Et tout cela, parce que le chercheur ne disposait d’aucun moyen de connaître l’existence de cet article. Ces revues traitaient exclusivement des problèmes du Pacifique ; elles étaient donc particulièrement utiles pour les chercheurs de la région, qui étaient vraiment lassés de devoir systématiquement passer en revue tous les numéros d’une publication, dans l’espoir de trouver un article sur le thème qui les intéressaient. 206 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche Conscient que ce travail serait trop lourd pour une seule personne, le groupe du SCAINIP désigna un responsable du chantier (en fait, une institution) et répartit les revues entre les différents membres. Cette répartition se fit en faisant preuve de bon sens. Par exemple, une institution qui publiait un journal avait naturellement la responsabilité de son indexation. Normes et compromis Pour accomplir cette tâche commune, le groupe dut s’accorder sur des normes. Quel logiciel utiliser (à l’époque, les données ne pouvaient pas encore être facilement transférées d’un système à un autre ou d’un ordinateur à l’autre) ? Comment saisir les données : mettre les prénoms en entier ou seulement les initiales ? Majuscules ou minuscules pour les titres ? Et, plus important encore, quel thésaurus de mots- clés exploiter ? Ces questions pouvaient paraître mineures pour les responsables institutionnels mais pour les documentalistes et les usagers des bibliothèques, elles étaient essentielles. Imaginez ce qui se produirait si deux personnes, séparément, indexaient une série de documents en utilisant des normes différentes. L’une d’entre elles classera un article sur le manioc (une importante culture dans plusieurs régions du Pacifique) sous la rubrique « manioc », l’autre utilisera le nom « cassava ». Lorsque les résultats de ce travail seront mis en commun pour constituer un index unique, un chercheur utilisant le mot clé « cassava » n’aura évidemment pas accès à tous les articles répertoriés sous le mot « manioc ». Ceci montre qu’appartenir à un réseau est aussi efficace que se réunir régulièrement. Une fois que des normes communes ont été établies, le travail peut facilement démarrer, même si la réalisation finale n’est pas toujours évidente. Formation L’autre secteur que tout le monde s’est accordé à trouver prioritaire, c’est la formation de professionnels de l’information. En fait, il était difficile, à cette époque, de trouver des professionnels déjà formés. La plupart des agents qui travaillaient dans les bibliothèques agricoles, par exemple, étaient des étudiants de terminale. Il s’agit pourtant d’un métier qui requiert de nombreuses compétences et qui joue un rôle essentiel pour les chercheurs et les autres utilisateurs de l’information. Sans un bibliothécaire compétent, une bibliothèque est tout juste une collection de livres gardés par quelqu’un qui se pare du titre de « bibliothécaire ». En 1991, une série d’ateliers de formation furent organisés, avec un soutien financier du CTA. Quelques-uns avaient un caractère régional mais la plupart étaient nationaux, ce qui leur permettait de mieux aborder les spécificités locales. Des documents de formation adaptés à la région ont été réalisés pour le premier atelier. Ils ont ensuite été exploités pendant tous les ateliers suivants, ce qui a permis une certaine harmonisation dans l’approche des questions d’accès à l’information agricole et de gestion des ressources dans ce domaine. Trois autres réunions régionales ont été organisées par le SCAINIP (en 1990, 1993 et 1996). Chacune d’entre elles a consolidé le dispositif et les efforts communs pour traiter les problèmes. De nouveaux chantiers ont été mis en route : une banque de données des recherches 207 agricoles dans le Pacifique (Pacific CARIS), un répertoire des centres d’information agricole dans le Pacifique (publié en 1996) et un index des rapports annuels de recherche (toujours à l’état de projet). D’autres ateliers de formation ont également été réalisés. Le SCAINIP est-il une réussite ? Selon les critères de jugement qu’on utilise, on ne peut toujours affirmer que le SCAINIP soit une réussite… ou qu’il a échoué dans son action. Si on se base sur les résultats obtenus (nombre de personnes formées, bases de données réalisées et mises à la disposition des utilisateurs…), on peut dire que le SCAINIP est une réussite. Pendant les 10 dernières années, 80 à 120 personnes ont été formées. L’index des revues agricoles (et d’autres bases de données de projets ou d’institutions) a été diffusé sur une trentaine de sites. Mais si le succès est mesuré en termes d’impact (personnes capables de rentabiliser la formation qu’ils ont reçue, bases de données réellement utilisées pour améliorer la recherche et le développement rural), alors on peut conclure que le SCAINIP n’a pas atteint son but. Et ceci nous conduit au cœur de la question. Le SCAINIP a été mis en place sur recommandation des directeurs de l’agriculture. Des rapports ont ensuite été régulièrement soumis aux mêmes directeurs, à l’occasion de leurs réunions annuelles ou semestrielles. Mais, au-delà de cet aspect institutionnel, le SCAINIP était surtout un groupe d’individus, provenant de toutes sortes d’institutions, avec leurs forces et leurs faiblesses, qui ont essayé de partager la même approche et de se donner des objectifs communs. Le réseau en tant que tel n’a jamais été créé de façon formelle. Toutes les tentatives pour le formaliser ont rencontré les mêmes difficultés que celles qui sont apparues lors de sa création et que l’on peut attribuer aux « barrières institutionnelles ». Lorsqu’il s’est appuyé sur l’enthousiasme d’individus qui avaient choisi de partager leurs compétences et leurs moyens pour un objectif commun, le SCAINIP a bien fonctionné, comme une « proto-organisation de base ». Malheureusement, la plupart de ces individus ont aujourd’hui changé d’affectation. Quel avenir ? Le SCAINIP semble désormais dépassé et pourtant ce ne devrait pas être le cas. D’une façon ou d’une autre, un nouveau réseau devrait émerger, centré sur un meilleur accès aux nouvelles technologies de communication. Après tout, la réunion mensuelle du SCAINIP, organisée en mobilisant les ressources du système de communication par satellite « PEACESAT » de l’université de Hawaii, a parfaitement fonctionné. Nul doute que le nouveau réseau USPNet permettra d’aller plus loin (voir p. 204). Les problèmes rencontrés dans les années 80 sont toujours là : il y a toujours un besoin de formation de bibliothécaires et de professionnels de l’information ; il y a toujours besoin de mettre en commun les outils d’information et de partager les sources d’information. Et surtout, la nécessité d’une collaboration entre les agences et les institutions est toujours présente. Un bon travail a déjà été fait. Mais il reste encore beaucoup à faire. 208 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Informations complémentaires sur les activités, les outils et les produits du SCAINIP Director, Agricultural Development in the American Pacific (ADAP) Project, University of Hawaii at Manoa, 3050 Maile Way, Gilmore Hall 213, Honolulu, Hawaii 96022 (États-Unis). Tél. (1 808) 956 8140 ; fax (1 808) 956 6967 ; e-mail adap@hawaii.edu Information Officer, Institute for Research, Extension and Training in Agriculture (IRETA), USP Alafua Campus, Private Bag, Apia (Samoa). Tél. (685) 21671 ; fax (685) 22933 ; e-mail uspireta@samoa.usp.ac.fj Librarian, Secretariat for the Pacific Community (SPC), Private Mail Bag, Suva (Îles Fidji). Tél. (679) 370 733 ; fax (679) 370 021 ; e-mail library@spc.int Informations complémentaires sur le développement du SCAINIP Peter Walton, PO Box 16967, Suva (Îles Fidji). Tél./fax (679) 322 443 ; e-mail pwalton@is.com.fj 209 Réseaux de recherche Bâtir des réseaux d’infRoremleatvioenradgeriscodleédfaisnsaluespCaarraaïdbeiss Les Caraïbes. Ce nom évoque l’image de centaines d’îles baignées de soleil, avec leurs plages idylliques, leur musique entraînante, leurs cocotiers et leur rhum. Mais ce que les touristes voient du pont de leur bateau n’est qu’une petite partie de la réalité. Derrière le rideau de cocotiers, les Caraïbes sont aussi le pays de la pauvreté, de la destruction de l’environnement, de la sous-production agricole et des monocultures aliénantes. Il s’agit pourtant d’une des régions les plus diversifiées et les plus intéressantes de la planète. Depuis l’arrivée des premiers Européens, il y a cinq siècles, les marées de l’histoire ont laissé leur marque ici : des vagues d’immigrants européens, africains, indiens et indonésiens ont produit une fascinante combinaison ethnique. Quatre langues européennes (l’anglais, le français, l’espagnol et le néerlandais) ont donné naissance à de nombreux dialectes créoles. Les îles et le continent voisin sont maintenant devenus des pays indépendants (plus d’une douzaine) ou sont encore, pour certains, des territoires sous souveraineté extérieure. Les pays continentaux (Belize, Guyane française, Guyana, Suriname) sont étendus mais faiblement peuplés. Il y a quelques grandes îles : Cuba, Hispaniola (séparée en deux pays, Haïti et la république dominicaine) mais la plupart sont minuscules. Certaines îles sont plates, d’autres sont montagneuses, avec des champs qui s’accrochent aux flancs des collines. Des ouragans balaient les îles (sauf pendant la saison touristique, bien entendu). Les paysans exploitent des centaines de cultures différentes, dont la canne à sucre, les bananes et le tabac qui demeurent des cultures d’exportation vitales. Pour la recherche agricole et les services d’information, le défi, c’est de parvenir à maintenir un lien entre toutes ces activités et tous ces pays et d’informer régulièrement les paysans des résultats de la recherche. La plupart des pays de la région sont trop petits pour entretenir des instituts de recherche ou des universités totalement équipés et sont donc incapables de couvrir la profusion de variétés végétales ou animales, de maladies et de parasites existants. Ensemble, nous y arriverons À l’instar du Pacifique (voir p. 199) et de la plus grande partie de l’Afrique (voir p. 193), la solution, ici, réside aussi dans le partage des ressources. Les gouvernements des pays anglophones des Caraïbes l’avaient déjà compris lorsqu’ils ont créé, il y a 70 ans, ce qui est aujourd’hui devenu le Centre régional de recherche à l’université des Indes Occidentales. Ils ont confirmé cette volonté en transformant ce centre, en 1975, en Institut caraïbe de recherche agricole et de développement (CARDI – Caribbean Agricultural Research and Development Institute). 211 Paul Mundy Le CARDI disposait de fondations solides car le centre régional de recherche avait fait un excellent travail de recherche sur les cultures vivrières traditionnelles, comme le pois cajan, les tubercules et les légumes et il était réputé pour la qualité de ses cartes de sols. Bien qu’il soit aujourd’hui une institution autonome, le CARDI est toujours installé à l’université des Indes Occidentales, à St Augustine (Trinité et Tobago). Il a hérité des équipements du centre et d’une équipe de 25 professionnels dont la plupart sont installés à Trinité et Tobago, alors que cinq autres sont en poste à la Jamaïque et un à la Barbade. Un des premiers objectifs a été de se décentraliser pour mieux servir les usagers, les agriculteurs des différents pays. En 1981, une équipe scientifique avait été installée dans chacun des 12 pays concernés et le nombre de professionnels était passé à 57. En 25 années d’existence, le CARDI a dû faire face à une série de défis. Il s’agissait, entre autres, de parvenir à coordonner et à gérer une équipe de chercheurs éparpillés dans une douzaine de pays, d’améliorer les services rendus aux agriculteurs, de trouver les fonds nécessaires à la recherche et, en même temps, de poursuivre une série de programmes de recherche qui apportent des réponses concrètes aux problèmes des producteurs ruraux. Priorité aux producteurs L’organisation et la gestion du CARDI ont connu des modifications périodiques. Un virage important a été pris en 1987, lorsque le service de formation et de conseil pour le développement agricole et rural des Caraïbes (Caribbean Agricultural Rural Development and Advisory Training Service) a été intégré dans le CARDI. Ce service avait été créé en 1978 pour aider à résoudre quelques-uns des problèmes chroniques des petits exploitants agricoles dans la zone est des Caraïbes. Il s’était notamment donné comme objectif d’aider ces petits fermiers, qui pratiquaient une agriculture de subsistance, à créer de véritables exploitations agricoles. Au lieu de cibler une zone géographique spécifique, le programme d’adaptation et de transfert du CARDI s’est concentré sur l’amélioration de cultures spécifiques. Des groupes de travail constitués par des chercheurs, des vulgarisateurs, des producteurs, des organismes de crédit ou de commercialisation et des consommateurs ont été mis en place pour garantir une production quantitativement et qualitativement fiable. Un de ces groupes de travail a permis d’organiser les agriculteurs de Niévès pour la production de fruits et de légumes destinés à un hôtel cinq étoiles. Une autre équipe a aidé les producteurs de Saint-Vincent à exporter des tubercules et du gingembre au Royaume-Uni. Tous ces groupes tiraient leur efficacité de leur capacité à maîtriser tous les stades de la production (plantation, récolte, commercialisation) pour satisfaire des demandes spécifiques. Le CARDI maintient le cap sur cette approche. Contrairement à de nombreux instituts de recherche à travers le monde, qui se focalisent sur les aspects scientifiques de leurs activités et ont tendance à oublier leurs « clients », le CARDI met l’accent sur les aspects commerciaux de l’agriculture et aide les agriculteurs à trouver des réponses adaptées pour vendre au mieux leurs productions dans un environnement économique en mutation rapide. 212 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche S’ouvrir vers l’extérieur Un autre changement important, lié au précédent, concerne la planification et la gestion de la recherche. À la fin des années 80, un système de gestion des programmes a été mis au point pour permettre au CARDI d’améliorer la conduite de ses activités. Ce système associait davantage les partenaires du CARDI (vulgarisateurs, producteurs et organisations paysannes) dans la planification de la recherche. Les chercheurs prirent alors ENCADRÉ 22 conscience du fait qu’une recherche ne pouvait être Les champs de compétence du CARDI considérée comme achevée que lorsque ses résultats • Développement des activités commerciales et consultation étaient effectivement adoptés par les producteurs. Ils ont • Production végétale, gestion intégrée des parasites et systèmes donc commencé à travailler sur des programmes ouverts, d’exploitation agricole associant les agriculteurs et leurs organisations ainsi que les • Gestion des sols et des ressources naturelles ministères de l’agriculture. Ces efforts ont permis de • Élevage et forages combler le vide existant entre la recherche et la • Recherche sur les marchés et services de statistiques vulgarisation et de s’assurer que les programmes de • Développement de projets recherche du CARDI étaient en conformité avec les • Services technologiques politiques et les stratégies des ministères. L’environnement politique et économique continue à évoluer rapidement. Avec l’institution de l’OMC, la libéralisation des échanges commerciaux devient un phénomène mondial. Dans ce contexte, les principaux produits d’exportation des Caraïbes visent de façon prioritaire les marchés d’Amérique du Nord et d’Europe. Cela appelle des changements profonds dans les agricultures des pays producteurs et, par conséquent, dans les types de recherche que le CARDI conduit. Les liens entre le CARDI et le CTA permettent d’améliorer la diffusion, l’échange et l’exploitation de l’information agricole dans les Caraïbes. Depuis 1988, le CARDI héberge le bureau régional du CTA. Le CARDI collecte et diffuse l’information sur la recherche agricole et le développement dans les Caraïbes. Le CTA et le CARDI organisent ensemble des séminaires, des conférences et des ateliers qui apportent une contribution précieuse au développement de l’agriculture dans la région. Le réseau de recherche PROCICARIBE Le CARDI est une organisation relativement petite : elle compte actuellement environ 30 spécialistes de différentes disciplines scientifiques, dispersés dans plusieurs pays. Pour atteindre la « masse critique » nécessaire pour être efficace, le CARDI doit collaborer avec d’autres organisations. 213 Le PROCICARIBE, système caraïbe de sciences et de technologies agricoles (Agricultural Science and Technology System of the Caribbean), est un bon exemple de cette collaboration. Le PROCICARIBE est un « réseau de réseaux », comme le CORAF, l’ASARECA et le SACCAR en Afrique (see p. 193). Cette organisation est soutenue conjointement par le CARDI et l’IICA (Institut interaméricain de coopération agricole) et elle couvre pratiquement tous les pays et territoires des Caraïbes, et pas seulement les pays anglophones, comme le CARDI. Cependant, le CARDI est l’agence d’exécution du PROCICARIBE et héberge les trois personnes qui gèrent son secrétariat. Que fait le PROCICARIBE ? Il facilite le fonctionnement et la mise en relation de différents réseaux consacrés chacun à un produit ou à un sujet. Par exemple, le CARIFruit est consacré, comme son nom l’indique, aux fruits, alors que le CIPMNet s’occupe de gestion intégrée des parasites (un mode de lutte contre les parasites qui évite un usage abusif des produits chimiques). Il y a d’autres réseaux pour le riz, les bananes et les plantains, les ressources phytogénétiques et la biosystématique (description et classification des espèces animales et végétales). De nouveaux réseaux, pour les ressources naturelles, les moutons et les chèvres, sont en cours de constitution. Chaque réseau permet de tisser des liens entre les gouvernements, les chercheurs, les vulgarisateurs et les institutions privées pour affronter les problèmes avec le souci de l’intérêt collectif. Gérer tout cela s’avère quelquefois assez complexe. Dans chaque pays, des comités de suivi ont été constitués pour coordonner le travail au niveau de chaque réseau (fruits, riz…). Un coordonnateur régional s’assure que l’information circule bien entre les membres des groupes nationaux dans chacun des domaines considérés. De plus, chaque pays compte un comité national de coordination, dont le président est membre de droit du comité exécutif du PROCICARIBE. Bulletins de liaison et tableaux d’affichage électroniques Cette complexité appelle une communication fluide si l’on veut que l’ensemble du dispositif fonctionne. Un des outils principaux pour cela est le bulletin du PROCICARIBE, que l’on peut également consulter sur l’Internet (www.procicaribe.org/news). Ce bulletin propose des débats sur les enjeux politiques (le numéro de juin 1999, par exemple, abordait les effets de la réglementation de l’OMC sur la production bananière des Caraïbes), des annonces, des articles sur les facteurs qui handicapent la recherche, des nouvelles des ateliers et séminaires et des sujets provenant des différents réseaux. Et pourquoi ne pas utiliser l’Internet pour communiquer ? Cela semble en effet le moyen idéal, et en fait, dans chaque réseau, de nombreux chercheurs et responsables publics ont leur propre adresse électronique. Le secrétariat du PROCICARIBE a mis au point des « tableaux d’affichage électroniques » disponibles sur l’Internet, pour chaque réseau. Mais ils restent sous-utilisés. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour l’expliquer : leur création est peut-être encore trop récente ? Peut-être que leurs membres n’ont pas encore beaucoup d’informations à échanger, compte tenu de cette jeunesse ? Peut-être sont-ils trop occupés par leurs propres travaux et n’ont-ils pas eu le temps de découvrir toutes les fonctionnalités du réseau ? Peut-être manquent-ils de familiarité avec les nouvelles technologies et des formations (ou des actions de promotion) sont-elles nécessaires ? Ou, enfin, ces tableaux d’affichage n’ont peut-être pas de raison d’être car le courrier électronique et les rencontres régulières entre les chercheurs sont suffisants pour gérer les échanges d’informations ? 214 Les révolutions de l’information Réseaux de recherche Quelles que soient les explications, seule la durée permettra de savoir si ces réseaux vont vraiment fonctionner. Certains d’entre eux vont probablement décoller vite, sous l’impulsion de quelques personnes énergiques ou poussées par des besoins de collaboration pressants. D’autres dépériront et disparaîtront pour faire place, peut-être, à des groupes plus solides. Une force et une faiblesse L’envergure du PROCICARIBE constitue à la fois sa force et sa faiblesse. La force réside dans la participation simultanée de représentants des gouvernements, des organismes de recherche et du secteur privé. Un autre atout important est qu’il établit un lien entre les trois principaux groupes linguistiques des Caraïbes : anglophones, francophones et hispanophones. Enfin, le but même de PROCICARIBE constitue un atout car il attire les partenaires extérieurs et les institutions internationales de recherche qui le considèrent comme un espace d’investissement : leurs dollars, francs, livres ou florins y sont judicieusement utilisés. Mais, en même temps, la coordination de groupes si importants et si diversifiés est lourde et difficile. Le bulletin de liaison du PROCICARIBE, par exemple, est édité uniquement en anglais. Par ailleurs, il est difficile pour des coordonnateurs nationaux employés à temps partiel de trouver le temps nécessaire pour gérer efficacement le fonctionnement des réseaux. Le cas du CAIS Le service d’information agricole des Caraïbes (CAIS – Caribbean Agricultural Information Service) est une initiative nouvelle qui se développe de façon autonome au sein du CARDI, bien qu’elle ait un rapport étroit avec les autres secteurs. De la même façon que le PROCICARIBE coordonne les réseaux de recherche, le CAIS prend en charge les aspects d’information : il met à la disposition des chercheurs (et de beaucoup d’autres intervenants) les informations les plus récentes sur les techniques agricoles, le marketing et d’autres sujets utiles pour l’amélioration de la productivité de l’agriculture. Comme le PROCICARIBE, le CAIS est encore une institution balbutiante. Le service a l’ambition de tisser des liens entre les institutions agricoles des divers pays afin de permettre aux usagers d’avoir un meilleur accès à l’information utile, sous différentes formes : un service d’information, un dispositif de questions/réponses, des publications de vulgarisation et des fiches de synthèse, de la formation, des services spécialisés sur l’état des marchés, des études sur les tendances, des programmes vidéo et des émissions de radio. Certains de ces éléments seront produits par le CAIS lui-même ; d’autres exploiteront les documents ou les compétences spécifiques existants chez différents membres du réseau et utiliseront le canal du CAIS pour les mettre à la disposition de tous. Une part importante de cette information sera disponible via l’Internet. Le CAIS atteindra-t-il ces objectifs ? Cela dépend de deux facteurs : l’utilité réelle des services proposés et l’engagement des membres des différents réseaux et des partenaires de coopération pour un fonctionnement efficace. Le CAIS fait preuve d’une prudence justifiée en 215 mettant en place des projets pilotes afin de tester différentes approches avant de lancer de grandes initiatives à l’échelle régionale. Cette précaution permettra d’aplanir les difficultés et d’abandonner les fausses pistes avant qu’elles n’engloutissent les ressources existantes. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Claudette de Freitas, CARDI Headquarters, University Campus, St Augustine (Trinité et Tobago). Tél. (1 868) 645 1205–7/ 645 3573/645 8120–1 ; fax (1 868) 645 1208 ; e-mail ic@cardi.org ; Internet www.cardi.org CAIS Internet www.caisnet.org PROCICARIBE Internet www.procicaribe.org 216 Les révolutions de l’information Des bibliothèques pour les chercheurs : travailler à l’aveuglette L’information pour le développement au service des usagers : le Centre de ressources de l’ITDG Bibliothèques Entrez dans une bibliothèque typique dans un pays en développement et vous allez vous lamenter. Des piles de livres, des liasses de papiers poussiéreuses et rongées par les termites, des armoires fermées (où sont passées les clés ?) où les livres les plus utiles sont mis à l’abri. Un catalogue ? Vous plaisantez ? C’est une véritable tragédie pour tous ceux qui ont besoin des bibliothèques et en seraient des usagers réguliers si elles étaient convenablement financées et entretenues. C’est particulièrement vrai pour les chercheurs et les acteurs du développement qui ont besoin d’informations (relativement) actualisées pour mettre au point et diffuser de nouvelles technologies. Heureusement, les technologies numériques arrivent à la rescousse. Avec l’Internet et les CD-ROM, il devient de moins en moins indispensable de disposer physiquement d’un livre sur les étagères d’une bibliothèque. À l’inverse, en quelques secondes, on peut en trouver la version électronique et en quelques minutes on peut imprimer les éléments qui nous intéressent. Les outils et les compétences requis par les bibliothécaires (qui apprécient qu’on les appelle plutôt des « spécialistes de l’information ») sont en train de changer. Ordinateurs, bases de données, Internet sont désormais monnaie courante mais cela implique des financements, de la formation et la disponibilité de services comme la connexion à l’Internet, par exemple. Les compétences traditionnelles des bibliothécaires restent toutefois indispensables : acquérir les bons ouvrages, cataloguer et ranger sont toujours des services dont les usagers ont besoin. Comme pour de nombreux autres aspects de la révolution numérique, les modalités de travail changent mais le but reste le même : répondre aux besoins des usagers. 218 Les révolutions de l’information Bibliothèques Des biblioTtrhaèqvuaeislleprouàr lle’asvceheurgchleeuttres Un chercheur sans bibliothèque est un chercheur qui travaille à l’aveuglette. Privés des revues qui font état des dernières découvertes, des livres qui décrivent les techniques les plus récentes, les chercheurs doivent réinventer la roue tous les jours en menant des expériences qui ont déjà été réalisées par d’autres. C’est l’équivalent scientifique d’une condamnation à la relégation. Comme pour toute prison, la punition a un coût élevé et pas seulement pour le prisonnier. Toute la société doit également contribuer à ce coût : un chercheur isolé travaille plus lentement et avec moins d’efficacité qu’un chercheur qui a accès à l’information. Les progrès scientifiques sont lents. Les investissements qu’il a fallu faire en termes d’éducation, de formation, d’équipements et de construction institutionnelle sont gaspillés. Mais bâtir une bibliothèque de référence coûte cher. Il faut s’abonner à des douzaines de revues, acheter des centaines d’ouvrages pour couvrir une discipline comme la biologie maritime ou la sélection des végétaux. Si vous comptabilisez toutes les disciplines que l’on trouve habituellement dans un centre de recherche, un ministère ou une université, il faudrait consacrer des centaines de milliers d’euros à la seule littérature scientifique. Autre paradoxe : comme l’information scientifique est très spécialisée, de nombreux ouvrages d’une bibliothèque et de nombreux articles d’une revue seront utiles à une quantité infime de chercheurs. La bibliothèque d’un institut de recherche devra s’abonner à une revue très chère en espérant qu’elle contiendra un article qui pourra éventuellement intéresser un chercheur ou un étudiant. Des prêts entre bibliothèques Les méthodes utilisées par les bibliothèques pour surmonter ces difficultés s’appuient sur le principe des prêts mutuels. Lorsque l’usager d’une bibliothèque ne trouve pas l’ouvrage qu’il cherche, il demande à la bibliothécaire de L’absence de bibliothèques dignes de ce nom constitue la l’emprunter ailleurs. La bibliothécaire consulte une base de données pour principale entrave à la recherche agricole. Sur cette photo, un bibliothécaire remet de l’ordre dans les rayonnages de la identifier le livre convoité et envoie une demande de prêt à la bibliothèque qui le bibliothèque du Forestry Research Institute en Ouganda possède. Quelques semaines plus tard, le livre arrive par la poste. (Photo : Paul Mundy) 219 Paul Mundy Mais les prêts entre les bibliothèques ont leurs limites. L’emprunteur virtuel peut quelquefois attendre des mois que le livre soit rendu à la bibliothèque par un usager qui l’a déjà emprunté. Les délais postaux vont ajouter une ou deux semaines à ce temps d’attente. Les coûts d’expédition à travers le monde sont élevés. Il arrive que les livres soient endommagés ou perdus pendant le transport. Internet : la solution ? Internet semble être la solution évidente. Il devrait être possible de chercher un livre et de télécharger l’information dont on a besoin juste avec quelques clics de souris, n’est-ce pas ? C’est possible pour certains types d’informations : des bases de données spécialisées comme celles de WAICENT et de la FAO contiennent d’énormes quantités d’informations. Beaucoup de bibliothèques ont mis leurs catalogues « en ligne ». Mais dès qu’il s’agit d’une information scientifique précise, Internet a deux handicaps majeurs : les droits d’auteurs et la connexion. Les éditeurs répugnent à mettre leurs ouvrages et leurs revues en ligne. Et on peut les comprendre. Cela équivaudrait à renoncer aux droits d’auteurs. Les ventes des versions imprimées s’effondreraient. Et, sans revenus, les éditeurs ne publieraient plus rien. Les accès réservés aux seuls abonnés ne marchent pas vraiment non plus. Les cartes de crédit peuvent être utilisées pour des paiements en ligne mais les usagers hésitent à payer pour des informations à télécharger. Ils sont par ailleurs inquiets sur la sécurisation des paiements par cartes de crédit sur l’Internet. De plus, les cartes de crédit ne sont pas le moyen idéal pour payer les petits montants demandés pour jeter un coup d’œil à un article ou un tableau de données. De toutes façons, combien de chercheurs dans les pays en développement possèdent une carte de crédit ou sont disposés à utiliser leur carte personnelle pour payer une information destinée à leur institution ? Le deuxième problème à résoudre est celui de la connectivité, ou plutôt de l’absence de connectivité. Même si un centre de recherche dispose d’ordinateurs, de modems, de logiciels et de personnels familiarisés à l’Internet (ce qui n’est pas courant), encore faut-il qu’ils puissent s’appuyer sur un fournisseur d’accès fiable. Mais dans de nombreux pays, si vous essayez de vous connecter, vous vous condamnez à recomposer sans cesse le numéro d’accès, à patienter pendant des durées de téléchargement interminables et à supporter de fréquentes déconnexions qui vous obligent à tout recommencer. L’Internet peut promettre un avenir radieux aux chercheurs des pays en développement… mais ils n’en sont pas encore là. Des petits disques qui capturent des arcs-en-ciel Tout cela ne signifie pas que les nouvelles technologies de l’information et de la communication doivent être jetées aux orties. Deux d’entre elles sont particulièrement prometteuses : le courrier électronique et les CD-ROM. 220 Les révolutions de l’information Bibliothèques Contrairement à la Toile, le courrier électronique ne nécessite pas des connexions à haut débit. Il peut être véhiculé par des lignes téléphoniques de qualité médiocre et des modems lents parce que les données transmises sont moins importantes que celles qui sont véhiculées par l’Internet, ses mises en page sophistiquées et ses graphismes. Naviguez sur l’Internet et vous en avez pour au moins une heure, alors qu’il vous faudra tout au plus quelques minutes pour télécharger votre courrier électronique. Les CD-ROM, ces petits disques luisants qui reflètent des arcs-en-ciel, ont d’énormes avantages pour stocker et transmettre des informations. Un seul CD-ROM peut emmagasiner des milliers d’images ou le texte de centaines de livres. Contrairement aux livres, les CD-ROM sont légers, faciles à transporter et théoriquement incassables. Ils contiennent beaucoup plus d’informations qu’une disquette et ils ne peuvent pas être effacés accidentellement. La poussière ou les moisissures qui rendent les disquettes illisibles peuvent facilement être nettoyées sur la surface des CD-ROM. La plupart des ordinateurs sont maintenant équipés de lecteurs de CD-ROM et les logiciels de lecture peuvent être inclus dans le CD lui-même. Il faut noter par ailleurs que les CD-ROM ne coûtent pas cher à produire, ni à distribuer. Le chapitre de coût le plus important n’est pas, contrairement au livre, l’impression ou l’expédition mais le traitement et la saisie de l’information. Une fois cet investissement fait, des centaines ou des milliers de CD-ROM peuvent être reproduits à des coûts très faibles. Des réponses pour l’Afrique de l’Est La combinaison du courrier électronique et du CD-ROM a permis au service d’information sur la recherche agricole (ARIS) de l’Organisation nationale de la recherche agricole en Ouganda (NARO) de mettre sur pied un service questions/réponses pour les usagers d’Ouganda, du Kenya et de l’Ethiopie. Un de ces usagers demandait par courrier électronique à ARIS comment maîtriser la cochenille du manioc. Le bibliothécaire d’ARIS consulte les collections de la bibliothèque, qui comprend 130 revues scientifiques sur son CD-ROM TEEAL (voir encadré 23) et renvoie à l’usager, par e-mail, une liste d’articles ou d’ouvrages en rapport avec la question posée. Souvent la question est trop vague : le bibliothécaire doit demander à l’usager de la préciser pour la rendre plus spécifique. Cela prendrait des lustres par la poste ou serait coûteux par téléphone. Par e-mail, c’est simple, peu coûteux et rapide. Lorsque l’usager sait que l’information est disponible, il peut se rendre personnellement à la bibliothèque pour la consulter ou demander à la bibliothécaire de lui envoyer des photocopies de l’article recherché. Si l’article est déjà numérisé (par exemple s’il provient d’un CD-ROM), il est facile de l’envoyer au demandeur par e-mail. Ce service est encore peu utilisé : environ 10 demandes par semaine pendant les cinq derniers mois de 1999. Mais il s’agit d’un service récemment mis en place ; lorsqu’il sera largement connu, les spécialistes de l’information d’ARIS seront probablement submergés de demandes. 221 ENCADRÉ 23 Une bibliothèque dans une boîte La bibliothèque Mann de l’université de Cornell (une des plus grandes bibliothèques agricoles du monde) et la fondation Rockefeller ont cherché à résoudre le problème des droits d’auteurs. Les éditeurs scientifiques reconnaissent qu’ils ne vendent pas beaucoup d’exemplaires de leurs revues dans les pays en développement. Donc, lorsque la bibliothèque Mann les a approchés, ils ont donné leur accord pour que leurs revues soient transcrites sur des CD-ROM, à condition qu’ils ne soient pas distribués dans les pays développés. Le résultat est la « bibliothèque agronomique fondamentale virtuelle » (The Essential Electronic Agricultural Library) ou TEEAL. Elle consiste en une série de 172 CD-ROM contenant le texte intégral de 130 revues depuis 1993 : 730 000 pages en tout. Le prix : 10 000 $ (environ 10 000 e). Cela semble un prix élevé si vous ne le comparez pas à ce que cela coûterait en version imprimée : 370 000 $ (370 000 e). 10 000 $ est une petite somme pour la plupart des bailleurs de fonds. Les centres de recherche des pays en développement peuvent facilement trouver un bailleur pour financer l’achat des CD, des ordinateurs nécessaires pour les exploiter et pour assurer la formation du personnel. Parmi les partenaires susceptibles de financer l’achat de TEEAL on trouve le CTA (pour les pays ACP), l’Institut international pour l’alimentation, l’agriculture et le développement de l’université de Cornell, la Fondation Ford, le SIDA, l’Unesco, l’USAID et la Banque mondiale. Pour plus d’information, se référer à www.teeal.cornell.eduu Information pour le Pacifique Le PIMRIS (Pacific Islands Marine Resources Information System) offre, pour le Pacifique, les mêmes services que le système ARIS pour Afrique de l’Est. C’est un réseau d’information qui rassemble, stocke, traite et diffuse l’information disponible sur la pêche et les autres ressources maritimes vivantes ou non vivantes des zones tropicales de l’océan Pacifique. La population des îles du Pacifique ne fait pas de distinction véritable entre les ressources de la mer et du sol, tant le Pacifique, vaste océan parsemé de petites îles, apparaît comme un immense continent aquatique. Le poisson, les crustacés et les coraux sont des moyens d’existence essentiels pour les populations de ces îles. Il est donc important de préserver ces ressources et de les exploiter avec discernement. Basée à l’université du Pacifique Sud, l’unité de coordination du PIMRIS travaille avec quatre partenaires régionaux principaux : le Forum des agences de la pêche (Forum Fisheries Agency), le secrétariat de la Communauté du Pacifique (Secretariat of the Pacific Community), le Programme environnemental régional du Pacifique Sud (South Pacific Regional Environment Programme) et la Commission des géosciences appliquées du Pacifique Sud (South Pacific Applied Geoscience Commission). Bien que chacun de ces partenaires ait un mandat spécifique et dispose de ses ressources propres en matière d’information, le PIMRIS constitue un réseau formel entre eux, pour faciliter l’échange et la diffusion de l’information au bénéfice des pays du Pacifique. Appuyé par un comité de suivi, il est au service d’une large gamme d’usagers depuis les fonctionnaires des gouvernements et les chercheurs, jusqu’aux étudiants et aux agents des pêches. Il fournit des bibliographies à la demande, recherche des documents dans des bases de données 222 Les révolutions de l’information Bibliothèques ENCADRÉ 24 1 230 livres pour seulement 6 e Le projet de bibliothèques pour le développement humain est mis en œuvre par un organisme basé en Belgique, qui propose des CD-ROM contenant les textes intégraux de centaines d’ouvrages consacrés au développement. La « bibliothèque pour le développement humain durable » est un CD-ROM qui contient 1 230 publications représentant 160 000 pages de texte et 30 000 dessins, dans un format très facile à utiliser. Les publications originales mises ensemble pèseraient 340 kg et coûteraient 20 000 $ alors que le CD-ROM pèse seulement 25g (étui compris). Son coût?? 6 e. D’autres CD-ROM sont édités par cet organisme, en anglais, sur différents thèmes comme la médecine, la santé, l’environnement, l’alimentation et la nutrition. En français, on notera la Bibliothèque pour le développement durable et les besoins essentiels (600 publications) et une anthologie du développement dans le Sahel (Sahel point doc). La plupart des éditeurs de ces publications sont des ONG, des agences des Nations unies ou des organismes de développement qui veulent s’assurer que l’information qu’ils produisent est largement diffusée et qui n’ont pas l’obligation de rentabiliser leurs investissements comme c’est le cas des maisons d’édition commerciales. Michel Loots, qui gère le projet de bibliothèques pour l’humanité, leur demande l’autorisation de copier leurs documents qui sont numérisés et indexés en Roumanie (où les coûts sont moins élevés). Ceci permet au projet de produire et de vendre les CD-ROM à des prix défiant toute concurrence. Pour plus d’information, voir www.humanitycdrom.org 223 informatisées et tient les chercheurs au courant des dernières parutions à travers son service d’information sur les nouveautés. Il prépare également des dossiers d’information sur des thèmes relatifs à la marine tropicale et assure un service d’échange entre bibliothèques. Pour pallier la pénurie de bibliothécaires compétents dans de nombreux pays du Pacifique, le PIMRIS offre un service de conseils, une assistance technique et des sessions de formation au bénéfice du personnel des bibliothèques spécialisées dans la mer et la pêche. INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Ganeshan Rao, Co-ordinator, Pacific Island Marine Resources Information System (PIMRIS), USP Library, Suva (Îles Fidji). Tél. (679) 313900 ; fax (679) 301490 ; e-mail rao_g@usp.ac.fj or pimris@usp.ac.fj Eria Simba, Assistant librarian, Agricultural Research Information Service (ARIS), National Agricultural Research Organization, Kawanda (Ouganda). E-mail aris@imul.com Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, World Agricultural Information Centre. Internet www.fao.org/waicent/search/default.htm 224 Les révolutions de l’information Bibliothèques L’information pouLreleCdeénvetlroeppdeemerentsasuosuerrcviecse ddees ul’sITagDeGrs « Je voudrais des informations sur les briquettes combustibles » Les murs de la petite pièce sont garnis d’étagères croulant sous les livres, papiers et boîtes de classement, tous dûment étiquetés. Les quelques centimètres carrés d’espace libre sont occupés par des tableaux d’affichage sur lesquels des brochures et des affiches sont épinglés. Magazines et journaux sont disposés sur deux tables, au centre de la pièce. Des lecteurs occupent trois des six chaises et les visiteurs arrivent par vagues par la porte. « Margaret, pouvez-vous aider ce monsieur ? Il cherche de l’information sur les briquettes combustibles. » « Bonjour, pouvez-vous m’aider ? Je cherche de l’information sur la transformation agroalimentaire. » « Margaret, qu’avons-nous sur les bicyclettes ? » Margaret Kenyaggia, la bibliothécaire, gère la situation avec aisance. Elle questionne chaque visiteur : « De quelle organisation venez-vous ? De quelle sorte de transformation agroalimentaire s’agit-il ? Pourquoi souhaitez-vous cette information ? » Quand elle a une idée plus précise de ce que le visiteur souhaite, elle extrait un livre d’une des étagères ou elle se tourne vers son ordinateur, dans un coin de la pièce, tape quelques mots-clés sur le clavier, identifie les livres traitant du sujet sur le catalogue et en extrait les plus utiles pour le visiteur. Centre nerveux Les bibliothèques, dans les pays en développement, sont trop souvent mal gérées et sous-utilisées. Ce sont des cimetières de livres poussiéreux. Mais ce n’est pas le cas du centre de ressources de l’ITDG à Nairobi. Il constitue le centre nerveux de cette ONG et il est connu comme une des meilleures bibliothèques de la ville. L’ITDG, ou « I.T. » pour Intermediate Technology Development Group, comme on l’appelle familièrement au Kenya, est une des nombreuses ONG qui travaille pour promouvoir le développement et lutter contre la pauvreté en Afrique de l’Est. C’est aussi une des rares qui entretienne une bibliothèque avec des ouvrages et d’autres supports d’information sur le développement. Elle a été constituée en 1994 et dispose maintenant de 3 000 ouvrages et peut-être 2 500 bulletins, journaux et rapports, tous entassés dans une pièce de 4,5 m sur 6 m. Le Centre de ressources de l’ITDG a une autre caractéristique peu commune : il est ouvert au public. Les utilisateurs doivent s’acquitter d’une petite redevance : un usager qui veut seulement consulter un livre dans la bibliothèque paiera 30 shillings (environ 0,45 e) par jour. 225 Paul Mundy Margaret Kenyaggia (à droite) au Centre de ressources de l’ITDG (Photo : Paul Mundy) Un abonnement annuel coûte 500 shillings (un peu plus de 7 e) : il donne droit à l’emprunt de deux livres à la fois pour une période maximale de deux semaines. Margaret Kenyaggia propose aussi des inscriptions de groupe : 1 500 shillings (environ 22 e) pour un groupe de 4 agents pour une année. « Avant, lorsque nous ne faisions pas payer, les gens se précipitaient ici », explique Margaret Kenyaggia. « Mais la principale raison de ce changement est que la bibliothèque ne pouvait pas prêter de livres ; s’il n’y avait rien à payer, les gens n’auraient pas pris soin des livres » dit elle. « Maintenant, nous sommes sûrs qu’ils en prennent soin et qu’ils les rapporteront ». Maintenir l’actualisation Margaret Kenyaggia travaille durement pour que la collection d’ouvrages de la bibliothèque soit actualisé en permanence. Elle passe son temps à rechercher de nouveaux livres. Elle les trouve en feuilletant les catalogues des éditeurs, en lisant les comptes rendus de livres dans les bulletins et en assistant aux cérémonies de lancement de nouveaux ouvrages. Les spécialistes techniques de l’ITDG identifient les livres intéressants à acquérir. L’ordinateur de Margaret Kenyaggia n’est pas encore connecté à l’Internet mais elle en emprunte un autre, deux ou trois fois par semaine, pour rechercher de l’information. Et elle est à l’écoute des besoins de ses visiteurs. Si on lui demande un livre que le centre ne possède pas, elle fait tout pour en trouver un exemplaire. « Vous trouverez ici des choses que vous ne trouverez pas dans les autres bibliothèques de Nairobi » dit-elle en souriant. La collection de livres du centre attire près de 2 000 visiteurs par an. Beaucoup d’entre eux ont entendu parler de la bibliothèque par le bouche-à-oreille. Et ces chiffres ne comptent pas le mouvement incessant des agents de l’ITDG qui viennent chercher de l’information ou tout simplement consulter les nouvelles du jour dans un des journaux que l’on trouve sur la table. De nombreux visiteurs sont des chercheurs ou des étudiants provenant des universités locales. « L’université a sa propre bibliothèque, bien sûr », dit Margaret Kenyaggia « mais les étudiants me disent que les livres que l’on y trouve ne sont pas actualisés ». Service payant La contribution que la bibliothèque demande à ses utilisateurs couvre l’entretien mais n’est pas suffisante pour acheter de nouveaux ouvrages. Alors, comment IT Kenya réussit-il à entretenir une bibliothèque alors que tant d’ONG doivent se serrer la ceinture ? La réponse 226 Les révolutions de l’information Bibliothèques est simple : l’ITDG gère une série de projets de développement : les coûts d’achat des livres et d’entretien de la bibliothèque sont intégrés au budget de chaque projet. Comme l’ITDG couvre une grande variété de thèmes (énergie, transports, construction, agriculture, élevage…), la bibliothèque en fait autant. Cela augmente son pouvoir d’attraction pour les usagers extérieurs. La bibliothèque reçoit gratuitement quelques exemplaires des ouvrages provenant de l’organisation sœur d’ITDG en Grande-Bretagne. « Ils nous donnent gratuitement un exemplaire de quelques ouvrages mais si nous en voulons plus, nous devons les payer, comme tout le monde », dit-elle. Margaret Kenyaggia reçoit une assistance pour le fonctionnement de la bibliothèque. Les étudiants du département des sciences de l’information de l’université locale sont tenus de faire un stage qui leur donne une expérience pratique, pour obtenir leur diplôme. Elle les met au travail pendant trois mois. « C’est une bonne méthode de formation » dit-elle, « mais le problème est qu’au bout de trois mois, lorsqu’ils commencent à devenir vraiment efficaces, ils doivent s’en aller et je dois tout recommencer avec de nouvelles recrues ». Margaret Kenyaggia attend avec impatience le déménagement de l’ITDG, dans quelques mois, dans de nouveaux locaux plus spacieux. Mais en attendant, elle n’a plus de place du tout. Des cartons pleins de livres sont empilés contre le mur. Margaret s’apprête à les jeter. « Nous n’avons pas de place pour les garder », dit-elle. « Et à quoi bon garder des livres que personne ne peut lire ? » INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES Intermediate Technology Development Group (ITDG), 22 Chiromo Access Road, off Riverside Drive, PO Box 39493, Nairobi (Kenya). Tél. (254) 2 442108/ 2 446243/ 2 444887 ; fax (254) 445166 ; e-mail itkenya@itdg.or.ke ; Internet www.itdg.org.pe/h_kenya 227 LECTURES CONSEILLÉES Il existe une large sélection d’ouvrages sur l’information et la communication agricoles dans les pays en développement et particulièrement dans les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Voici une liste des publications les plus récentes. Les coordonnées des organisations décrites dans cet ouvrage et des collaborateurs sont indiquées à la fin de chaque section. Elles ne figurent pas dans cette bibliographie. Français Banque mondiale. 1996. Systèmes d’information sur l’environnement en Afrique subsaharienne : investir dans le futur. Findings 24.. Washington, DC, États-Unis. Beau, C. et Idoux, A.C. 1998. Savoirs paysans et savoirs scientifiques. Editions Charles Léopold Meyer, Paris, France. Berqué, P., Foy, E. et Girard, B. 1995. La passion radio. Editions Syros, Paris, France. Brosseau, J.M. et Soncin, J. 1999. Créer, gérer et animer une radio. Collection Guides Pratiques. Editions GRET, Paris, France. CRDI. 1995. La communication participative pour le développement : un agenda ouest-africain. Editions CRDI (Centre international de recherches pour le développement), Ottawa, Canada. CTA. 1994. Atelier sur les réseaux de documentation agricole en Afrique : rapport de synthèse. Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA), Wageningen, Pays-Bas. CTA. 1995. La radio au service du monde rural des pays ACP. Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA), Wageningen, Pays-Bas. CTA. 1995 et 1996. La vulgarisation agricole en Afrique. (2 vols). Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA), Wageningen, Pays-Bas. CTA. 1996. Le rôle de l’information pour le développement rural des pays ACP : bilan et prospectives. Séminaire international. Montpellier, juin 1995. Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA), Wageningen, Pays-Bas. FAO. 1991. Les mille et un mondes : manuel de radio rurale. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. FAO. 1994. La communication, pour un développement à dimension humaine. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. FAO. 1996. Approche participative, communication et gestion des ressources forestières en Afrique sahélienne. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. FAO. 1996. Atelier international pour le développement de la radio rurale en Afrique. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. 228 Les révolutions de l’information FAO. 1996. L’informatique et la foresterie. Revue Unasylva 189. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. FAO. 1998. Comment concevoir et réaliser des supports de communication de proximité. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. FAO. 1998. Internet et le développement agricole et rural : une approche intégrée. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. FAO. 1999. La communication pour le développement : étude de cas N°. 16 : Centre de services de production audiovisuelle (CESPA) au Mali. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. FAO. 1999. La vidéo : manuel à l’usage des responsables de la communication, de l’animation, de la formation et de la vulgarisation. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. FAO, CESPA et PNUD. 1999. Manuel de communication pour le développement. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Rome, Italie. Fra, D. et Gérer, E.N. 1999. Créer et animer une publication. Collection Guides Pratiques. Editions GRET, Paris, France. 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Development Institute CARIS Current Agricultural Research Information System CELTHO Centre d’études linguistiques et historiques par tradition orale (Mali) CESAO Centre d’études économiques et sociales d’Afrique de l’Ouest (Burkina Faso) CESO Centre for the Study of Education in Developing Countries (Pays-Bas) CESPA Centre de services de production audiovisuelle (Mali) CIAT Centre international d’agriculture tropicale CIERRO Centre interafricain d’études en radio rurale de Ouagadougou (Burkina Faso) CMDT Compagnie malienne de développement des textiles (Côte d’Ivoire) CNCR Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (Sénégal) CORAF Conférence des responsables de recherche agronomique africains CRDI Centre de recherche pour le développement international (Canada) CTA Centre technique de coopération agricole et rurale DANIDA Danish International Development Assistance DDC Direction du développement et de la coopération (Suisse) DFID Department for International Development (Royaume-Uni) DGIS Directoraat-Generaal Internationale Samenwerking (Pays-Bas) ENDA Environment, Development and Action (Sénégal) EZE Evangelische Zentralstelle für Entwicklungshilfe (Allemagne) FAO Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture FENOP Fédération nationale des organisations paysannes du Burkina FMI Fonds monétaire international FONGS Fédération des organisations non gouvernementales du Sénégal FRAO Fondation rurale pour l’Afrique de l’Ouest GhRRM Ghana Rural Reconstruction Movement GRAD Groupe de réalisations audiovisuelles pour le développement GRET Groupe de recherche et d’échanges technologiques (France) 232 GTZ Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (Allemagne) ICIPE International Centre for Insect Physiology and Ecology ICRAF International Centre for Research in Agroforestry IICA Inter-American Institute for Cooperation on Agriculture IIED International Institute for Environment and Development IIRR International Institute of Rural Reconstruction IITA International Institute of Tropical Agriculture INADES Institut africain pour le développement économique et social (Burkina Faso) IRETA Institute for Research, Extension and Training in Agriculture (Pacifique) ISNAR International Service for National Agricultural Research ISRA Institut sénégalais de recherches agricoles ITDG Intermediate Technology Development Group (Royaume-Uni) JADE Journalistes africains pour le développement (Burkina Faso) KACE Kenya Agricultural Commodity Exchange LABE Literacy and Adult Basic Education (Ouganda) MTEA Multi-Purpose Training and Employment Association (Ouganda) MTN Mobile Telephone Networks (Uganda) NANEC National Network of Cassava Workers (Ouganda) NARO National Agricultural Research Organization (Ouganda) NRI Natural Resources Institute (Royaume-Uni) OMC Organisation mondiale du commerce ONG Organisation non gouvernementale OUA Organisation de l’unité africaine PANA Pan-African News Agency PEFA Programme d’échange de formation et d’appui (Sénégal) PELUM Participatory Ecological Land-Use Management Association (Zimbabwe) PIAJ Pacific Index to Agricultural Journals PIMRIS Pacific Islands Marine Resources Information System PNUD Programme des Nations unies pour le développement PRIMAC Prix du marché du café et du cacao (Côte d’Ivoire) PROCICARIBE Agricultural Science and Technology System of the Caribbean Residel Réseau d’informations internet sur la décentralisation et le développement local (Sénégal) RITA Réseau d’information des terres arides SACCAR Southern African Centre for Cooperation in Agricultural and Natural Resources Research and Training SAILD Service d’appui aux initiatives locales de développement (Cameroun) SCAINIP Standing Committee on Agricultural Information Networking in the Pacific SIDA Swedish International Development Agency SKAT Swiss Centre for Development Cooperation in Technology and Management SPC Secretariat for the South Pacific SYCOV Syndicat des producteurs cotonniers et vivriers (Mali) SYFIA Système francophone d’information agricole 233 TEEAL The Essential Electronic Agricultural Library Unesco United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization UNFA Uganda National Farmers’ Association USAID United States Agency for International Development VITA Volunteers in Technical Assistance (États-Unis) WWF World Wide Fund for Nature ZIMACE Zimbabwe Agricultural Commodity Exchange 234