38 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique LES DEMI-LUNES, UNE TECHNIQUE AGRICOLE EFFICACE POUR LA MISE EN CULTURE DES TERRES ABANDONNÉES Micheline Ouamega-Nikiema 39 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique appréciables. Parmi les actions menées, le renforcement des capacités techniques et opérationnelles des bénéficiaires, notamment concernant les techniques de conservation des eaux et des sols, nous intéresse tout particulièrement. Le pari fou de Saïdou À l’instar des autres producteurs membres de son groupement, Saïdou a bénéficié d’une formation de cinq jours assurée au niveau local par la Direction provinciale du ministère de l’Agriculture et des aménagements hydrauliques ainsi que des formateurs endogènes. À l’issue de cette formation, il a reçu du matériel de production (marteau, pic axe, râteau, brouette, triangle à pente, gants, bottes, etc.) La rigueur est un des traits qui caractérisent le mieux Saïdou : il se fixe des objectifs et met tout en œuvre pour les atteindre. Dès la fin de la formation, il a établi un calendrier et un plan d’action grâce auxquels il a pris de l’avance par rapport à ses camarades. Aux premières pluies, il avait déjà effectué ses semis. C’est que le producteur avait été convaincu par l’expérience de son père, bénéficiaire du projet avant lui. Grâce au renforcement de ses capacités, celui-ci avait aménagé deux parcelles, une de 1,5 ha en demi-lunes et une autre de 1 ha en zaï, sur des terres dénudées. Il avait alors récolté 70 charretées de sorgho sur la parcelle Situé dans la province du Kourwéogo, dans la région du Plateau-Central, le village de Roundé est caractérisé par la dégradation des ressources naturelles et l’abondance de terres abandonnées, impropres à la culture. Cette situation est une conséquence du changement climatique, qui se manifeste notamment par la sécheresse, l’insuffisance de pluies et parfois des inondations et des vents violents. Les producteurs procèdent donc à l’abattage des arbres alors même qu’il y en a de moins en moins, détruisant la flore de la région. Ceux qui n’ont pas la chance de disposer de terres vierges sont contraints de quitter le village à la recherche d’un mieux-être, ce qui contribue à le dépeupler, le privant ainsi de ses bras valides. En parallèle, les difficultés d’accès aux équipements et intrants agricoles ainsi qu’une faible connaissance des techniques de conservation des eaux et des sols entraînent une baisse considérable des productions céréalières et de la productibilité de l’élevage, ce qui expose les communautés à une insécurité alimentaire permanente. C’est pour résoudre ces difficultés que Solidar Suisse a lancé un projet de deux ans, de 2015 à 2016, visant à améliorer la sécurité alimentaire des populations pauvres et vulnérables de la région du Plateau-Central au Burkina Faso et à améliorer les conditions de vie des producteurs. Ce projet fait suite à une première phase, de 2013 à 2014, qui a enregistré des résultats forts La demi-lune est peu pratiquée par les producteurs en raison de la pénibilité du travail qu’elle nécessite. Fort heureusement, certains producteurs sont prêts à braver cette pénibilité pour se lancer dans la réalisation de cette technique qui présente de nombreux avantages. Saïdou Ouédraogo est de ceux-là. Cet habitant du village de Roundé, dans la commune de Niou au Burkina Faso, et membre d’un groupement de producteurs bénéficiaire du projet Sécurité alimentaire de Solidar Suisse, a réussi l’impossible : cultiver du riz, céréale très gourmande en eau, sur une terre jadis laissée à l’abandon. Couverture L’application de techniques de conservation des eaux et des sols procure aux bénéficiaires l’opportunité de varier leur production 40 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique convaincu de l’efficacité de la technique de la demi- lune, il décide de cultiver du riz dans son village. Il réalise alors des demi-lunes sur une superficie totale de 88,3 m2 de terres dénudées et fait une récolte prodigieuse de 233 kg qu’il se garde de vendre, réservant cette manne pour la consommation familiale. Il souhaite faire profiter ses proches des fruits de son exploit avant de les partager avec la population. Habituellement, la variété cultivée par Saïdou, le riz FKR 19, a un rendement de 5 à 6 t/ha avec un cycle de 115 jours. Le producteur a récolté la même quantité en seulement en 80 jours grâce aux demi-lunes, et uniquement avec de l’engrais organique. En 2016, il tenta à nouveau l’expérience, cette fois sur une superficie de 204,8 m2 en utilisant de l’engrais chimique. Il récolta 700 kg de riz… Saïdou le téméraire entend aujourd’hui poursuivre l’aventure en se lançant prochainement dans la production d’igname, tubercule habituellement produit dans les zones humides. aménagée en demi-lunes et 40 charretées de la même spéculation sur celle aménagée en zaï. En comparaison, il n’avait récolté que 15 charretées sur son ancien champ de 2,5 ha, exploité en parallèle. Contrairement au sorgho, qui est une des plantes cultivées les moins exigeantes en eau, le riz est une céréale qui nécessite beaucoup d’eau. Il est de ce fait cultivé dans les zones marécageuses ou les bas-fonds. Parmi les trois provinces de la région du Plateau- Central, la province du Kourwéogo est la plus défavorisée en termes de qualité des sols et de répartition de la pluviométrie, et donc la moins propice à cette culture. Saïdou, qui a auparavant vécu dans un pays où la pluviométrie est abondante et maîtrise les techniques de la culture du riz, va toutefois réaliser l’impossible. Enhardi par l’expérience de son père, et Les savoirs locaux de nos parents, pour peu que l’on s’y intéresse, constituent une véritable richesse à exploiter en association avec les innovations agricoles. Ci-dessus Champ de riz dans les demi-lunes La technique des demi-lunes La demi-lune est une technique agricole de conservation des eaux et des sols. Elle est utilisée dans des zones où les ressources en eau sont très limitées et où les sols sont pauvres, compacts, encroutés et dégradés. Elle convient pour les cultures pluviales. En effet, elle permet de capter l’eau et les sédiments au profit des cultures, de localiser les ressources en matières organiques fertilisantes et en eau, de préserver et d’optimiser l’utilisation de ces ressources. Elle a ainsi l’avantage de favoriser la conservation des eaux et des sols ainsi que la récupération des terres dégradées, d’augmenter la productivité des sols et d’aider à lutter contre l’érosion. 41 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique Plaidoyer pour la technique de demi-lune Les producteurs ont tendance à préférer les techniques de zaï au détriment des demi-lunes en raison de l’intensité de l’effort à fournir pour réaliser celles-ci. C’est donc en toute logique que la difficulté à convaincre ces derniers à pratiquer les demi-lunes (mais aussi la passibilité des acteurs du projet eux- mêmes, notamment les associations de mise en œuvre, face à cette situation) constitua le principal défi du Projet Sécurité Alimentaire de Solidar Suisse. Pourtant, les demi-lunes sont plus résistantes et durables dans le temps que les zaï (5 à 7 ans contre 3 ans). De plus, la quantité d’eau nécessaire aux demi-lunes est moins importante que pour les zaï (les semis dans les demi-lunes peuvent se faire avant l’installation définitive de la saison des pluies). Autre avantage intéressant, elles requièrent une superficie moins importance, ce qui contribue à résoudre le problème de plus en plus récurrent du foncier. Elles sont en outre efficaces pour récupérer les terres en glacis. Les demi-lunes conviennent donc aux terres dégradées, et présentent l’avantage, une fois qu’elles sont réalisées, de nécessiter moins de travail. L’application de cette technique de conservation des eaux et des sols procure aux bénéficiaires l’opportunité de varier leur production ; elle a permis à certains d’entre eux de pratiquer des cultures qu’ils n’auraient pas pu exploiter auparavant à cause de l’aridité des sols. Ce que nous apprend l’expérience de Saïdou L’intervention menée par Solidar Suisse a été innovante à plusieurs égards. Des voyages d’étude ont été organisés à l’intention des partenaires de mise en œuvre pour leur permettre d’apprendre d’autres acteurs intervenant dans le même domaine. Les ressources internes de ces partenaires, ainsi que des agents de l’Etat au niveau local, ont été mis à contribution pour la formation des producteurs qui a aussi bénéficié de la contribution d’anciens bénéficiaires et producteurs modèles. Le fait que les différents participants soient familiers les uns avec les autres a permis de renforcer la confiance. Les résultats obtenus l’ont été grâce à la combinaison de plusieurs facteurs. D’abord, le projet a su apporter une réponse adéquate aux besoins des bénéficiaires. La rigueur que s’est imposée Saïdou dans l’exécution de son activité ainsi que l’adhésion et la motivation des différentes parties prenantes ont contribué pour beaucoup à la réussite de l’utilisation des demi-lunes. En outre, le recours aux savoirs locaux par les producteurs eux-mêmes (comme le décryptage des signes de la nature permettent de savoir s’il pleuvra suffisamment ou non) a amélioré la qualité des actions. L’expérience de Saïdou permet ainsi de tirer plusieurs leçons très utiles. La conviction est le premier facteur, et la rigueur personnelle une qualité indispensable, qui déterminent tous deux la réussite de l’utilisation de techniques complexes, comme les demi-lunes. En outre, les savoirs locaux de nos parents, pour peu que l’on s’y intéresse, constituent une véritable richesse à exploiter en association avec les innovations agricoles. Micheline Ouamega-Nikiema est chargée de programme pour Solidar Suisse, une ONG internationale qui oeuvre dans le domaine du développement rural. micheline.ouamega@solidarburkina.bf Ci-contre Demi-lunes réalisées dans un champ Cet article présente les résultats d’un des projets menés dans le cadre du processus « Capitalisation des expériences au service du développement rural », mis en œuvre par le CTA, la FAO et l’IICA avec le soutien financier du FIDA. http://experience-capitalization.cta.int Pays : Burkina Faso Région : Afrique de l’Ouest Date de publication : Mars 2019 Mots clés : innovation agricole, conservation des sols et des eaux, mise en valeur des terres incultes