8 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique AMÉLIORER LA COMPÉTITIVITÉ DU RIZ BÉNINOIS GRÂCE AUX PLATEFORMES D’INNOVATION Ismail Moumouni 9 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique L e riz est l’une des filières prioritaires retenues pour servir de levier au développement agricole au Bénin. Incontournable pour la sécurité alimentaire, sa consommation est en constante augmentation. Cette forte demande de riz est comblée par l’importation, en provenance d’Asie, de riz non étuvé, propre, moins cher, mais aussi moins nutritif. En effet, la productivité du riz au Bénin est faible, du fait de l’utilisation de techniques non optimales (variétés locales, semis à la volée, etc.), tandis que la transformation primaire basée sur l’étuvage ne garantit pas sa qualité. Les femmes étuveuses ont des difficultés à s’approvisionner en riz paddy pendant toute l’année et les relations d’affaires entre les acteurs de la chaîne sont très faibles. Ces acteurs ne sont pas suffisamment bien organisés pour conquérir les marchés urbains. Les institutions de recherche ont mis au point des techniques améliorées de production et de transformation. Le projet d’Appui à l’amélioration de la sécurité alimentaire par le renforcement de la compétitivité de la chaîne de valeur ajoutée riz local étuvé (PARCR) a été initié pour améliorer la compétitivité du riz local. D’une durée de trois ans, ce projet de recherche- développement fut une réussite, puisqu’il a engendré une augmentation significative de la consommation locale. Il nous permet donc de tirer plusieurs enseignements utiles pour la promotion des chaînes de valeur locales en général. Les trois piliers du projet PARCR Le projet PARCR a été mis en œuvre dans deux communes du département de l’Alibori (Banikoara et Gogonou) par l’ONG DEDRAS en collaboration avec l’organisation néerlandaise Woord en Daad, l’Institut national des recherches agricoles du Bénin (INRAB) et la faculté d’agronomie de l’université de Parakou (FA/UP). DEDRAS était chargée de la coordination et des interventions sur le terrain. L’INRAB a piloté les processus d’innovation technique dans la production et la transformation du riz paddy. La FA/UP a piloté les études/recherches et les processus d’innovation organisationnelle et institutionnelle. Woord en Daad a apporté une assistance technique à toutes les activités du projet. L’enquête de référence effectuée au démarrage du projet a permis d’identifier trois piliers sur lesquels s’appuyer pour améliorer la compétitivité du riz local étuvé : les piliers « Plateforme d’innovation », « Production » et « Transformation ». Une plateforme d’innovation est un groupement d’individus représentant souvent des organisations, réunis dans le but de trouver des solutions aux problèmes communs qui limitent leurs performances. Ici, elle est composée de producteurs, transformatrices, commerçants et consommateurs de riz, de structures de recherche et de vulgarisation, de meuniers pour l’égrenage, de soudeurs pour la fabrication locale de kit d’étuvage De 2015 à 2017, l’ONG DEDRAS et ses partenaires ont mis en œuvre, au Bénin, le projet d’Appui à l’amélioration de la sécurité alimentaire par le renforcement de la compétitivité de la chaîne de valeur ajoutée riz local étuvé (PARCR). Reposant sur trois piliers synergiques, ce projet a permis d’améliorer la production et la qualité du riz paddy grâce à l’adoption du système de riziculture intensif, l’efficacité de l’étuvage et la qualité du riz étuvé grâce à des kits d’étuvage, et de renforcer les relations d’affaires entre les acteurs de la chaîne de valeur riz local étuvé. Couverture Avec le projet PARCR, les paysans améliorent la production du riz grâce à l’adoption du système de riziculture intensif 10 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique et d’éleveurs pour la gestion des parcours et la valorisation du son de riz. Concernant le pilier « Production », des Champs écoles paysans (CEP) ont été installés pour promouvoir le système de riziculture intensif (SRI) qui s’appuie sur les principes de gestion des mauvaises herbes, de la fertilité du sol et de l’eau dans une vingtaine de villages par commune. Le CEP est une unité de démonstration, d’apprentissage et d’application réunissant environ 25 producteurs. Des rencontres périodiques sont organisées pour partager des expériences sur les pratiques agricoles. Enfin, dans le cadre du pilier « Transformation », deux modules de formation ont été déroulés au profit des femmes étuveuses. Le premier concernait les bonnes pratiques hygiéniques de production de riz étuvé, et le second la technologie améliorée d’étuvage du riz utilisant un kit composé de marmite et bac d’étuvage. Par ailleurs, un technicien a été recruté, formé et positionné dans chaque commune pour accompagner la mise en œuvre des activités quotidiennes du projet. Surmonter les obstacles au changement Le pilier « Plateforme d’innovation » fut déployé en premier afin de mettre les acteurs en relation et de créer un espace d’information, d’échange, d’identification et de résolution collectives des problèmes. Dans son exécution, il s’agissait d’abord d’identifier les acteurs impliqués dans la chaîne de valeur riz local étuvé, puis d’organiser avec eux un atelier de sensibilisation, de structuration de la plateforme, d’approfondissement de diagnostic et de planification d’activités prioritaires. Au démarrage, les participants s’attendaient à ce que les charges de leur participation à la plateforme soient supportées par le projet. L’information n’était pas parvenue à temps à certains acteurs, comme les éleveurs peuls. Ces derniers, concernés par la valorisation du son de riz, sont dispersés dans des hameaux qui ne sont pas toujours couverts par les réseaux de téléphonie mobile. Pour surmonter ces contraintes, les invitations aux activités ont été envoyées beaucoup plus tôt aux participants pour permettre à chacun de prendre ses dispositions, les facilitateurs des plateformes ayant identifié des personnes de contact servant de relai de communication dans les villages. Pour réduire les charges liées au déplacement, de petites réunions de proximité furent préférées aux grands rassemblements qui restaient cependant nécessaires. Une fois les acteurs mis en relation, l’ampleur des obstacles à l’amélioration de la production et de l’étuvage de riz paddy s’est très vite révélée. Le processus d’innovation s’est alors poursuivi dans les maillons spécifiques de la production et de la transformation. L’accompagnement des CEP, maillon central du pilier « Production », a consisté à identifier les producteurs intéressés, constituer des groupes d’apprentissage par village, organiser l’apprentissage et suivre les Une fois les acteurs mis en relation, l’ampleur des obstacles à l’amélioration de la production et de l’étuvage de riz paddy s’est très vite révélée. Ci-dessus Le CEP est une unité de démonstration, d’apprentissage et d’application réunissant environ 25 producteurs 11 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique producteurs. Très tôt, les contraintes auxquelles les producteurs étaient confrontés pour l’adoption du SRI sont remontées à la plateforme. Parmi elles : l’indisponibilité d’engrais et de semences de la variété IR841, qui leur a été recommandée dans le SRI, la réticence des structures de microcrédit à en octroyer aux producteurs – le faible niveau d’organisation des filières ne leur garantissant pas le recouvrement des créances –, ainsi que la pénibilité et l’exigence en temps du semis en ligne. Les facilitateurs de plateformes ont donc aidé les producteurs à rechercher un arrangement avec les structures de distribution d’intrants (engrais et semence IR841) et les institutions de microcrédit. Des mécanismes ont été élaborés pour mettre en confiance les institutions de services, basés sur la mise en gage d’une quantité de riz paddy dont la valeur correspond à peu près au montant des dettes du producteur. Collecté juste après les récoltes, ce riz est vendu plus tard à des prix plus élevés pour le remboursement des dettes. Pour faire face à l’exigence en temps du SRI, les producteurs ont formé et motivé leurs enfants, surtout les filles, pour effectuer le semis en ligne. Dans le cadre du pilier « Transformation », les facilitateurs ont identifié les transformatrices et organisé des formations sur l’utilisation du kit d’étuvage. Les groupements d’étuveuses ont reçu un kit d’étuvage et furent ensuite suivis dans l’usage de ce kit. Plusieurs contraintes sont apparues dès la première campagne agricole, notamment l’éloignement du point de vente, qui augmentait le coût d’acquisition des kits, la réticence des structures de microcrédit à octroyer des prêts aux étuveuses (leur permettant de constituer des stocks de riz paddy) qu’ils jugent insuffisamment bien organisées pour inspirer confiance, ou, plus inquiétant, le rejet inattendu par ces dernières de la variété IR841 en raison des plaintes adressées par les consommateurs sur la qualité de ce riz après cuisson. En réponse à ces contraintes, le projet a organisé la formation d’artisans locaux, qui ont fabriqué des kits d’étuvage dans chaque commune, et élargi les accords de crédit obtenus en faveur des producteurs aux étuveuses. En outre, les chercheurs de l’Institut national de recherche ont conduit des essais qui ont permis de mettre au point une technique appropriée de cuisson du riz IR841 à laquelle les « femmes vendeuses du riz » ont été formées. Des progrès profitables à l’ensemble des acteurs Le principal critère d’évaluation du pilier « Plateforme d’innovation » est l’amélioration des relations entre les acteurs en retenant comme indicateurs la fréquence de rencontres d’échange et de travail, le nombre de goulots d’étranglement identifiés et l’établissement de nouveaux liens d’affaires. Nous avons ainsi noté des échanges plus fréquents entre les membres des plateformes sur diverses préoccupations (via téléphone ou de petites séances de discussions au village) à la faveur desquels des obstacles ont pu être identifiés et traités. Nous avons également constaté l’établissement de relations d’affaires entre les acteurs. Les forgerons fabriquent des kits d’étuvage qu’ils mettent à disposition des étuveuses à crédit. Les étuveuses s’approvisionnent en riz paddy chez les producteurs SRI, qu’elles préfinancent pour garantir leur approvisionnement en riz paddy de qualité. L’amélioration des rendements est le critère qui nous permet d’évaluer le pilier « Production », les indicateurs étant le niveau d’adoption de bonnes pratiques agricoles par les producteurs et l’augmentation du rendement et de la qualité du riz paddy. Désormais, plus de 75 % des producteurs pratiquent le SRI : semis en ligne à bonne date (15-30 juin), application de fumure, démariage, etc. En conséquence, les producteurs utilisent moins de semences, multiplient leur rendement par deux et obtiennent du riz paddy plein, donc de meilleure qualité. Un producteur de riz de Banikoara témoigne : « Au cours de la campagne agricole 2016, je me suis contenté d’une petite superficie de moins de 0,25 ha de riz. Lors de la récolte, tout le monde a été surpris de constater que ma production était supérieure à celles de mes frères, juste en adoptant une bonne technique de semis. J’en conclus qu’une grande emblavure ne garantit pas toujours une bonne production. » Le gain d’efficacité d’étuvage est le principal critère nous permettant d’apprécier la performance du pilier « Transformation », avec comme indicateurs le gain qualitatif (bonnes pratiques d’étuvage, propreté du riz) et le gain quantitatif (économie de temps, quantité de riz, prix de vente). En lien avec ces indicateurs, nous avons noté une adoption de bonnes pratiques d’étuvage (maîtrise d’utilisation du kit, technique de séchage, etc.) par plus de 90 % des étuveuses, l’amélioration de la qualité du riz étuvé (cuit de façon homogène lors de l’étuvage et ne comportant plus de cailloux), le gain de temps (le séchage du paddy dure deux jours contre quatre jours avec la méthode traditionnelle) et un prix de vente plus intéressant pour le riz produit de cette façon, comme le souligne une étuveuse de riz à Gogounou : « Le riz que je produis est très joli et sans cailloux. Beaucoup de clients aiment ça. Je le vends à Ci-contre « Ma production était supérieure à celle de mes frères... » 12 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Innovation et promotion des chaînes de valeurs de produits agricoles locaux en Afrique 350 FCFA alors que les autres femmes qui utilisent la marmite traditionnelle vendent le leur à 250 FCFA. Je réalise donc un bénéfice additionnel de 100 FCFA et cela grâce à la formation de DEDRAS. » Les perspectives d’évolution du projet PARCR Avec le PARCR, les paysans améliorent la production du riz grâce à l’adoption du système de riziculture intensif, les femmes étuvent proprement le riz à l’aide de kits d’étuvage, les relations d’affaires entre acteurs se renforcent… Le projet doit toutefois faire face à de nouveaux défis pour une compétitivité de plus en plus croissante du riz local étuvé. En premier lieu, les consommateurs n’apprécient pas encore ce riz à sa juste valeur. Sur le marché, ils ne le distinguent pas facilement des produits concurrents. Partant de ce constat, le projet accompagne désormais les acteurs dans la création d’un label Riz Local Étuvé de l’Alibori, qui vise à faciliter la vente du riz en dehors du département. Deuxièmement, les paysans sont freinés dans leur élan d’emblaver de plus grandes superficies par l’indisponibilité des intrants. Le système national d’approvisionnement en intrants donne en effet la priorité au coton. L’exploration des possibilités de mise en place à bonne date des intrants à crédit constitue donc un défi majeur. Troisièmement, peu de producteurs et d’étuveuses de riz parviennent à obtenir un crédit sans l’intervention des facilitateurs du projet. Il faudrait donc d’une part renforcer les capacités de ces acteurs à négocier avec des structures de microcrédit, et d’autre part contribuer à la mise en place de mécanismes de remboursement du crédit à temps. Enfin, plusieurs groupements d’étuveuses de riz éprouvent des difficultés à éditer et appliquer des règles de gestion d’équipements communs. Un renforcement de capacité parait donc nécessaire pour que les groupements soient capables d’acquérir et de gérer collectivement de nouveaux kits d’étuvage. Une logique d’intervention en boucles Le succès du projet PARCR est imputable à l’effet synergique des trois piliers que nous avons détaillés. Il nous permet de tirer plusieurs enseignements. Tout d’abord, une grande capacité d’animation et un niveau élevé d’engagement des facilitateurs sont nécessaires pour améliorer les relations entre les acteurs d’une chaîne de valeur. Deuxièmement, le niveau de succès d’une plateforme d’innovation est déterminé par l’engagement des acteurs, mais aussi par des facteurs institutionnels comme les politiques d’infrastructure (comme l’existence d’un bon réseau de téléphonie mobile) et d’approvisionnement en intrants. Troisièmement, la pluridisciplinarité (production végétale, économie, gestion, sociologie, etc.) et la multi-institutionnalité (recherche, conseil agricole, approvisionnement en intrants, équipements, crédit, etc.) de l’équipe du projet sont des atouts pour la prise en compte efficace de la diversité des contraintes des acteurs. En définitive, une plateforme d’innovation suit une logique d’intervention en boucles, qui représentent des cycles successifs. Dans chaque cycle, un obstacle au changement, prévisible ou non, émerge à un niveau donné de la chaîne de valeur. L’efficacité de la plateforme se caractérise donc par sa capacité à surmonter chacun de ces obstacles et, ce faisant, à générer une chaîne de progrès profitables à l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur. Ismail Moumouni est enseignant- chercheur à l’Université de Parakou au Bénin. Il participe depuis trois ans à la mise en œuvre du projet PARCR. ismail.moumouni@fa-up.bj Cet article présente les résultats d’un des projets menés dans le cadre du processus « Capitalisation des expériences au service du développement rural », mis en œuvre par le CTA, la FAO et l’IICA avec le soutien financier du FIDA. http://experience-capitalization.cta.int Pays : Bénin Région : Afrique de l’Ouest Date de publication : Mars 2019 Mots clés : souveraineté alimentaire, plateforme d’innovation, chaîne de valeur agroalimentaire, SRI, transformation Ci-dessus L’accompagnement des CEP a consisté à identifier les producteurs intéressés, constituer des groupes d’apprentissage par village, organiser l’apprentissage et suivre les producteurs