13 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique AU BURKINA FASO, UNE PLATEFORME D’INNOVATION BOOSTE LA FILIÈRE NIÉBÉ Adama Savadogo 14 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique pour des sites miniers à la recherche d’or, » se souvient encore la présidente de la plateforme d’innovation, Awa Ouédraogo. Les innovations majeures introduites et développées au sein de la plateforme d’innovation ont su répondre aux attentes des productrices. Devenue une référence dans la sous-région ouest-africaine, elle leur a permis de doubler leurs revenus. La productivité du niébé s’est accrue au Burkina Faso dans les années 2000 : de 300 kg/ha dans les années 1980, elle est passée à un rendement moyen de 500 kg/ha (Comité interprofessionnel filières céréales et niébé, 2010). La région du Centre-Nord, dont relève la province du Bam, est l’une des principales zones pourvoyeuses de niébé, dont la culture est pratiquée sur de petites superficies (0,25 ha en moyenne) avec une faible maîtrise ou une méconnaissance des technologies améliorées de production et de transformation. Une enquête diagnostique, réalisée en 2010 par le Programme d’appui aux filières agro-sylvo-pastorales (PAFASP) sur la filière niébé dans la zone agroécologique concernée, a fait ressortir plusieurs opportunités justifiant la mise en place d’une plateforme d’innovation pour booster la filière. Forte de 2000 membres, l’Union provinciale féminine Namagbzanga (UPFN) de la province du Bam, localité située à 120 km au nord de Ouagadougou, la capitale du Burkina, est l’organisation porteuse de la plateforme d’innovation sur le niébé. Avant sa mise en place, les femmes de l’UPFN étaient confrontées à quatre contraintes majeures : une méconnaissance des semences de qualité, un accès limité aux terres cultivables, un faible accès aux sources de financement et l’absence d’une chaîne de commercialisation suffisamment organisée et fonctionnelle. « Ces difficultés ont découragé plusieurs femmes, qui ont abandonné leurs champs Le Programme de productivité agricole en Afrique de l’Ouest (PPAAO)/Burkina a appuyé, en juillet 2013, l’Union provinciale féminine Namagbzanga (UPFN) de la province du Bam au Burkina Faso pour la mise en place d’une plateforme d’innovation sur le niébé. En moins de trois ans, l’introduction au sein de cette plateforme de cinq nouvelles variétés de niébé à haut rendement, le plaidoyer pour l’accès des femmes aux terres cultivables et au crédit bancaire et l’amélioration du circuit de commercialisation ont permis de booster la productivité du niébé et de doubler le revenu des productrices. Qu’est ce qu’une plateforme d’innovation ? Le concept de plateforme d’innovation se réfère à un ensemble de parties prenantes liées par des intérêts communs autour d’une problématique donnée, d’un défi ou d’une opportunité en vue d’améliorer les performances d’une filière au profit des différents acteurs. La plateforme d’innovation peut être comprise comme une collaboration entre plusieurs acteurs/ actrices (producteurs/productrices, chercheurs, structures d’appui-conseil, institutions financières, autorités locales, chefs coutumiers, projets et programmes, médias…) pour stimuler et soutenir le développement d’une filière agricole. Couverture Les caisses populaires facilitent l’accès des productrices et transformatrices de niébé aux crédits 15 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique technologies et assuré, en collaboration avec le PPAAO, le rapportage des activités. Méthodologie Pour rendre effective et fonctionnelle la plateforme d’innovation sur le niébé, trois étapes importantes ont été conduites : i) identification des acteurs, des rôles respectifs et diagnostic des contraintes ; ii) analyse et validation des actions à conduire en vue de lever les contraintes ; iii) développement sur le terrain des actions validées par les acteurs. Des résultats positifs Les activités menées dans le cadre de la plateforme d’innovation se sont décomposées en quatre grands volets qui ont tous conduit à des résultats positifs. Cinq nouvelles variétés de niébé à haut rendement ont été introduites au sein de la plateforme d’innovation. Les productrices ont adopté et diffusé, à travers des visites commentées, ces variétés qui produisent en moyenne 800 kg/ha en 60 jours contre 500 kg/ha en 90 jours pour les anciennes variétés. « Ces variétés sont appréciées par les productrices grâce à leur haut rendement, leur cycle court, leurs gros grains et la couleur blanche des grains, » atteste la présidente de l’UPFN et présidente de la plateforme d’innovation, Awa Ouédraogo. Dans plusieurs villages, des chefs coutumiers ont mené des plaidoyers en vue de faciliter l’accès des femmes aux terres cultivables et de plus grandes superficies. Grâce à cet engagement, les superficies octroyées à ces dernières ont atteint dans certains villages trois ha alors qu’elles ne disposaient que de 0,5 ha auparavant. C’est notamment le cas du village de Yalka, dans la commune de Kongoussi, et des villages de Rouko, Gankaré, Sabcè et Guibaré. Des partenariats ont été mis en place avec des institutions de microfinance, ce qui a permis d’accorder 200 millions FCFA de crédit à 800 membres de la plateforme d’innovation en 2016 contre 75 millions FCFA avant sa mise en place. « Notre participation aux visites commentées sur les parcelles de production du niébé nous a convaincus de la qualité du travail et des rendements possibles, nous encourageant ainsi à augmenter les crédits accordés aux femmes pour la production du niébé, » reconnaît Aminata Cissé, responsable de la Caisse populaire de Kongoussi (chef-lieu de la province du Bam). Enfin, le circuit de commercialisation avec la SONAGESS s’est amélioré et renforcé : 465 t de niébé ont été vendues en 2016 pour un montant de 120 millions FCFA contre des ventes moyennes annuelles de 280 t pour un montant 72 millions FCFA avant la mise en place de la plateforme d’innovation. « J’ai réalisé, en 2016, un bénéfice de 665 000 FCFA après la Typologie des acteurs Les acteurs ayant contribué à cet accroissement de revenus sont segmentés en trois catégories : les acteurs du changement (instituts de recherche, services d’appui-conseil, décideurs politiques, chefs coutumiers, médias), les catalyseurs du changement (projets et programmes de développement, institutions de microfinance, structures d’achat) et les bénéficiaires du changement (organisation des productrices porteuse de la plateforme d’innovation). Ces acteurs ont joué un rôle complémentaire dans la conduite des activités. Ainsi, l’Institut de l’environnement et de recherches agricoles (INERA) et l’Institut de recherche en sciences appliquée et technologies (RSAT) ont proposé les technologies à adopter et assuré les formations relatives à ces dernières. La Direction générale des productions végétales (DGPV) a identifié et proposé les technologies à adopter, et capitalisé les acquis au profit du système de vulgarisation et d’appui-conseil agricole au niveau national. Les décideurs politiques et administratifs, parmi lesquels le Haut-commissaire (la plus haute autorité administrative au niveau provincial), ont contribué à la sensibilisation des acteurs politiques (députés, maires, élus locaux...) et à la résolution des problèmes. Les chefs de villages ont quant à eux aidé à la sensibilisation des populations sur les questions susceptibles d’entraver la bonne marche de la plateforme et mené des plaidoyers pour l’accès des femmes aux terres cultivables et de plus grande superficie. Les radios locales ont assuré la diffusion de l’information sur la plateforme et les activités en direction du public au niveau local et national. Le Programme de productivité agricole en Afrique de l’Ouest (PPAAO)/Burkina a apporté son appui financier et technique aux activités de la plateforme et assuré, en collaboration avec le comité technique de gestion de la plateforme d’innovation, le suivi et la capitalisation des acquis. Les caisses populaires facilitent l’accès des productrices et transformatrices de niébé aux crédits. La Société nationale de gestion de sécurité alimentaire (SONAGESS) assure l’achat et le stockage du niébé. Enfin, l’UPFN a proposé plusieurs innovations, animé l’ensemble du groupe des producteurs et productrices engagés à adopter des Ci-contre La plateforme d’innovation permet l’établissement de relations solides et de confiance entre les acteurs de la microfinance et les productrices 16 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique grâce à la concertation entre les acteurs, les chefs de terre et les chefs coutumiers. Troisième facteur, l’existence d’une instance de gouvernance et de mobilisation des ressources. En effet, les acteurs ont mis en place un comité technique de gestion composé d’un président, d’un secrétaire général, d’un trésorier, d’un chargé de suivi évaluation et d’un chargé de communication, pour faciliter la gouvernance et l’animation de la plateforme d’innovation. La plateforme d’innovation permet l’établissement de relations solides et de confiance entre les acteurs de la microfinance et les productrices, ce qui a contribué à accroître le montant des crédits accordés aux membres. En outre, le contrat d’achat entre la SONAGESS et la plateforme d’innovation garantit la commercialisation de la production. Les productrices ont adopté ces variétés qui produisent en moyenne 800 kg/ha en 60 jours contre 500 kg/ha en 90 jours pour les anciennes variétés. vente à la SONAGESS de 5 400 kg de niébé, affirme Bibata Gansoré, 52 ans, productrice dans la province du Bam, mariée et mère de six enfants. Le bénéfice a servi à payer des vivres, se soigner, payer la scolarité des enfants et contribuer au bon fonctionnement de la plateforme d’innovation. » Les facteurs de succès Ces résultats probants ont été obtenus grâce à la conjugaison d’une série de facteurs. En premier lieu, l’engagement de l’Union porteuse de la plateforme d’innovation a été crucial. Une union bien structurée, dynamique, avec un partenariat diversifié et disposant d’animateurs endogènes servant de relais pour l’encadrement des productrices. Deuxièmement, la résolution des conflits s’est faite de façon endogène. Ce fut notamment le cas pour l’harmonisation des prix de vente du niébé : des échanges entre les acteurs de la production ont permis de s’accorder sur les prix à pratiquer. Cela a conduit à l’utilisation d’outils conventionnels de mesure. L’organisation de collectes communes et l’acheminement groupé des productions vers la SONAGESS et les sites de foires et marchés du niébé ont permis de résoudre les problèmes liés au transport. Quant aux difficultés d’obtention de terres cultivables et de plus grande superficie aux femmes pour la production de niébé, elles ont été surmontées Ci-contre Bibata Gansoré, productrice de niébé à Kongoussi 17 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique En dépit des succès enregistrés, des défis restent à relever pour rendre la plateforme d’innovation plus performante. Il s’agit, entre autres, d’accroître la production pour répondre à une demande de plus en plus croissante, de renforcer les capacités techniques et financières des acteurs de la chaîne de valeur niébé, mais aussi de renforcer la capacité des membres de la plateforme d’innovation à l’utilisation des outils de gestion. Une reconnaissance régionale En novembre 2015, la plateforme d’innovation du niébé a obtenu le prix de la meilleure plateforme d’innovation de l’Afrique de l’Ouest décerné à Dakar par le Conseil ouest et centre africain pour la Recherche et le développement agricoles (CORAF/WECARD) en collaboration avec la Banque mondiale. La récompense de 6 millions FCFA a permis de financer la construction d’un magasin de stockage de niébé de 100 t à Kongoussi (chef-lieu de la province du Bam). La construction de ce magasin marque ainsi la volonté affichée des acteurs de la plateforme d’innovation d’inscrire leur action dans la durée. La reproductibilité et le passage à l’échelle de cette expérience se sont manifestés à travers la mise en place de plateformes d’innovation dans d’autres filières, en l’occurrence le riz, la mangue, le karité et la tomate. Le prix obtenu à Dakar a par ailleurs fortement accru la notoriété de la plateforme d’innovation. Ainsi, de nombreux partenaires de la sous-région (Bénin, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Mali, Niger et Sénégal) sont venus en voyage d’études pour s’inspirer du modèle burkinabé. Cet article présente les résultats d’un des projets menés dans le cadre du processus « Capitalisation des expériences au service du développement rural », mis en œuvre par le CTA, la FAO et l’IICA avec le soutien financier du FIDA. http://experience-capitalization.cta.int Pays : Burkina Faso Région : Afrique de l’Ouest Date de publication : Mars 2019 Mots clés : plateforme d’innovation, chaîne de valeur agroalimentaire, innovation agricole Conclusion Initiée par le PPAAO, l’expérience de la plateforme d’innovation sur le niébé menée au Burkina Faso montre la pertinence de ce type de structures dans la diffusion et l’adoption à grande échelle de technologies agricoles éprouvées, capables d’engendrer des gains significatifs pour les utilisateurs. La plateforme d’innovation constitue un outil efficace pour régler les problèmes socio-économiques et institutionnels auxquels sont confrontés les acteurs des filières et leur permet de réaliser des économies d’échelle, en mutualisant les coûts de production et de commercialisation, et d’accéder à un marché porteur. « La plateforme d’innovation, en favorisant l’accroissement des revenus des productrices de niébé, contribue à améliorer de façon significative les conditions de vie de plusieurs ménages, » constate la présidente Awa Ouédraogo, fière du chemin parcouru. Adama Savadogo est spécialiste en communication participative pour le développement. Il participe au Programme d’appui aux filières agro-sylvo-pastorales (PAFASP) et au Programme de productivité agricole en Afrique de l’Ouest (PPAAO). vadgoo@yahoo.fr Ci-contre Les productrices ont adopté et diffusé des variétés qui produisent en moyenne 800 kg/hectare en 60 jours