48 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Nouvelles approches d’intervention pour la sécurité alimentaire LA CRÉATION DE L’INTERPROFESSION DE LA FILIÈRE RIZ AU MALI Seydou Keita 49 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Nouvelles approches d’intervention pour la sécurité alimentaire celles identifiées comme étant stratégiques, met en avant l’Interprofession dont l’organisation efficiente apparaît comme étant une des conditions sine qua non à cette promotion des filières agricoles. C’est ainsi que la structuration de la filière riz, au travers de l’Interprofession, se caractérise au Mali par un environnement politique et juridique favorable, marqué par l’adoption de plusieurs documents d’orientation et textes juridiques qui en constituent le cadre de référence. Il s’agit principalement de la PDA, dont l’un des cinq objectifs spécifiques est d’assurer le développement institutionnel et le renforcement des capacités de tous les acteurs publics et privés afin de leur permettre d’assurer l’ensemble de leurs missions ; de la Stratégie nationale de développement de la riziculture, dont l’objectif est d’intensifier les systèmes de production à haut potentiel ; et du Plan national d’investissement prioritaire dans le secteur agricole (PNIP-SA) du Mali (2011-2015), qui prévoit une composante « Renforcement des capacités de la profession agricole » dans le cadre du Programme d’investissement pour la filière riz. Citons également le projet « Organisations paysannes (OP) comme acteurs clefs dans une bonne gouvernance des filières rizicoles en Afrique de l’Ouest », mis en œuvre par Rikolto (ex-VECO) et ses partenaires, qui a aussi favorisé l’émergence de l’IFRIZ-Mali. L a culture du riz occupe une place privilégiée au Mali, non seulement dans la politique nationale de sécurité alimentaire, mais aussi dans la lutte contre la pauvreté. En témoignent les importants efforts d’investissements entrepris par le gouvernement du Mali dans les projets de développement de la riziculture avec l’appui de partenaires techniques et financiers, en particulier dans la zone Office du Niger. En effet, s’inspirant des dispositions essentielles de la loi d’orientation agricole (LOA) et de la politique de développement agricole (PDA), ainsi que de l’engagement pris par le président de la République, le ministère de l’Agriculture a lancé un certain nombre d’initiatives visant à apporter des changements institutionnels, technologiques et économiques nécessaires à l’émergence d’une agriculture moderne, compétitive et respectueuse de l’environnement en vue de garantir la sécurité alimentaire et d’améliorer le revenu des producteurs. Objectif : faire du Mali une puissance agricole exportatrice à l’horizon 2018. Le programme de Développement rural du Gouvernement s’inscrit dans ce contexte, et décline en plan d’actions la déclaration de politique générale du Premier ministre adoptée par l’Assemblée nationale, le 26 avril 2014. Il vise à corriger les faiblesses qui freinent le passage d’une agriculture de subsistance à une agriculture moderne. La vision de l’État, centrée sur la promotion de filières notamment Le processus de création de l’Interprofession Riz du Mali (IFRIZ-M), mené dans le cadre du projet de structuration de la filière riz financée par l’Union économique et monétaire ouest-africain (UEMOA), est intéressant à plusieurs titres. Couverture Assemblée générale constitutive l’Interprofession Riz 50 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Nouvelles approches d’intervention pour la sécurité alimentaire nationale de l’agriculture. Les représentants des parties prenantes apportent l’expertise nécessaire au processus global. Ils doivent également intervenir pour le compte des familles professionnelles qu’ils représentent : c’est le cas des représentants des chambres consulaires. La PNPR apporte l’expertise technique au processus global en produisant les différentes documents de conception. La feuille de route de la structuration de l’interprofession filière riz La démarche harmonisée adoptée pour la structuration du processus de l’Interprofession s’est décomposée en plusieurs étapes : 1. Ciblage de la filière : choix de la filière devant faire l’objet de l’Interprofession et détermination du produit ou du groupe de produits. 2. Diagnostic de la filière reposant sur l’identification des acteurs/familles professionnels membres légalement constitués, des acteurs indirects, des bassins de production/situation géographique du produit ou groupe de produits, des performances et enjeux, des opportunités et menaces, des contraintes de développement de la filière, ainsi que sur le plan de développement et de compétitivité de la filière. 3. Mobilisation des acteurs : mise en place d’un comité d’initiative, information et sensibilisation sur les textes et le processus de mise en place des interprofessions (concertation locale et régionale), restitution des résultats des activités à la base et clarification des centres d’intérêts au niveau de la filière. Constitution d’une équipe technique pluridisciplinaire L’appui à la structuration porte sur le renforcement de l’organisation des acteurs et la gouvernance de la filière au niveau national au travers la mobilisation des acteurs (OPA, transformateurs, commerçants, transporteurs, etc.), l’organisation des acteurs de la filière par collège, l’élaboration des textes de base de l’organisation interprofessionnelle du riz, la préparation et la tenue de l’Assemblée générale constitutive de l’organisation interprofessionnelle, l’accompagnement de l’interprofession et le renforcement des capacités des acteurs de la filière riz. L’exécution du projet a nécessité la constitution d’une équipe technique de travail intégrée, composée des représentants de différentes structures : un coordinateur, un assistant technique et un cadre issus de la Direction nationale de l’agriculture, une conseillère technique issue de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture du Mali, un secrétaire général adjoint provenant de l’Assemblée permanente des chambres de métiers du Mali, un cadre de la chambre de Commerce et d’industrie du Mali, un autre cadre de la Direction nationale du commerce et de la concurrence, deux leaders issus du Comité d’initiative riz et enfin le coordinateur national de la Plateforme nationale des producteurs de riz (PNPR-M). Cette équipe pluridisciplinaire possède l’expertise requise en matière d’animation et de sensibilisation des masses paysannes, et une connaissance des textes régissant les interprofessions au Mali, du monde rural et des politiques agricoles. Elle a pour rôle d’appuyer la coordination technique assurée par la Direction Les représentants des parties prenantes apportent l’expertise nécessaire au processus global. La PNPR apporte l’expertise technique. 51 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Nouvelles approches d’intervention pour la sécurité alimentaire 4. Structuration et organisation des acteurs de la filière : clarification des missions des organisations faîtières et création des organisations légalement constituées par les familles professionnelles. 5. Élaboration des textes de base de l’Organisation interprofessionnelle (OIP) : l’accent a été porté sur l’élaboration des projets de statuts et règlement intérieur et la diffusion des projets de textes à la base. 6. Définition des conditions de préparation et de la tenue de l’assemblée générale constitutive. 7. Demande de récépissé : préparation du dossier, suivi et obtention du récépissé. 8. Demande d’enregistrement : cette étape a porté sur l’animation de l’Interprofession pendant deux ans, la production des documents techniques et financiers, la constitution des dossiers de demandes d’enregistrement pour l’obtention de l’accord-cadre avec l’État qui définira les modalités de collaboration avec celui-ci. 9. Accompagnement de l’OIP : élaboration des documents d’orientation stratégique de l’Interprofession (vision, objectifs stratégiques, plan d’action, budget, manuel de procédure administratif, comptable et financier, etc.). Des centaines d’acteurs mobilisés Au cours du processus de structuration de l’Interprofession Riz, 16 ateliers ont été réalisés à Kayes, Ségou, Mopti, Sikasso et le district de Bamako, mobilisant 246 acteurs (producteurs, commerçants, transformateurs, transporteurs). Les participants ont été informés et sensibilisés sur l’état de la filière riz au Mali (production, besoins de consommation, organisation, commercialisation), sur les textes de loi qui régissent la filière, sur les associations, les sociétés coopératives et l’acte uniforme de l’OHADA relative au droit de ces sociétés, sur le processus de mise en place d’une interprofession au Mali, etc. Par ailleurs, six ateliers régionaux ont été organisés, rassemblant 232 personnes en vue de la mise en place des structures des commerçants et transformateurs à travers l’élection des administrateurs. Deux structures nationales ont été mises en place : l’Association nationale des commerçants de riz dénommée (ANACORIZ) et l’Association nationale des transformateurs du Mali (ANTR-M). Soixante-sept délégués ont été identifiés constituant l’assemblée générale dont 26 producteurs (collège des producteurs), 21 transformateurs (collège des transformateurs), 16 commerçants (collège des commerçants) et quatre transporteurs (collège des transporteurs). Trois ateliers de formation ont été réalisés sur les thématiques i) leadership et plaidoyer, ii) élaboration et analyse des politiques nationales Ci-dessus Cérémonie d’ouverture par le ministre de l’Agriculture 52 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Nouvelles approches d’intervention pour la sécurité alimentaire organisations classiques dont la mise en œuvre ne prend pas en compte assez de considérants. On se retrouve donc confronté à d’importantes difficultés, notamment la création anarchique d’organisations qui n’ont aucune des caractéristiques requises des OIP, la mauvaise interprétation et la faible diffusion du décret N°8-793, qui fixe la création et l’enregistrement des OIP au niveau des acteurs, les interférences de certains programmes et partenaires, qui profitent de l’ignorance des acteurs pour tenter de s’approprier le agricoles du Mali et iii) rôles et responsabilités des délégués, et trois autres ateliers autour de l’élaboration et la validation des textes statutaires. Une assemblée générale constitutive de l’interprofession a été tenue et la vision et les orientations de l’interprofession riz ont été élaborées. La structuration de la filière riz a déjà commencé à montrer son utilité avec le développement de liens d’affaires entre différentes catégories d’acteurs, par exemple pour l’approvisionnement en paddy des unités de transformation comme en témoigne. Voici le témoignage d’Ousmane Cisse, propriétaire d’une société de transformation : « Je suis propriétaire d’une société de transformation du riz paddy en grain appelée ‘Planète distribution’ qui opère à Sevaré, dans la région de Mopti. Suite aux différents ateliers d’information et de sensibilisation organisés, de franches collaborations se sont établies entre les producteurs de ma zone et ma société sur l’approvisionnement en paddy. J’ai pu mobiliser à l’issue des rencontres au moins 500 t de paddy pour plus de 50 nouveaux fournisseurs. » Les défis de la structuration de la filière riz La mise en place des organisations filières au Mali est une nouveauté dont la maitrise n’est pas tout à fait effective au niveau des différents intervenants. Bon nombre d’acteurs confondent les OIP avec les La structuration de la filière riz a déjà commencé à montrer son utilité avec le développement de liens d’affaires entre différentes catégories d’acteurs. Ci-dessous Cadre d’échange et de réflexion sur le processus de mise en œuvre de l’Interprofession Riz 53 CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES Nouvelles approches d’intervention pour la sécurité alimentaire processus, et les difficultés de mobilisation des autres acteurs directs de la famille des transformateurs, des commerçants et des transporteurs qui ne maitrisent pas bien tous les enjeux. Face à ces défis, il a été important d’apporter un certain nombre d’innovations dont l’élaboration d’une démarche harmonisée des différentes étapes du processus représentant la feuille de route consensuelle à respecter par tous, l’identification des parties prenantes et leurs structures de tutelles, la constitution d’une équipe de travail intégrant des représentants de l’État et les acteurs de la filière avec définition des missions, et la tenue des ateliers de partage d’information et de sensibilisation sur les textes réglementaires du secteur. Facteurs de réussite et enseignements L’initiative de structuration de l’Interprofession de la filière riz a bénéficié d’un environnement juridique et législatif favorable et d’une volonté politique affichée des plus hautes autorités au niveau national et régional, traduite dans les documents de politiques agricole (politique de l’UEMOA, etc.). La collaboration intelligente qui s’est développée entre les acteurs interprofessionnels et l’État à travers ses structures techniques en charge de l’accompagnement du processus et la gestion du projet (existence d’un comité technique de travail intégré), le partage régulier des informations entre l’ensemble des parties prenantes, l’engagement inconditionnel de tous les acteurs et leur appropriation du processus de mise en place de l’interprofession ont constitué des facteurs clé de réussite de l’initiative. Enfin, l’existence d’une feuille de route détaillant les différents étapes a permis de cadrer le processus et d’analyser les indicateurs de progrès et de maturité de la structuration de la famille professionnelle des acteurs (les différents collèges). Cet article présente les résultats d’un des projets menés dans le cadre du processus « Capitalisation des expériences au service du développement rural », mis en œuvre par le CTA, la FAO et l’IICA avec le soutien financier du FIDA. http://experience-capitalization.cta.int Pays : Mali Région : Afrique de l’Ouest Date de publication : Mars 2019 Mots clés : IFRIZ-M, filières agricoles, interprofessions Cela nous permet de conclure qu’une interprofession se structure mieux s’il existe des lignes directrices balisant les étapes du processus en cadrant les différentes initiatives. Cette structuration ne peut réussir que s’il existe une famille de producteurs représentative bien organisée jouant le rôle de levier, et un certain degré d’autonomie de décision des acteurs. Les rencontres multi-acteurs facilitent les échanges entre les familles professionnelles, tandis que la collaboration multipartenaire (existence d’un comité technique regroupant l’administration, les acteurs de la filière et les partenaires au développement) constitue indiscutablement une force dans la mise en œuvre du processus. Enfin, la disponibilité du financement est un élément important à prendre en compte dans les grandes prises de décisions. Seydou Keita est coordinateur national de la Plateforme nationale des producteurs de riz du Mali (PNPR-M). sbkeita@gmail.com